‹ J.-B. CarrierChapitre 45 sur 207 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le supplice de la noyade expérimenté sur les prêtres de Nantes emprisonnés dans un bateau. — Les Sociétés populaires. — Eloignement de Carrier de celle de Vincent-la-Montagne. — Hésitations de Carrier à prendre seul la responsabilité des grandes mesures de destruction. — Nouvelles alarmantes exploitées par lui et par le Comité pour décider les corps administratifs à ordonner ces mesures : épidémies contagieuses ; craintes de l'armée vendéenne; conspiration de prisonniers au Boufîay. — Hubert dénonciateur du complot et proportions réelles de ce complot. — Réunions des corps administratifs. — Détails de la séance du 14 au 15 frimaire, à la suite de laquelle est libellé l'ordre de fusiller plusieurs centaines de prisonniers. — L'ordre porté à Boivin, commandant de la place, par Robin. — Refus de Boivin de l'exécuter. — Récit de cet incident par Boivin, — Arrêté du Département ordonnant de surseoir à la fusillade ordonnée. — Prétention mensongère des membres du Comité d'avoir empêché cette exécution.

Dans Fétude de la question des noyades, il convient, croyons-nous, de considérer comme un incident hors cadre, pourrait-on dire, la première noyade des prêtres du 26 brumaire. Ce n'est pas qu'elle ait été moins horrible et moins coupable que les grandes noyades des prisonniers de l'armée vendéenne, mais elle n'eut pas, comme ces dernières, le caractère d'un système de destruction, raisonné, appliqué pendant plusieurs semaines avec la connivence des hommes qui détenaient le pouvoir et gouvernaient la France. La haine contre les prêtres était alors une sorte de folie;

ils 6tai(MiL d'avance marqués pour la morl. Carrier savait qu'eu ordonuanl de précipiter ceux du diocèse de Nantes dans la Loire, il ne s'élèverait pas une seule voix, ni à la Goiiveution, ni à la Société populaire de Vincenl-la-Monlag:nc,pourle blâmer.

Quand, au lendemain de l'événement, Carrier l'avait fait connaître, dans sa lettre à la Convention, comme ayant eu le caractère d'un accident, aucun député n'avait été la dupe de cet artilice de langage, et il en sera de môme, quand il annoncera quelques semaines plus tard, et cette fois avec moins de réserve, la noyade des prêtres amenés d'Angers à Nantes.

C'était donc sans scrupule, et sans souci d'un reproche possible, qu'il avait fait sa première noyade de prêtres, exécution qui avait eu l'avantage d'être à la fois l'expérience d'un procédé nouveau, et une excellente occasion de tàter l'opinion. L'expérience avait réussi ; les prêtres avaient disparu dans le fleuve, et la Société populaire, dont l'opinion seule lui importait, avait gardé le silence sur lequel il comptait.

Malgré la réussite de ce début, c'était une chose si effroyable et si énorme que de jeter dans la Loire des milliers de prisonniers, uniquement pour se dispenser de les nourrir et de les loger, que Carrier hésita à assumer seul cette responsabilité, avec l'autorisation, tacite seulement, du Comité de Salut public. Aussi bien le verronsnous, tout à l'heure, chercher, pour l'exécution de son projet, des complices parmi les membres des administrations locales et ceux de la Société populaire.

La disparition des procès-vorbaux des Sociétés populaires, et surtout de ceux de la Société Vincent-la-Montagne, est une perte irréparable pour l'histoire de la Révolution à Nantes. Tous les autres documents conservés ne sauraient combler cette lacune. Les Sociétés populaires étaient les centres où venaient aboutir tous les incidents de la vie révolutionnaire de chaque jour, quand ils n'y prenaient pas naissance. C'est là que se produisaient les dénonciations, qu'on apportait les plaintes, et que les citoyens, soupçonnés de tiédeur civique, venaient raviver leur popularité par quelques phrases emphatiques. Les membres des administrations faisaient en sorte que quelques-uns des leurs se montrassent assidus aux séances du soir, et, quand les membres du Comité révolutionnaire ne pouvaient y assister, ils se faisaient rendre compte, par leurs espions, de ce qui s'était passé. En apparence, c'était le nombre qui exerçait l'autorité, puisque ces Sociétés prétendaient incarner en elles le peuple souverain; mais, en réalité, elles étaient le plus souvent dominées par une coterie, qui subissait elle-même l'ascendant d'un ou deux individus. Néanmoins, comme la coterie pouvait se diviser sous certaines inlluences, il fallait être là pour bien connaître d'où venait le vent et le faire au besoin tourner de son côté. Les représentants en mission eux-mêmes, habitués à voir toutes les volontés s'incliner devant leur majesté, et surtout devant leurs redoutables pouvoirs, ne laissaient pas de rendre leurs hommages au peuple souverain, et venaient le coudoyer sur les bancs de ses clubs. Aussi remarquait-on qu'à partir du

26 briiniaire 10 novembre), jour où la Société s'était solennellement établie dans l'église Sainte-Croix, et où, à la suite de son discours, Carrier avait été proclamé membre de droit, en sa qualité de membre du Club des Jacobins de Paris ; il n'y avait pas paru une seule fois.

Depuis une quinzaine on ne l'avait rencontré nulle part, et il n'est pas téméraire de supposer qu'il avait donné à la débauche plus de temps qu'aux soins de la patrie. La Terreur n'y avait rien perdu. Le Comité révolutionnaire n'avait pas été un seul jour sans ordonner quelques arrestations; les principaux citoyens de la ville, parmi lesquels se trouvaient des républicains avérés, avaient été expédiés à Paris au nombre de cent trente-deux; la Compagnie Marat n'avait cessé d'envahir les domiciles, de les piller, et d'y apposer des scellés complaisants ; enfin les deux tribunaux révolutionnaires, jugeant sans désemparer, n'avaient guère laissé passer de jours sans livrer au bourreau un ou deux condamnés.

Carrier trouvait que ce n'était pas assez, et qu'à ce compte, il faudrait bien du temps pour vider les prisons. 11 lui sembla que le moment était venu d'appliquer les grandes inesures ; mais il ne voulait pas être seul à les prendre.

Pour les proposer et les faire accepter, il essaya assez habilement de profiter de circonstances dont les unes étaient des événements réellement insignifiants, et les autres, des faits grossis à dessein d'en tirer parti. Du fond de son appartement de la Petite-Hollande, il avait appris que des bruits sinistres commençaient à se répandre dans la ville.

Le médecin des Saintes-Glaires avait prévenu la Municipalité qu'un certain nombre de détenus étaient atteints d'une maladie contagieuse, qui ne manquerait pas de se répandre parmi les habitants, si on ne se hâtait d'isoler les malades ^ L'armée vendéenne marchait sur Angers pour l'assiéger-, et un retour offensif de cette armée sur Nantes ne semblait pas impossible. Enfin, et c'est cette affaire qui fut considérablement grossie, le Comité révolutionnaire venait d'être avisé, par la femme du concierge du Bouffay, d'un projet d'évasion de six prisonniers qui se proposaient, si l'on en croyait la dénonciation, d'assassiner les sentinelles et autres patriotes, et de mettre le feu à la ville •^. Enchérissant aussitôt sur cette dénonciation, le Comité révolutionnaire assurait que la conspiration des complices de la tentative d'évasion avait des ramifications dans toutes les autres prisons.

Il n'était pas besoin de plus d'intelligence que n'en avait Carrier pour savoir que, lorsque la peur affole les esprits, les idées de vengeance se développent rapidement dans le peuple et le disposent aux mesures les plus atroces. Les peurs de la disette, de la contagion, du retour de Tarmée vendéenne, et des évadés, assassins et incendiaires, étaient autant de peursquiexcitaient, auplushaut degré, les patriotes contre les prisonniers, auteurs et propagateur^^ des maux qui menaçaient la ville. Le maire Renard,

1. Procès-verbaux du Conseil général de la Commune du 13 M maire an II.

2. Les rebelles arrivèrent, le 13 frimaire, devant Angers. 3: Procès-verbaux du Comité révolutionnaire du 13 frimaire

an II, f° 48. i

qui, plus lard, sera un dos accusateurs de Carrier, n'avait pas attendu ce moment pour dire aux membres du Comité révolutionnaire : « Quand vous dépècherez-vous de vider les prisons? Quand mettrez-vous en bottes tous ces b... là' ? »

C'est sur ces entrefaites que le représentant arriva furieux à la Société populaire, criant très haut que tout allait mal par la faute des administrations.

Aussitôt la séance terminée, Forgef^, quila présidait, était accouru au Conseil de Département pour lui conter Tincident. « Le citoyen Forget, porte le procès-verbal, a dit que le représentant avait fait publiquement des plaintes à la tribune de la Société populaire contre les administrations, et avait dit, entre autres choses, qu'il ne concevait pas ce qui entravait la marche des administrations, mais que cela n'allait pas ; que les corps administratifs étaient sans cesse embarrassés sur leur compétence; qu'ils ne voulaient rien prendre sur leur compte ; que lui, Forget, était monté à la tribune et avait dit : « S'il est des membres dans les administrations qui ne méritent pas la confiance publique, il faut qu'ils soient chassés; mais, si tous méritent cette confiance, il me semble nécessaire que le représentant du peuple le reconnaisse, et, qu'en conséquence.

\. Procès de Carrier, séance du 16 frimaire an III, Courrier universel du 16, et notes d'audience de Villenave, f"' 547 et 548 (Collection Gustave Bord).

2. Ch. Forget, ancien marchand déjà nommé et banqueroutier, devenu gardien de la prison des Saintes-Claires, était l'un des sansculottes les plus considérables de Nantes ; plusieurs fois il fut élevé à la présidence de la Société populaire {Les prisons de Nantes pendant la Révolution, par A. Lallié, p. 41 et suiv.).

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il avait fait la motion que le citoyen Carrier fût invitéàconvoquerdemain les Corps constitués pour, en présence de la Société populaire, leur déclarer quels étaient les membres et les causes qui entravaient la marche de Tadministration ; qu'il avait ajouté, qu'il était possible que des administrateurs, qui ne faisaient que d'entrer en fonctions, n'eussent pas la marche hardie et assurée de gens consommés dans les affaires, mais que c'élait une raison de plus, pour Carrier, de donner aux corps administratifs au moins une demi-heure par jourpourles guider dans leurs opérations ; que, sur cette motion, la Société avait nommé une députation pour aller prier le citoyen Carrier de convoquer les Corps administratifs pour demain ; que cette députation était en route, et que, sûrement, elle allait venir au Département lui apprendre la réponse de Carrier. Effectivement, la députation est entrée à l'heure même, et a dit que Carrier l'avait chargée de convoquer les corps administratifs pour demain, cinq heures du soir, et qu'elle allait se rendre au District et à la Municipalité pour les en prévenir. Il a été arrêté en outre que la séance se tiendrait à huis clos. »

Le lendemain, 14 frimaire, la réunion projetée eut lieu dans la salle du Conseil de Département, et, malgré le huis clos, procès-verbal en fut'dressé. Carrier était arrivé à six heures du soir; «les trois administrations et une nombreuse députation de la Société populaire étaient rassemblées ». Le procèsverbal ne relève aucune allusion aux événements qui étaient, depuis la veille, l'objet de la préoccupation de la ville entière. Quelques observations.

OÙ perce un mécoii lentement mutuel, furent d'abord écliiing'ées entre le re])résenlant et quel(iU(^s-uns des membres; mais, bientôt, l'harmonie se rétablit, et la séance se termina de la manière la plus paisible. Carrierdéclara(}ue les administrations avaient sa confiance et son estime.' Renard l'adjura de se fier en ses frères.

(( Un membre: «Viensnousvoirquelquefois; viens conférer avec nous sur ce qui est bon à projeter et à exécuter. » — ((Vous serez contents, a dit Carrier, je viendrai vous voir plus souvent et tout ira bien. »

« La séance se term ina — j e copie encore le procèsverbal — dans l'abandon de la confiance, par une conversation d'autant plus intéressante que la vérité dictait les expressions, sans que la voix de cette vérité ait paru dure à ceux-memes dont elle froissait l'amour-propre. Ainsi parlent et agissent des républicains K »

Si ces deux procès-verbaux sont sincères, ils montrent que Carrier s'était calmé, comme il le faisait le plus souvent quand il rencontrait une résistance, et qu'il n'avait pas môme osé entretenir les administrations de ses grandes mesures.

Ce n'était pourtant pas pour aboutir à un simple échange de politesses que Carrier avait joué, à la Société populaire, la scène violente de la veille, et que le Comité avait, tout au moins, agité le spectre de la conspiration des prisonniers, s'il ne l'avait pas machiné de toute pièces. Le statuaire Lamarie, officier municipal, a rapporté qu'en causant avec Chaux de la conspiration du Boulfay

1. Gomniission départementale, i" 151 et suiv. ^Arch. départ.).

celui-ci lui dit : « Nous avions pris d'autresmesures, c'était d'introduire dans la prison un homme affidé qui y aurait provoqué une insurrection, et ce prétexte nous aurait servi à faire fusiller tous les prisonniers'. » L'affidé a existé, c'était un nommé Hubert, voleur de profession, mouton de prison, qui servait de témoin au tribunal- et qui, peutêtre, ne sut pas bien jouer son rôle en dénonçant seulement six prisonniers dont le complot s'était borné à confectionner une fausse clef. Ces prisonniers étaient des condamnés de droit commun, qui, d'après leurs domiciles antérieurs, étaient étrangers au pays insurgé et nullement intéressés au succès des rebelles. Quant à Hubert, il fut l'objet d'égards tout particuliers après sa dénonciation. Dans la crainte que les autres détenus ne lui fissent un mauvais parti, on l'amena au Comité où on le fît changer de vêtements. Renard, le maire, avait été chargé de le faire conduire aux Saintes-Claires. On agita même au Comité la question de le mettre en liberté 3.

Que la conspiration du Bouffay eût été inventée ou seulement découverte. Chaux et Goullin, s'étaient donné la peine d'en faire un épouvantai!

2. Déposition de Bernard Laquèze, concierge du Bouli'ay(/?M/Zetin du Tribunal révolutionnaire VI, 274. J. Hubert, incarcéré) aux Saintes-Claires du 20 mars au H avril 1793 ; registre d'écrous f° 7; — condamné pour vol à six mois de prison par Abraham, juge de paix ; écrous du Boutfay f° 34, et police de sûreté; — transféré du Bouffay aux Saintes-Glaires le 14 frimaire an II, écrous Saintes-Claires, f''167; — envoyé de nouveau au Bouffay, par ordre du Comité, avec cette mention : Joseph Hubert, voleur, 19 pluviôse an II, f° 108.

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