I.N'IUf)l)l(:Tl()N XI
I^n présence (rune indignation qni croissait chaque jour, et (jui devenait menaçante, la ('convention résolut enfin de sacrifier Carrier. Ses actes ne pouvant se justifier, on fit de lui une sorte de bouc émissaire, ciiargé des crimes de ses collègues en môme temps que des siens. Il fut donc convenu qu'on Taccuserait d'avoir outrepassé ses pouvoirs et d'avoir cherché à ramener la royauté, en provoquant par ses excès la haine de la République. La Convention s'imagina qu'elle réussirait ainsi à faire oublier qu'elle avait approuvé, huit mois auparavant, toutes les horreurs de Nantes. Son calcul n'était pas trop mauvais, car tous les écrivains de l'école révolutionnaire sont partis de là pour laver le Comité de Salut public, et cette Assemblée elle-même, de leur complicité avec Carrier. Celui-ci a été regardé, depuis lors, comme plus coupable à lui seul que tous ses autres collègues ensemble, pour avoir compromis la Révolution en déshonorant la Terreur. Le retentissement de son procès a seul accrédité ce paradoxe, et une foule de conventionnels, quiavaient autant que luimérité Texcécration de la postérité, lui doivent ainsi l'inestimable avantage d'être tombés dans l'oubli.
Il n'est pourtant pas aussi facile qu'on l'ima-
Xll INTRODUCTION
gine de décharger la Convention de sa complicité avec Carrier. Les pouvoirs des représentants en mission étaient, à la vérité, illimités, mais ils ne Tétaient qu'à l'égard des contrerévolutionnaires, ils ne Tétaient point à Tégard du Comité de Salut public, qui résumait en lui le gouvernement de la nation. Les représentants en mission étaient réellement sous sa dépendance, et, pour qu'ils fussent rappelés et obligés de rendre des comptes, le Comité de Salut public n'avait qu'une lettre à écrire ou un vote à demander, a La nature et Téducation, dit avec beaucoup de raison Babeuf, peuvent bien donner au monde des hommes-fléaux, des monstres malfaisants, comme Carrier, comme Lebon, comme Collot; mais, dans la Société, ils ne peuvent pas exercer leurs ravages destructeurs que ceux qui se mêlent de la régir n'y consentent'. »
C'est à ce point de vue surtout qu'il m'a paru utile d'étudier, dans tous ses détails, la vie de Carrier, car le personnage en luimême est peu intéressant. Son intelligence était médiocre et sa raison n'était pas des plus saines. Le saut avait été si brusque du
1. Du si/stème de dépopiila/ion, ou la vie et les crimes de Carrier^ p. 15.
INTRODl CTION XIII
banc du procureur à la cliaise curulc du proconsul qu'il se pourrait bien que le vertige de la toule-puissance ait produit en lui un certain égarement. « Lorsque la fortune nous surprend, dit Fauteur des Maximes, en nous donnant une grande place sans nous y avoir conduits par degrés ou sans que nous nous y soyons élevés par nos espérances, il est presque impossible de s'y bien soutenir et de paraître digne de l'occuper. »
Carrier était débauché, cruel, brutal, irascible et cédant au premier mouvementqui,chez lui, était presque toujours mauvais; mais la fermeté dans le commandement lui manquait. On pourra constater plusieurs fois, dans le cours de ce récit, que sa volonté devenait vacillante dès qu'il rencontrait un obstacle sérieux. Assurément la ville de Nantes a eu beaucoup à souffrir de la présence de Carrier; il serait injuste pourtant de le rendre responsable de tous les maux. Les gens de son entourage, qu'il n'avait pas choisis et qu'il trouva en place en arrivantà Nantes, étaient, pour la plupart, d'abominables scélérats; les meilleurs, ou plutôt les moins mauvais, les membres des administrations, étaient médiocres, pusillanimes, et aussi insouciants qu'incapables de lui l'ésister.