‹ J.-B. Carrier, représentant du Cantal à la Convention, 1756-1794, d'après de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 106 sur 198 · Les onlres donnés à Lebatteux · texte numérisé non relu

Les onlres donnés à Lebatteux

11 résiilto do cette déposition que non seulement JiiUien eut le courage de résister en face au monstre, mais qu'il sut inspirera la Société populaire lénergie qui lui avait manqué jusque-là, et grâce à laquelle on put obtenir de la Convention le rappel désiré.

Les détails de l'entrevue sont vraisemblables; mais tous les m ensonges habiles le sont. Nous connaissons le Carrier qui, à la moindre contradiction, s'emporte, devient furieux, menace son interlocuteur de le faire tuer, et se calme quand il rencontre une n'sistance sérieuse. Ce qui pourrait bien être une vantardise de la part de Jullien, c'est d'avoir rapporté que la résistance à Carrier s'était produite ouvertement à la Société populaire. Sur ce terrain Jullien pouvait s'avancer hardiment sans crainte d'être démenti par lestémoins présents à l'audience qui, presque tous, avaient fait partie de la Société populaire, et ne pouvaient qu'être flattés de l'entendre dire qu'ils s'étaient associés à ses courageuses protestations.

Tout juste un mois après la déposition de Jullien paraissait le Rapport (h Courtois sur les papiers trouvés chez Robespierre^. 11 contenait les lettres qui avaient fait rappeler Carrier. Comme le souvenirdu récit des dangers que Jullien s'était vanté d'avoir courus était encore présent à toutes les mémoires, l'opinion s'accrédita naturellement que non seulement Jullien avait fait rappeler Carrier.

1. L'Or<tteur du j/euple, tlii 1" ventôse an 111, contient une page intéressante sur Jullien, daris laquelle sont passées en revue toutes les pièces de sa correspondance insérée dans le Rapport de Courtois (p. 627).

mais que, de plus, il Tavait bravé tout-puissant, et exposé sa vie pour obtenir son rappel.

Examinons maintenant la seconde relation de l'incident. Dugast-Matifeux affirme qu'il la tient de la bouche de Jullien, lors d'un séjour qu'il fit à Nantes, en 1839. Ces conversations avec Jullien, qui avait approché familièrement Robespierre, avaient été l'un des bonheurs de la vie de Dugast- Matifeux, et on ne peut douter de la sincérité scrupuleuse avec laquelle il a reproduit les paroles de Jullien. Le texte en fut publié peu après par le National de r Ouest du 7 octobre 1839. Jullien a donné à cette relation une authenticité complète en la faisant reproduire dans sa biographie publiée de son vivant, biographie dont seul au monde il a pu fournir les renseignements minuscules qu'on y rencontre, s'il ne l'a pas rédigée de sa main. L'auteur dit avoir reproduit cette relation « parce qu'elle a paru fidèle et complète ' ».

« Des habitants de Nantes venus à Lorienl avaient rencontré le jeune commissaire, et lui avaient fait connaître les maux infligés par Carrier à la ville de Nantes. Il avait aussitôt écrit à ses amis de Paris pour le d('noncer. La guerre obligeait alors les courriers de Lorient à traverser Nantes pour se rendre à Paris; aussi avait-il, en se dirigeant sur Nantes, le secret pressentiment que sa lettre avait été interceptée, et qu'il serait, à son arrivée, en butte à la terrible vengeance de Carrier. Son pressentiment était fondé. Aussitôt sou. arrivée à

1. Biographie des hommes du jo^ir, lac. cit., p. 33.^. L'article du National de VOiiest est aussi reproduit dans le Précis de la conduite patriotique, etc., p. 69.

Nantes, il s'aperçut que son hôtel était cerné par des soldats. Ne doutant pas que sa mort fût imminente, il obtint du général Vimeux d'être conduit chez Carrier. C'était la nuit. Carrier était couché, et, retirant de dessous son oreiller la lettre adressée de Lorient, et la lui montrant, il s'écria : « Je te tiens, tu ne m échapperas pas. — Général Vimeux, qu'il soit expédié cette nuit, vous m'en répondez. ))• JuUien lui répliqua « avec l'énergie toujours croissante de l'homme qui, près de périr, se débat contre son bourreau», (.arrier étonné, étourdi, dit au général Vimeux : « C'est une erreur du (Comité révolutionnaire auquel j'avais dit d'arrêter Jullien de Toulouse, qui est hors la loi; » et il l'engagea à revenir le voir le lendemain pour lui donner des détails sur les départements qu'il venait de traverser. Jullien, qui n'avait qu'une médiocre contiauce dans la sincérité du retour de ('arrier, demanda à Vimeux de le reconduire à son hôtel. Vimeux lui répondit qu'il allait prendre les ordres du représentant. Un aide de camp fut autorisé à le reconduire et lui dit en le quittant : « Brave jeune homme, si quelques hommes avaient ton courage, les choses iraient tout autrement qu'elles ne vont. » Le leiuleniain, il gagnait à pied les portes de la ville, et, grâce à l'aide d'un employé des subsistances, qu'il avait connu à Lorient et qu'il avait envoyé chercher, il se procurait des chevaux de poste et franchissait les limites du département. Là, il est à l'abri des vengeances et des fureurs de Carriei'. Il écrit d'Angers plusieurs lettres au Comité de Salut public, à Robespierre, à Barère, et, sans faire mention du traitement qu'il vient d'éprouver

à Nanfps, et du danger auquel il est échappé, et qui aurait rendu son rapport suspect de partialité, il se borne à rappeler qu'il avait écrit de Lorient des lettres urgentes auxquelles on n'a pas répondu et qui, probablement, ont été interceptées, et qu'il a reconnu à Nantes la vérité des accusations portées contre Carrier. 11 faut rappeler Carrier sur-lechamp, sauver Nantes et la liberté. L'énergique et brûlante dénonciation de JuUien eut son effet. Carrier fut rappelé. »

Des deux récits lequel est la vérité, lequel est le roman? Car, sauf les menaces de mort de Carrier à Jullien, les lettres adressées au Comité de Salut public et sa confusion avec Jullien de Toulouse, les circonstances de l'entrevue, diffèrent du tout au tout. Dans le récit recueilli, par Dugast-Matifeux, de la bouche de Jullien, le jeune agent du Comité de Salut public a écrit de Lorient des lettres qui ont été interceptées. A son arrivée à Nantes, il trouve son hôtel cerné par des soldats ; il se fait conduire chez Carrier par Vimeux, et Carrier lui montre ses lettres de Lorient. Après avoir reçu les compliments de l'aide de camp sur son courage, il rentre à son hôtel, et le lendemain il quitte Nantes qu'il n'a fait que traverser. Par un mot de ses discours à la Société populaire, où, d'après sa déposition, il aurait le premier attaqué Carrier, et aurait à ce point excité sa colère que celui-ci l'aurait fait arrêter par Vimeux et amener chez lui au milieu de la nuit. Pas un mot non plus de l'adresse contre Carrier qu'il aurait décidé la Société populaire à signer. D'après la relation, c'est lui seul qui a tout fait en écrivant à ses puis-

Scints amis de Paris. En 1839, tout le monde connaissait ses lettres publiées par Courtois, et comme elles ne contiennent aucune mention des menaces de mort que Carrier lui aurait faites, il va au-devant de l'objection, et déclare avoir gardé le silence sur ce point, afin que son discours ne fût pas entaché de partialité.

Les lettres de Lorient interceptées ne paraissent pasavoirété une invention très heureuse. Comment, habile comme il l'était, sous le coup de l'insuccès de sa première dénonciation, aurait-il risqué une seconde attaque contre Carrier, sur des renseignements peut-être exagérés, recueillis à Lorient, au moment même oii il serendait à Nantes, et qu'il était assuré d'y olttenir, sur la conduite extravagante du représentant, des renseignements précis et incontestables?

Mais ce qui diminue surtout la valeur des deux récits de Jullien, ce sont les documents des jours mômes de l'événement publiés dans le livre de M. Lockroy, son petit-lils, déjà cité : Une Mission en Vendée. « Ce livre, dit M. Lockroy, n'est que l'exacte' reproduction des papiers de la mission de son aïeul. » On y rencontre de simples billets, et même le texte d'articles qu'il envoyait à divers journaux. Le soin qu'il prenait de recopier de pareils écrits prouve qu'il n'envoyait aucune lettre importante sans en garder minute. On devrait retrouver dans ce livre les lettres envoyées de Lorient pour dénoncer Carrier; elles n'y sont pas. J'ai vainement aiissi cherché, dans celles postérieures à son voyage à Nantes, datées d'Angers, de Tours, de la Rochelle, une allusion quelle

conque au danger qu'il avait couru par l'effet Je Tanimositc de Carrier.

On constate, dans ce recueil, que, de Nantes, il écrivit, le 10 pluviôse, à Robespierre, pour lui exposer ses ide'es sur la régénération de la Bretagne, et à Prieur de la Marne, pour l'entretenir du renversement de la royauté en Angleterre. Une longue relation de la fête de la Raison à Lorient, destinée au journal C Antifédéraliste ^ est aussi datée de Nantes. Il y avait plus d'une semaine qu'il avait quitté cette ville, lorsqu'il informait Robespierre que, durant le séjour qu'il y avait fait, il avait pris la parole à la Société populaire, non, comme il l'a dit dans sa déposition, pour attaquer Carrier, mais pour flétrir le négociantisme, ce qui était justement la marotte de ce représentant. « A mon passage à Nantes, j'ai parlé contre le négociantisme. J'ai relevé l'énergie des sansculottes, tracé les devoirs des Sociétés populaires, préparc les esprits à la grande entreprise qui doit planter sur le sol anglais le drapeau tricolore. J'ai provoqué un scrutin épuratoire public et sévère qui ne laisserait plus, dans la Société Vincent-la-Montagne, ni modérés ni patriotes faibles ou douteux. J'ai fait promettre aux jeunes citoyennes de n'unir leurs mains qu'à des mains républicaines. Cette cérémonie solennelle et touchante a fait couler des larmes d'attendrissement et de joie ^ » Dans sa lettre de Touis, où il pouvait s'épancher librement, il se contente d'écrire, à propos de Carrier, qu'il a fait noyer tous les pri-

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