‹ J.-B. Carrier, représentant du Cantal à la Convention, 1756-1794, d'après de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 120 sur 198 · Moniteur du 9 ventôse au II {Réimpression, XIX · texte numérisé non relu

Moniteur du 9 ventôse au II {Réimpression, XIX

2. Lettre du 12 ventôse an II {Journal des De'bals et des Décrets, n" o3o, p. 242).

millier, et l'armée républicaine n'en compte pas moins de quarante mille. Garrau et Hentz ont un grand zèle, n L'appréciation suivante, qui était d'une parfaite justesse, mérite d'être citée : « Le brigand le plus difficile à vaincre est Charette, parce que la difficulté sera de le trouver pour le combattre. Cbarette est partout, et on ne le trouve nulle part. Les bois et les chemins creux, qu'il connaît parfaitement, le mettent h l'abri de toute poursuite, et il faut vous figurer quarante lieues carrées sur lesquelles il peut se réfugiera »

Des historiens, jaloux non seulement de purifier la mémoire de Robespierre de ses moindres taches, mais s'ingéniant encore à lui faire honneur des actes les plus indifférents, ont raconté qu'il fit à Carrier, de même que les autres membres du Comité de Salut public, l'accueil le plus sévère, lorsqu'il comparut devant eux à son retour de Nantes. De la part de tous les membres du Comité, où Carrier comptait plusieurs amis, cette sévérité est un fait très douteux; de la part de Robespierre, elle semblera toute naturelle; leur mutu(dle antipathie est notoire, et s'explique par le contraste de leur nature, de leur caractère et de leurs habitudes. Sauf qu'ils avaient cela de commun de ne pas faire plus de cas de la vie d'un homme que de celle d'un moucheron, jamais hommes ne furent plus dissemblables, et mieux créés pour se repousser lun l'autre. Robespierre avait le goût des h»ttres; il savait Rousseau par cœur, et, comme lui, il croyait à l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'âme.

1. Journal de lu MonliKjne du le ventôse an 11, p. 8tJ1 et 862.

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Il aimait à polir le style de discours parfois éloquents qu'il débitait trèsbien. Il était sobre, propre, correct et même élégant dans sa tenue ; sa vie privée ne donnait guère de prise à la médisance du public. Ce n'est pas lui, par exemple, qui serait allé, le soir, chanter la Carmagnole à tue-tête sur les remparts de Saint-Malo avec des matelots et des calfats, comme 1 "avait fait Carrier aux premiers temps de sa mission. Un politique de sa trempe, passionné pour le pouvoir, et sacrifiant tout à cette passion, était porté d'instinct à mépriser IWuvergnat grossier, ignorant et matérialiste, qui n'avait à la bouche que des mots orduriers, allectait la mise la plus débraillée, faisait ses délices des pires compagnies, et se vautrait dans la débauche la plus crapuleuse. Mais il y avait une raison plus sérieuse qu'une répulsion naturelle pour que Robespierre fît à Carrier sévère et mauvaise mine. Les menées des hébertistes, chaque jour plus actives et plus hardies, et qui ne tendaient à rien moins qu'à soulever le peuple de Paris contre la Convention, l'inquiétaient plus que les malheurs de Nantes, et sa police l'aurait bien mal informé si elle ne lui avait appris que Carrier — il ne tarda pas à le montrer — était l'un des rares députés, pour ne pas dire le seul, décidés à trahir la Convention pour la Commune.

Pourquoi, d'ailleurs, le Comité de Salut public se serait-il montré si sévère pour Carrier? Parce qu'il avait fait périr des milliers de brigands? Non ; il en avait l'ordre précis, plusieurs fois renouvelé. Parce qu'il avait obtenu cette destruction par des moyens insolites? Mais ne tombe-t-il pas sous

le sens qu'en lui envoyant, de toutes parts, à Nantes, des milliers de prisonniers, officiellement marqués pour être tués, il devait nécessairement employer des moyens plus rapides que ceux usités jusque-là?

De quel droit le Comité aurait-il été sévère pour Carrier, celui qu'on appelait le Séide de Robespierre, parce qu'il était le bras droit et le porte-voix du Mabomet d'Arras ? Le jeune Saint-Just, dans les mômes jours, détacbait une à une, comme avec le tranchant d'un couperet, les sentences suivantes : « L'histoire du pays, depuis le mois de mai dernier, est un exemple des extrémités terribles où conduit l'indulgence. — La Révolution conduit à reconnaître que celui qui s'est montré l'ennemi de son pays n'y peut être propriétaire. — Marat avait quelques idées heureuses sur le gouvernement représentatif. — Jusqu'à quand serons-nous du pes de nos ennemis intérieurs, par l'indulgence déplacée, et de nos ennemis du dehors, dont nous favorisons les projets par notre faiblesse? Epargnez l'aristocratie, et vous préparez cinquante ans de troubles. Osez! Ce mot renferme toute la politique de notre Révolution. — Il s'éleva, dans le commencement de la Révolution, des voix indulgentes en faveur de ceux qui la combattaient. Cette indulgence, qui ménagea quelques coupables, a coûté, depuis, la vie à deux cent mille hommes dans la Vendée '. » Qui plus et mieux que Carrier avait mis en pratique les doc-

1. Rapport (le Saint-Just sur les détentions, les moyens de délivrer le patriotisme et de punir ' les coupables {Moniteur du 9 ventôse an H; Héimpression, XIX, 367 etsuiv.).

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trines de Saint-Just, sans excepter rattribiition au peuple des biens des contre-révolutionnaires aisés?

C'est dans ces jours-là' que plusieurs négociants de Nantes, envoyés à Pui'is pour obtenir la levée des ditiicultés que le commerce rencontrait pour la circulation et l'introduction des subsistances, eurent avec Carrier des rapports fréquents et nécessaires, qui les amenèrent un jour à se réunir à lui dans l'intimité d'un dîner. Autour de la table d'un restaurant des Champs-Elysées, se trouvèrent à la fois ces négociants au nombre de quatre, Vilmain, Alexis Mosneron, Provost et Rosier, avec Carrier, Villers, représentant delà Loire-Inférieure, et le petit Robin. Deux des convives ayant raconté, à peu près de la même façon, la conversation du dessert, on peut croire qu'ils n'ont point exagéré, en les répétant, les propos qu'ils avaient entendus et qui n'avaient pas été sans les impressionner. A la fin du repas. Carrier qui n'était point ivre, mais seulement un peu lancé et fort en train de causer, fit des aveux épouvantables sur les actes de Fouquet et de Lamberty. Il dit que Lamberty était un bon b... et que Robin ne le valait pas. « On a fait la récapitulation de la population de la France. Il y a mille habitants par lieue carrée, etilestdémontré que le sol n'en peut nourrir que sept cents. Il faut, en conséquence, commencer par se défaire de tous les gros coquins de négociants, de tous les prêtres, de tous les avocats, de tous les procureurs et de tous les banquiers et courtiers, car il paraît

1. En ventôse, dit Mosnevon {Journal des Lois du 19 frimaire an III, p. 3).

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démontré que ces gens-là n'aimeront jamais la République et les sans-culottes. Puis, s'échaufîant, il se mit à crier: «Tue! Tue! Tue! Dans mon pays nous allions à la chasse aux prêtres, et je n'ai jamais tant ri qu'en voyant les grimaces que ces b... faisaient en mourant. » A la mine des convives, dont plusieurs étaient des négociants, Carrier comprit qu'il allait un peu loin dans sa causerie, et, se reprenant aussitôt, il leur dit : ^ Tranquillisez-vous : il y aura un choix, il ne faudra sacrifier que ceux qui se seront mal prononc('S. » « Je crois, répondit Mosneron, que nous serons tous guillotinés, et, au fait, je me trouve logé si près de la guillotine quej'ai envie dechanger d'hôtel: maisilse pourrait bien que, toi. Carrier, tu fussesguillotiné avant nous. » L'un des journaux, auxquels est emprunté le compte rendu de cette conversation, fait remarquer qu'à ce moment les hébertistes, ayant compromis leur succès par une trop grande audace, et leur étoile commençant à pâlir, il se pourrait bien que la réponse de Mosneron fut une allusion à la crise que l'on voyait venir et dont il n'était pas certain que Carrier sortirait sain et sauf.

Après thermidor, cette opinion de Carrier, sur l'utilité de dépeupler la i^'rance pour accroître le lot de subsistances des sui'vivants, parut une telle énormité que Babeuf, (jui cherchait sa voie, et qui n'était pas encore l'anarchiste (ju'il devint plus tard, essaya d'en exploiter le scandale dans

1. BulleLin dn Tribunal révolulionnaire^ Vll,.'i4; — Babeuf, Vie de Carrier, p. 175; — Courrier républicain du 1!) frimaire an 111 ; — Mercure de France dn 30 frimaire an 111, p. 190; — Journal des Lois des 19 et 20 frimaire an 111.

un livre à sensation qu'il intitula : Du système de (lépoimlation ou la vie et les crimes de Carrier^ ouvrage qui, au point de vue historique, ne présente d'ailleurs qu'un médiocre intérêt. Carrier pourtant n'était pas l'inventeur de cette énormité. Pour rendre à chacun ce qui lui appartient, il convient de rappeler que, la honte d'avoir élevé le meurtre des Français à la hauteur d'un système politique, appartient à Jean-Bon-Saint-André, membre du Comité de Salut public, qui, le premier, lors de la discussion relative au Tribunal révolutionnaire, déclara que, selon lui, pour établir solidement la République, il fallait réduire la population de plus de moitié'.

Carrier n'en demandait pas tant.

Cependant les hébertistes, c'est-à-dire Hébert, Ronsin, Vincent, Momoro, Chaumette, s'agitaient et allaient partout, imputant à la Convention et aux modérés la cause de la misère publique. Il n'était pas trop téméraire de leur part de compter sur la populace parisienne, qui, depuis le commencement de la Révolution, dans les diverses étapes qui avaient marqué sa marche, du renversement de la royauté à l'établissement de la Terreur, ou, si l'on préfère, du 10 août au 31 mai, n'avait jamais refusé son puissant concours au plus violent et au pire des deux partis en présence. Au milieu de ventôse, les hébertistes, dont lepointde ralliement était le Club des Cordeliers, se crurent assez forts pour lever leur étendard et démasquer leurs batteries. A la séance du 14 de ce mois, Carrier

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