Bullelin (lu Trihunul rcvo/tifinimaire, VI
2. Bullelin du Tribunal révolulionnaire. VI, 295, 2. Ce chiffre de dix mille prisonniers à l'Entrepôt est aussi le chitl're qui avait été donné par JoUy à Altaroche, président de l'aduiinistration du Département du Cantal dans une conversation qu'il avait eue avec lui à la Conciergerie. Altaroche ayant répété cette conversation au Tribunal révolulionnaire en présence de JoUy, celui-ci en reconnut la vérité Juni-huI des l.nisdu 2i frimaire au III, p. 2j.
par ordre des représentants qui l'avaient instituée. Quant à leurs victimes, ils les avaient prises à leur discrétion, au môme lieu, et dans la même foule de détenus.
Pourquoi Vaugeois, qui savait tant, ne dit-il à peu près rien? C'est qu'il fallait avoir la conscience plus nette qu'il ne l'avait pour accuser les autres. Voici, en effet, l'histoire sommaire du Tribunal qui avait, sur ses réquisitoires, fait couler des flots de sang. Si incroyable qu'elle paraisse, elle est vraie; j'en ai donné ailleurs les pièces justificatives ^ et elle a ce mérite de montrera quel degré d'anarchie et de basse cruauté le droit de punir était tombé, sous la Terreur.
Quelques jours après la bataille du Mans (20 frimaire an 11, 10 décembre 1793), qui fut un désastre pour l'armée vendéenne, trois représentants en mission. Prieur de la Marne, avocat, Bourbotte, fils du portier d'un prince, instruit aux frais de ce prince, Turreau de Linières, propriétaire, prennent un arrêté portant établissement d'une Commission militaire révolutionnaire, qui, sous aucun prétexte, ne pourra s'écarter du quartier général des armées réunies de l'Ouest et des côtes de Brest. Cette Commission connaîtra de tous les délits qui pourraient tendre au renversement de la discipline militaire, ou à l'empêchement des progrès de l'esprit public et nuire au maintien de la liberté. Elle jugera d'après les lois révolutionnaires et le Code pénal militaire. L(^ président sera Gonchon (Gonchon ne fut qu'un président nomi-
1. Lu Justice révoliiUdinuiire ii Nantes el dans la Luire-lafériciire, par A. Lallié, Nantes, Cier, 1896, p. 25;!.
nal), les juges : le capitaine Bignon qui présida réellement, le lieutenant Chantrelle et un gendarme ; l'accusateur public, David- Vaugeois. Suivent quelques articles de pure forme sur les locaux et le traitement des juges,
La compétence territoriale de la Commission est à peu près déterminée, elle siégera au quartier général d'une armée nécessairement appelée à se déplacer. La compétence, au point de vue des délits, est plus vague; mais elle semble, si je comprends bien, avoir été restreinte aux délits commis par des individus inscrits sur les contrôles de l'armée. C'est simplement en vertu de leurs pouvoirs illimités que les représentants ont signé cet arrêté. Aucune loi ne les y a autorisés, et une circulaire du Comité de Salut public, insérée au Moniteur du 3 nivôse, proclamera très nettement, peu de jours après, que le droit de prononcer la peine de mort est un droit que la Convention s'est réservé et qu'elle n'a pas communiqué aux représentants en mission.
Voilà donc le nouveau Tribunal criminel hors cadre établi au Mans. Si douteuse que soit l'autorité qui l'a investi, il n'en a pas moins, comme tous les autres Tribunaux, le pouvoir de mettre en mouvement la force publique pour l'exécution de ses jugements. Quelle sorte d'accusés ce Tribunal fera-t-il comparaître devant lui, et frappera-t-il du glaive de la loi, comme on disait alors? Des soldats indisciplinés, ainsi qu'on pourrait le supposer d'après les termes de l'institution? Non. L'armée républicaine a fait des prisonniers; ces prisonniers sont des rebelles, la loi du 19 mars 1793,
punit de mort les rebelles, sur la constatation de leur identité. Ce sont des rebelles que la Commission militaire de Gonchon, de Bignon et de Vaugeois, se fera amener , et qu'elle enverra à la fusillade après avoir pris leurs noms. Peu importe à cette Commission que des lois, postérieures à celle du 19 mars, ait restreint l'application de la peine de mort à certaines catégories de rebelles, tels que les chefs, les nobles, les prêtres ; la Commission du Mans n'applique qu'une seule peine, la mort, et toujours la mort. Du Mans, elle va à Laval, ensuite à Chateaubriant et à Blain, Dans chacune de ces villes, elle prononce quelques condamnations. ASavenay, oii l'armée vendéenne vient d'être écrasée [3 nivôse an II (23 décembre 1793)], elle envoie près de sept cents prisonniers à la mort en trois séances. De Savenay, elle vient à Nantes oii elle s'établit en permanence à l'Entrepôt, De cette prison,. par ses ordres, on ne peut dire par ses jugements, chaque jour cent ou cinquante malheureux sont fusillés dans les carrières de Gigant. Le total des exécutions de ce Tribunal, qui, à l'origine, semblait destiné à maintenir la discipline dans l'armée, atteignit presque le chiffre de trois mille.
Carrier, trop heureux de trouver dans la Commission militaire des collaborateurs actifs, qui l'aidaient dans son œuvre de destruction des prisonniers, l'avait laissée a2:ir à sa guise. Autant d'individus fusillés, autant de moins à noyer. Avec un pareil passé, Vaugeois ne pouvait être à l'aise pour dire tout ce qu'il savait. Il lui fallut même une certaine impudence pour reprocher à Carrier
d'avoir soutenu Laniborty lors de l'enlèvement des femmes enceintes et des enfants.
Vaugeois parla ensuite longuement de Fouquet et Lamberty, qu'il avait poursuivis malgré les conseils des représentants, et dont le procès avait, dit-il. révélé des horreurs ; enfin de son voyage à Paris pour obtenir des éclaircissements sur l'atïaire. Carrier répondit très énergiquement qu'il n'avait été pour rien dans les massacres de la Commission militaire, et que, si ses membres venaient l'accuser, c'était parce qu'ils prétendaient mettre à sa charge la disparition de milliers de prisonniers. Il déclara qu'il avait respecté les ordres donnés à la Commission par ses collègues, et il aurait pu ajouter que, s'il avait fait autrement, on l'aurait accusé d'avoir entrepris sur l'autorité de la Convention, comme on l'en avait accusé pour avoir contesté la valeur des arrêtés de Tréhouart.
Il ne nia pas avoir donné des ordres à Lamberty, mais demanda qu'on produisit des ordres écrits. S'il a connu, dit-il, la noyade des prêtres, il a toujours cru qu'elle était le résultat d'un événement naturel. Il nia les autres purement et simplement.
Ces dénégations impudentes indignèrent Goullin, Bachelier, Grandmaison et Chaux, qui, depuis six semaines, s'étaient entendus accuser de la noyade du Bouft'ay, et, avec une précision bien faite pour déconcerter Carrier, ils lui en rappelèrent toutes les circonstances.
Ce fut ensuite le tour d'Afhlé, qui parla des bateaux qu'il avait préparés sur sa demande ; de Richard qui répéta les propos sur les prêtres d'Angers : <( Pastant de mystère, tous ces b... à l'eau. »
Il eût été facile à Dobsent, s'il l'avait voulu, do diriger les dépositions de manière à établir le nombre des noyades et des noyés. 11 aurait pu ordonner des recherches dans la correspondance du Comité de Salut public, et il y aurait trouvé les révélationsquej'aicitées. Mais pareilleenquête n'aurait point été du goût de la Convention qui lenait, avant tout, à rejeter sur Carrier, et sur Carrier tout seul, le crime des noyades, celui de tous qui avait le plus contribué à soulever l'opinion. Plusieurs témoins, entendus sur ce point dans le procès du Comité, auraient pu être appelés de nouveau. Dobsent jugea sans doute que les juges et les jurés se rappelleraient leurs dépositions. Si le débat, sur le fait des noyades, n'eut point l'étendue qu'on aurait pu lui donner, il n'en fut pas moins démontré avec une complète évidence.
Faisant un retourvers le passé. Carrier confondu s'écria : « J'avais toujours sous les yeux le décret qui avait écarté la proposition de Levasseur d'accorder une amnistie aux rebeHes qui n'étaient pas sortis de la Vendée. » C'est-à-dire, on m'impute à crime des excès qui ont été proclamés nécessaires par ceux-là mêmes qui m'ont renvoyé devant ce Tribunal.
Que dit, en effet, Levasseur dans ses, Mé?noires? « Quelques jours après la bataille du Mans (10 frimaire), je rentrai à la Convention, Barère fit un rapport sur la guerre de Vendée. J'espère, répondis-je, que cette guerre malheureuse est finie. N'oubliez pas que les vaincus sont des Français
\. Bulletin du Tribunal révolidionvaire, VII, 30.
égarés par les prcLres et par les nobles. Rendez à ragricultureetaux arts des bras qui leur manquent. Je demande une amnistie en faveur du reste do l'armée vendéenne. Un collègue qui siégeait à la Montagne courut vers moi, en me présentant le poing d'une manière menaçante : « Qu'est-ce que tu dis? Les Vendéens sont des brigands, il faut les exterminer jusqu'aux derniers. — Ce sont des Français, répoiidis-je. — Ma proposition ne fut pas appuyée, même parles membres du côté droit^. »
Si le lecteur a jeté les yeux sur les notes placées au bas des pages de ce volume, il ne lui a pas échappé que l'exposé de la conduite de Carrier à Nantes a été en grande partie emprunté aux dépositions des témoins entendus dans son procès. Reproduire ces mêmes dépositions, selon l'ordre de la procédure, alors que les faits qu'elles démontrent ont été consignés à leurs dates dans le cours du récit, serait une véritable redite. Je me bornerai donc à résumer, d'après les comptes rendus du procès, les défenses de l'accusé, et à reproduire quelques appréciations de la presse du temps sur son attitude en présence des principaux témoins.
Il y avait grande foule aux audiences. Les rapports de police publiés soit par Schmidt, soit par M. Aulard, se répètent chaque jour, du 10 au25 frimaire (.30novembre-15 décembre). « L'opinion publique est la môme, toujours bien prononcée contre Carrier, les Jacobins et les intrigants de toute espèce ; même opinion contre le Comité révo-
1, Mémoires de Levasseur de lu Sarthe, Paris, 1829, II, 286,
:^92 .T.-B. CARfUER
lutionnaire de Nantes et contre Carrier. L'opinion publique condamne Carrier, et attend son jugement avec impatience. » La brièveté était le propre des rapports de police de ce temps-là.
A la seconde séance, on entendit Bignon, le compère de Vaugeois à la Commission du Mans. Bignon parla de Lalouet, ce jeune commissaire envoyé de Paris, et sorti certainement de son obscurité par sa participation aux massacres de septembre. Bignon avait beaucoup connu Lalouet, puisqu'il lui avait, un jour, cédé la présidence de sa Commission pour condamner le cbef vendéen La Cathelinière ; or, selon lui, Lalouetavait exercé une inlluence néfaste sur Carrier; il se disait neveu de Robespierre; mais, ni Bignon, ni Chaux, qui intervint et dit son mot, ne firent la lumière sur ce personnage énigmatique. (Carrier nia son intimité avec lui, et prétendit l'avoir subi et nullement recherché. Ce n'est que plus tard, qu'il reconnaîtra avoir subi son inlluence'.
Champenois, Thomas, Forgetet autres parlèrent longuement des fusillades de brigands qui s'étaient rendus volontairement. Carrier, d'une façon générale, n'essaya pas de les nier. 11 répondit que, sur tous les points de la Vendée, partout où l'on faisait des prisonniers, les généraux, comme les représentants, les faisaient fusiller. A vrai dire, sur ce point, il n'avait pas à se défendre, il aurait pu se contenter de renvoyer aux journaux du temps, remplis de récits de fusillades. A une observation de Real, qui lui reprochait sa lettre du 30 frimaire