‹ J.-B. Carrier, représentant du Cantal à la Convention, 1756-1794, d'après de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 41 sur 198 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le supplice de la noyade expérimenté sur les prêtres de Nantes emprisonnés dans un bateau. — Les Sociétés populaires. — Eloignement de Carrier de celle de Vincent-la-Montagne. — Hésitations de Carrier à prendre seul la responsabilité des grandes mesures de destruction. — Nouvelles alarmantes exploitées par lui et par le Comité pour décider les corps administratifs à ordonner ces mesures : épidémies contagieuses ; craintes de l'armée vendéenne; conspiration de prisonniers au Bouffay. — Hubert dénonciateur du complot et proportions réelles de ce complot. — Réunions des corps administratifs. — Détails de la séance du 14 au l.'j frimaire, à la suite de laquelle est libellé l'ordre de fusiller plusieurs centaines de prisonniers. — L'ordre porté à Boivin, commandant de la place, par Robin. — Refus de Boivin de l'exécuter. — Récit de cet incident par Boivin, — Arrêté du Département ordonnant de surseoir à la fusillade ordonnée. — Prétention mensongère des membres du Comité d'avoir empêché cette exécution.

Dans l'étude de la question des noyades, il convient, croyons-nous, de considérer comme un incident hors cadre, pourrait-on dire, la première noyade des prêtres du 26 brumaire. Ce n'est pas qu'elle ait été moins horrible et moins coupable que les grandes noyades des prisonniers de l'armée vendéenne, mais elle n'eut pas, comme ces dernières, le caractère d'un système de destruction, raisonné, applique' pendant plusieurs semaines avec la connivence des hommes qui détenaient le pouvoir et gouvernaient la France. La haine contre les prêtres était alors une sorte de folie;

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ils étaient d'avance marqués pour la mort. Carrier savait qu'en ordonnant de précipiter ceux du diocèse de Nantes dans la Loire, il ne s'élèverait pas une seule voix, ni à la Convention, ni à la Société populaire de Vincenl-la-Montagne,pourle blâmer.

Quand, au lendemain de l'événement, Carrier l'avait fait connaître, dans sa lettre à la Convention, comme ayant eu le caractère d'un accident, aucun député n'avait été la dupe de cet artifice de langage, et il en sera de même, quand il annoncera quelques semaines plus tard, et cette fois avec moins de réserve, la noyade des prêtres am(>.nés d'Angers à Nantes.

C'était donc sans scrupule, et sans souci d'un reproche possible, qu'il avait fait sa première noyade de prêtres, exécution qui avait eu l'avantage d'être à la fois l'expérience dun procédé nouveau, et une excellente occasion de tàter l'opinion. L'expérience avait réussi ; les prêtres avaient disparu dans le fleuve, et la Société populaire, dont l'opinion seule lui importait, avait gardé le silence sur lequel il comptait.

Malgré la réussite de ce début, c'était une chose si effroyable et si énorme que de jeter dans la Loire des milliers de prisonniers, uniquement pour se dispenser de les nourrir et de les loger, que Carrier hésita à assumer seul cette responsabilité, avec l'autorisation, tacite seulement, du Comité de Salut public. Aussi bien le verronsnous, tout à l'heure, chercher, pour l'exécution de son projet, des complices parmi les membres des administrations locales et ceux de la Société populaire.

La disparition des procès-verbaux des Sociétés populaires, et surtout de ceux de la Société Vincent-la-Montagnc, est une perte irréparable pour l'histoire de la Révolution à Nantes. Tous les autres documents conservés ne sauraient combler cette lacune. Les Sociétés populaires étaient les centres où venaient aboutir tous les incidents de la vie révolutionnaire de chaque jour, quand ils n'y prenaient pas naissance. C'est là que se produisaient les dénonciations, qu'on apportait les plaintes, et que les citoyens, soupçonnés de tiédeur civicjue, venaient raviver leur popularité par quelques phrases emphatiques. Les membres des administrations faisaient en sorte que quelques-uns des leurs se montrassent assidus aux séances du soir, et, quand les membres du Comité révolutionnaire ne pouvaient y assister, ils se faisaient rendre compte, par leurs espions, de ce qui s'était passé. En apparence, c'était le nombre qui exerçait l'autorité, puisque ces Sociétés prétendaient incarner en elles le peuple souverain; mais, en réalité, elles étaient le plus souvent dominées par une coterie, qui subissait elle-même l'ascendant d'un ou deux individus. Néanmoins, comme la coterie pouvait se diviser sous certaines influences, il fallait être là pour bien connaître d'oii venait le vent et le faire au besoin tourner de son côté. Les représentants en mission eux-mêmes, habitués à voir toutes les volontés s'incliner devant leur majesté, et surtout devant leurs redoulables pouvoirs, ne laissaient pas de rendre leurs hommages au peuple souverain, et venaient le coudoyer sur les bancs de ses clubs. Aussi remarquait-on qu'à partir du

26 brumaire 16 novembre), jour où la Société s'était solennellement établie dans l'église Sainte-Croix, et où, a la suite de son discours, Carrier avait été proclamé membre de droit, en sa qualité de membre du Club des Jacobins de Paris ; il n'y avait pas paru une seule fois.

Depuis une quinzaine on ne l'avait rencontré nulle part, et il n'est pas téméraire de supposer qu'il avait donné à la débauche plus de temps qu'aux soins de la patrie. La Terreur n'y avait rien perdu. Le Comité révolutionnaire n'avait pas été un seul jour sans ordonner quelques arrestations; les principaux citoyens de la ville, parmi lesquels se trouvaient des républicains avérés, avaient été expédiés à Paris au nombre de cent trente-deux; la Compagnie Marat n'avait cessé d'envahir les domiciles, de les piller, et d'y apposer des scellés complaisants ; enfin les deux tribunaux révolutionnaires, jugeant sans désemparer, n'avaient guère laissé passer de jours sans livrer au bourreau un ou deux condamnés.

Carrier trouvait que ce n'était pas assez, et qu'à ce compte, il faudrait bien du temps pour vider les prisons. Il lui sembla que le moment était venu d'appliquer les grandes mesures ; mais il ne voulait pas être seul à les prendre.

Pour les proposer et les faire accepter, il essaya assez habilement de profiter de circonstances dont les unes étaient des événements réellement insignifiants, et les autres, des faits grossis à dessein d'en tirer parti. Du fond de son appartement de la Pelitc-llollande. il avait ap[)ris (iiio dos briiils sinistres cominençaiout à se répandre dans la ville.

Le médecin des Saintes-Claires avait prévenu la Municipalité qu'un certain nombre de détenus étaient atteints d'une maladie contagieuse, qui ne manquerait pas de se répandre parmi les habitants, si on ne se hâtait d'isoler les malades '. L'armée vendéenne marchait sur Angers pour l'assiéger^, et un retour otîensif de celte armée sur Nantes ne semblait pas impossible. Enfin, et c'est cette affaire qui fut considérablement grossie, le Comité révolutionnaire venait d'être avisé, par la femme du concierge du Bouffay, d'un projet d'évasion de six prisonniers qui se proposaient, si l'on en croyait la dénonciation, d'assassiner les sentinelles et autres patriotes, et de mettre le feu à la ville -^ Enchérissant aussitôt sur cette dénonciation, le Comité révolutionnaire assurait que la conspiration des complices de la tentative d'évasion avait des ramifications dans toutes les autres prisons.

Il n'était pas besoinde plus d'intelligence que n'en avait Carrier pour savoir que, lorsque la peur affole les esprits, les idées de vengeance se développent rapidement dans le peuple et le disposent aux mesures les plus atroces. Les peurs de la disette, de la contagion, du retour de l'armée vendéenne, et des évadés, assassins et incendiaires, étaient autant de peurs qui excitaient, au plus haut degré, les patriotes contre les prisonniers, auteurs et propagateurs des maux qui menaçaient la ville. Le maire Renard,

1. Procès-verbaux du Conseil général de la Gouimune du 13 fri maire an II.

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