Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VII
assez sérieux pour qu'ils ne renonçassent pas aisément à s'en servir.
La réunion des administrateurs venait de se séparer, le 14 frimaire, quand le Comité prit sur lui d'en convoquer une nouvelle « pour délibérer sur une affaire majeure ». La Société populaire fut priée d'y envoyer des commissaires, et il est présumable que les membres des administrations convoqués avaient été triés sur le volet'. Cette réunion, tenue dans le palais de l'ancienne Chambre des Comptes, aujourd'iiui la préfecture, dura jusqu'au matin. Au dire de plusieurs témoins, ce fut une nuit infernale. Malgré le grand nombre des déclarations de ceux qui y assistèrent, il serait impossible de la reconstituer avec exactitude. Leurs souvenirs ne sont ni précis, ni concordants, tous ayant essayé d'atténuer l'odieux du rôle qu'ils y avaient joué, et, plus ou moins réussi à nier les propos qui leur ont été attribués. 11 n'est pas impossible, néanmoins, en y regardant de près, de dégager, du fouillis des témoignages, certains faits incontestables de nature à donner une idée des allures de la délibération.
La proposition de tuer tous les prisonniers fut, dès le commencement de la séance, faite par Goullin qui, pour démontrer l'utilité de ce massacre, donna, au nom du Comité révolutionnaire, lecture d'un rapport dans lequel il affirmait l'existence d'une vaste conspiration des détenus de toutes les pri-
1. Charles Forget, gardien tie la maison cV arrêt des ci-devant Saintes-Claires, au lecteur impartial, Nantes, le 4 prairial, 3° année de la République une et indivisible, in 8° de 62 pages, sans nom d'imprimeur, p. 5.
sons (J(' la ville de Nantes pour la mettre, sans retard, à feu et à sang. Sur la communication d'une lettre de Goudet, accusateur public, annonçant que les six auteurs du complot du BoufTay venaient d'être condamnes à mort par le Tribunal révolutionnaire', et qu'on allait, sur-le-champ, procéder à l'exécution à l'aide de ilambeaux, pour donner un exemple, la question fut agitée de savoir s'il ne serait par sursis a l'exécution du jugement, jusqu'à ce qu'il eût été décidé de suite si, oui ou non, on ferait périr les prisonniers en masse. Phelippes, et les autres membres du Tribunal, apj)elés à la séance, s'y rendirent. A cette proposition, raconte celui-ci, « je répondis avec force ({ue rien ne pouvait arrêter l'exécution d'un jugement, et je me retirai avec mes collègues- ».
Forget, l'un des délégués de la Société populaire à cette réunion, a déclaré, à deux reprises différentes, que Phelippes avait très nettement démontré que les six condamnés avaient seuls pris ])art au complot d'évasion '^
« Le Tribunal criminel fut appelé, je présidais la séance, dit Minée; elle fut très orageuse, c'était un bacchanal épouvantable... La proposition de faire périr les prisonniers fut faite au moins dix fois; il ne sait par qui. Plusieurs membres du
1. Voir la Justice révoluHonnaire à Nantes, et dans la Loire- Infërieure, par A. Lallié, in-S", Nantes, 1896, p. 95.
2. Mémoire de Phelippes du 12 thermidor an II, iii-4" p. 10 ; Xoi/ades et fusillades du même, pussim: — Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VII, 43.
3. Registre des déclarations n° 97(Arch. municip.), et Ch. Forgel au lecteur impartial, p. 6.
Comité l'ont faite, à ce qu'il croit. Il pense que ce futGoullin; toutes ces mesures sanguinaires étaient proposées par lui'. »
Le jeune Robin se montra non moins ardent que Goullin. 11 criait : « Les patriotes manquent de pain, il est juste que les scélérats périssent et ne mangent pas le pain des patriotes » et, comme un membre du Département essayait de le calmer : '( Il ne faut point ici de propositions qui sentent le modérantisme, le feuillantisme et le fédéralisme, les dt'tenus sont des scélérats qui ont voulu détruire la République-. »
La discussion ayant continué sans aboutir à une entente commune entre les membres du Comité et ceux des administrations, pour la rédaction d'un ordre de proscription en masse des prisonniers, Carrier lui-même aurait fait acte d'autorité et formé une commission, qualiliée par lui de jury national, à laquelle il conlia le soin de prononcer sur le sort des détenus. « Carrier, rapporte Bachelier, déclama avec force contre les rebelles. La peste se fait sentir, nous dit-il, dans les prisons, il est à craindre que bientôt elle ne se répande dans toute la ville; les ordres du Comité de Salut public et les décrets de la Convention sont d'exterminer tous les brigands. Vous exposerai-je à périr pour les ménager?)) Ce jury national fut composé de deux membres du District, de quatre du Département'^ de deux de la Municipalité et de })lusieurs autres choisis, vraisemblablement parmi
\. Bulleliii (lu Tribunal révolutionnaire, VI, 326 et 328.