CHAPITRE X
Lesprétentions de Carrier à la science militaire et l'expédition de Noinioutier. — Son insistance auprès du Comité de Salut public pour la mise en jugement et la prompte exécution de Baco et autres fédéralistes emprisonnés à Paris. — Sa lettre au général Haxo pour lui ordonner l'incendie des édifices et l'extermination des habitants des campagnes. — Taxes sur les riches. — Destitution et réclusion du payeur de Lamarre. — Les taxes révolutionnaires et le trésor public. — Le dîner sur la galiote. — Le général Hector Legros. — La probité et les talents administratifs de Carrier selon Michelet. — Prétendus services de Carrier pour les approvisionnements, les chaussures, les vêtements de l'armée, et la défense de (iranville. — Soldat accueilli favorablement par la Société populaire. — Violences du représentant à la tribune de la Société. — Suspension temporaire des séances.
La noyade duBoiiffay, où l'on rencontre l'action commune du Comité révolutionnaire et de Carrier, avait donné l'élan aux grandes mesures. Dans les prochains chapitres, nous verrons se succéder, presque sans interruption, durant plusieurs semaines, les exécutions en masse de prisonniers. Mais, avant de raconter celles qui ont ensanglanté les derniersjours de frimaire (1 5-20 décembre 1793), la date môme des faits fournit l'occasion d'étudier la nature et le caractère des relations de Carrier avec le Comité de Salut public, avec les patriotes de Nantes et avec les généraux.
Gomme la j)lupart des représentants délégués près des armées, il croyait volontiers que tous les sans-culottes avaient la science infuse, et qu'un
membre de la Convention, le sabre au côté et le panache tricolore au chapeau, pouvait en remontrer aux officiers les plus expérimentés. 11 s'était attribué l'idée de reconquérir Noirmoutier, et n'aurait pas été fâché de faire croire qu'il dirigeait les détails de cette expédition.
11 écrivait de Nantes, le 21 frimaire (Il décembre), au Comité de Salut public.
" Ma dernière lettre, chers coHègues, a dû vous apprendre qu'il y a déjà quelque lemps que j'ai levé la sus[>ension de l'expédition de Noirmoutier que j'avais provoquée moi-même le premier. Depuis cette époque, nous avons pris Beauvoir et Bouin, et nous venons encore de battre à Légéles brigands ('chappés de cette île. Commandés par Charette, ils se sont jetés dans la forêt de Grand'- Lande et dans les bois environnants. Le général llaxo a fait fortifier le poste de Légé, et il a marché sur-le-champ, avecDutruy, sur Noirmoutier. J'attends des nouvelles à tout instant de la prise de ce dernier refuge des brigands. Ne concevez nulle inquiétude sur la défense de Nantes. Levasseur, qui a resté ici deux jours, vous en rendra compte. La garnison est faible en ce moment parce qu'elle occupe plusieurs postes importants; mais les brigands se trouvent loin de ses murs. Il vaut bien mieux qu'elle garde des postes à portée de battre les rassemblements partiels des brigands que de rester oisive dans Nantes. -surtout quand elle peut se porter facilement de ces postes sur cette place. Au surplus, trois mille hommes des troupes commandées par Haxo, servant à entretenir sa communication avec Nantes, et à faire face aux bri-
grands aux ordres de Charetto, peuvent s'y replier d'un moment à l'autre. Nantes est même imprenable du côté de la rive gauche de la Loire. Au reste, vous voyez quemcs mesures s'accordent parfaitement avec les vôtres; je ne fais que les devancer. Je suis aussi intéressé que vous à la protnpte extermination des brigands, je crois que vous pouvez, que vous devez même compter sur moi. J'entends, oui, j'entends aujourdluii le métier de la guerre. Je suis sur les lieux, restez donc tranquilles et laissez-moi faire. Aussitôt que la nouvelle de la prise de Noirmoutier me sera parvenue, j'enverrai immédiatement un ordre impératif, aux généraux Dutruy et Haxo, de mettre à mort^ dans tons les paijs insurgés, tous les individus de tout se.i-e qui .s'// trouveront indistinctement, et d'achever de tout incendier, car il est bon que vous sachiez que ce sont les femmes, qui, avec les prêtres, ont fomenté et soutenu la guerre de la Vendée ; que ce sont elles qui ont fait fusiller nos malheureux prisonniers, qui en ont égorgé beaucoup, qui combattent avec les brigands, et qui tuent impitoyablement nos volontaires quand elles en rencontrent quelques-uns détachés dans les villages. C'est une engeance proscrite, ainsi que tous les paysans, car il n'en est pas un seul qui n'ait porté les armes contre la République, dont il faut absolument purger le sol'... »
Les intérêts de la guerre ne lui font pas perdre de vue la punition des contre-révolutionnaires. 11 répète que les prêtres d'Angers ont péri dans la
1. Baguenier etDésormeaux, Documenlssur Noirmoutier, p. 16. et Recueil des actes du Comité de Salut puljlic, IX, 331.
Loire. Il s'inquiète des cent trente citoyens de Nantes qu'il a envoyés à Angers et regrette de n'avoir pas sur eux des nouvelie^ aifssi positives que celles qu'il a fait parvenir sur les prêtres, ce qui revient à dire qu'on ne l'a pas encore instruit de leur mort. iMais ce qui l'obsède surtout, c'est la crainte de voir échapper au supplice tous ceux qu'il regarde comme des ennemis de la République. « Je recommande, dit-il dans cette lettre, très expressément, à la vengeance nationale, les scélérats et contre-i'évolutionnaires Beysser, Baco, Beaufrauchet et Letourneux. Les tètes de ces quatre coquins ne cicatriseront jamais les plaies profondes qu'ils ont faites à leur patrie. Il serait à désirer, il faut même que le Tribunal révolutionnaire les condamne tous quatre promptement à la mort et renvoie leur exécution à Nantes. Elle serait inutile à Paris ; elle produira le plus grand bien à Nantes. Envoyez-nous, tandis que j'y suis, ces quatre grands conspirateurs, et je vous réponds de faire bientôt tomber leurs tètes... Montant, ancien capitaine de canonniers à Rennes, qui commandait l'artillerie dans la force départementale, à Vernon, doit subir le même sort, mais, si vous voulez le lui assurer, envoyez-le-moi à Nantes, après l'avoir fait condamner. Je l'enverrai faire exécuter à Rennes'. »
Deux jours après, escomptant déjà la prise de Noirmoutier, il écrivait au général Haxo la fameuse lettre qui ligura parmi les pièces à conviction de son procès, et dont il justilia le contenu en fai-