Rousset, les Volontaires, in-18, p
Le commandant Muscar, qui occupa longtemps le poste du château d'Aux, près Indret, écrivait de son côté : « Cet esprit de rapacité et de pillage est une lèpre qui a malheureusementatteint toute l'armée. La plus grande partie des bataillons qui sont dans la Vendée sont des troupes ramassées à la hâte, organisées précipitamment, commandées, la plupart, par des officiers qui, sans aucune connaissance militaire, ne peuvent se concilier ni l'estime, ni la confiance du soldat •. »
Cette anarchie militaire aurait eu, pour la République, les plus graves conséquences, si le Comité de Salut public n'avait eu, sous la main, la nombreuse garnison de Mayence, qui, aux termes de sa récente capitulation, ne pouvait servir contre l'Étranger. Les troupes de Mayence, lancées sur la grande armée royaliste, sous la direction de Kléber, de Marceau et autres généraux, avaient, en moins de trois mois, changé la face des choses, et la grande armée royaliste, diminuée à ChoUet, dispersée au Mans, avait été anéantie à Savenay. Les lettres des généraux qui ont été citées, montrent que cène fut pas sans gloire qu'elle succomba sous l'ellort de soldats réputés pour leur vaillance et leur solidité.
La méfiance des généraux n'est point un sentiment inspiré aux républicains, comme on pourrait le croire, par le 18 brumaire. C'est, parait-il, un sentiment inné chez eux, et les témoignages de cette méfiance abondent dans l'histoire de la Révolution. Les armées, sous peine de ne pas être, sont
1. Savary, les Guerres des Vendéens et des Chouans, 111, 48 i.
soumises à une hiérarchie qui otîense l'égalité, et l'autorité des généraux n'est pas sans rappeler, quelque peu, le pouvoir monarchique. Ce vice, inhérent aux armées, ne pouvait manquer de déplaire à Carrier et à Turreau, et, pour le déclarer, l'occasion leur parut bonne le lendemain du jour où généraux et soldats avaient rendu à la République le service de la débarrasser, pour longtemps, d'un danger réel et sans cesse renaissant. Dans la soirée du 4 nivôse, la ville de Nantes était en fête pour recevoir et féliciter les généraux. Des illuminations brillaient aux fenêtres ^ A la Société populaire, où les patriotes avaient organisé une séance de gala, ce ne fut pas sans étonnement qu'on entendit Turreau protester contre les honneurs qu'on rendait aux généraux, prétendant que c'étaient les soldats qui remportaient les victoires, et qui méritaient les couronnes. Carrier fit chorus, et parla longtemps. Kléber répondit que les soldats n'étaient victorieux que lorsqu'ils étaient conduits et disciplinés par de bons généraux, et qu'il acceptait la couronne pour l'offrir à ses camarades et l'attacher à leur drapeau. Benaben a raconté ainsi cet incident aux membres du Département de Maine-et-Loire : « Vous auriez ri de bon cœur, si vous aviez assisté, comme moi, à la séance qu'on fit en notre honneur, au Club de Nantes. Kléber et Turreau s'y sont disputés et ont failli s'y battre... La ville était illuminée. Marceau, Kléber, Tilly, ont été couronnés au Club, et y
1. Lettre de Carrier, 4 nivôse; Aulard, liecueil des actes, IX, 645. — Journal des Débals, n° 467, p. 147.
ont reçu du président le baiser fraternel . )>
La vue de ces illuminations avait fort excite Carrier, et il fut pris d'une fureur subite en apercevant quelques fenêtres où elles manquaient. « Il ordonna à des soldats de faire feu sur ces citoyens peu empressés à témoigner leur joie, et qui ne pouvaient être que des contre-révolutionnaires; de plus, il autorisa les volontaires à se loger confusément partout où ils voudraient, de façon que certains citoyens furent obligés de loger vingt ou trente personnes, et furent ainsi privés de leurs lits et de leur nécessaire-. »
La veille, le 3 nivôse, il avait fait emprisonner le général Moulin et l'avait bà tonné comme un laquais pris en faute.
Après le désastre du Mans, 21 frimaire (11 décembre), l'armée vendéenne, en désordre, s'était dirigée vers Ancenis pour y repasser la Loire. A la nouvelle de ce mouvement. Carrier avait pris peur, et, pour un homme qui prétendait avoir l'entente des choses de la guerre, il avait commis la bévue d'écrire à Haxo, qui commandait, à ce moment, à une dizaine de lieues au sud de Nantes, de .se porter sans retard du côté de Saint-Florent, qu'il n'aurait pu atteindre en moins de cinq ou six jours de marche. Contre-ordre avait du être donné dès le lendemain''.
Moulin qui, lui, pouvait agir, puisqu'il se trou-
1. Savary, Guerres des Vendéens, 11" p., 460. — Correspondance privée de Benaben {Revue de lu Révolution, 1885, t. VI, 11° p., p. 107).
2. Déposition de Champenois [liullelin du Tribunal révolutionnaire, VU, 30o).