CHAPITRE XIV
Lîi maison La Villestreux, place de la Petite-Hollande, affectée au logement des représentants en mission. — Retraite de Carrier dans la maison Ducros, située à Bourg-Fumé. — Débauches de Carrier dans cette petite maison. — La femme Le Normand. — Rose Caron. — Les prisonnières et les solliciteuses. — Légende de la maison située jadis à l'extrémité du boulevard Delorme. — Carrier inaccessible dans la maison Ducros. ■ — Ses fureurs contre les visiteurs les plus qualifiés, introduits pour l'entretenir d'affaires. — Naudine. — Chantrelle. — Médecins militaires. — Renard, maire de Nantes. — Guimberteau, inspecteur des fourrages. — Prigent, directeur des charrois, familier et confident de Carrier. — Arrêtés absurdes du représentant. — Ordre d'emprisonner les courtiers, les interprètes, les vendeurs et acheteurs des denrées de première nécessité. — Effets de ces arrêtés. — Ruine du commerce de Nantes consommée par Carrier. — Déférence des Administrations à son égard.
Depuis le 20 octobre 1793 qu'il s'était établi à Nantes, Carrier n'avait fait que de très courtes absences. Il occupait, dans la maison La Villestreux, place de la Petite-Hollande, comme les autres représentants en mission, un des appartements qui avaient été réquisitionnés pour leur logement. De ses fenêtres, il avait pu regarder à loisir le beau ileuve qui coulait devant lui ^ ; il avait pu voir les eaux corrompues roulant les cadavres qu'on y avait jetés à Angers et même
1. C'est des fenêtres de cette maison que Lamberty dit un jour en montrant la rivière : « Il y en a déjà passé deux mille huit cents. » (Naudine, Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VI, 316).
bien au delà, quand la marée montante ne ramenait pas ceux qu'il y avait fait jeter lui-même. Peut-être lui était-il arrivé parfois d'apercevoir, dans le lointain, au soleil couchant, les bateaux de Lamberty, chargés de prisonniers, démarrant du quai le plus voisin de l'Entrepôt, et gagnant le milieu du ileuve, pour y trouver un gouffre plus large et plus profond. Ce spectacle n'était pas pour émouvoir une nature comme la sienne. S'il voulut s'en éloigner, c'est que ce logement, situé presque au centre de la ville, exposait sa vie privée aux regards des curieux et le rendait accessible, à toute heure, aux importuns désireux de lui parler d'affaires.
II pouvait se reposer. L'armée royale était détruite, en tant qu'armée; et, grâce à ses agents, les exécutions des prisonniers amenés à Nantes allaient leur train, sans qu'il eût à s'en occuper.
Après l'ordre donné à une division de dix mille hommes, dit-il dans un de ses rapports, « comptant sur l'exécution de cet ordre, harassé de fatigue, n'ayant pris tout au plus que vingt heures de sommeil sur quarante nuits et quarante jours, je fus prendre quelque repos dans une maison située à l'extrémité d'un des faubourgs de Nantes, 011 je me livrai aux soins des officiers de santé de l'armée ^ ».
L'armée du Nord, composée en effet de dix mille hommes, comme le dit Carrier, ayant traversé Nantes le 11 nivôse an II (31 décembre 1793)*,
1. Rapport de Carrier siii' les différentes 7nissio7JS qui lui ont été déléffuées, p. 15.
2. Savary, Guerres des Vendéens et des Chouans, t. II, p. 329; t. III, p. 2.
c'est au commencement de janvier qu'il quitta la maison La Villestreux.
Celle où il alla, et oii il demeura pendant tout le reste de son séjour à Nantes ^, était située sur le chemin de Toutes- Aides, à droite en allant vers Doulon. Derrière la maison, vers le sud, il y avait un jardin plus long que large dont l'extrémité confinait à une prairie séparée de celle de Mauves, par l'étierdu Soil. Lelieu s'appelait Bourg-Fumé, nom tombé à peu près en désuétude, quoiqu'il figure encore sur certains plans. Aujourd'hui cette maison porte, ou plutôt devrait porter, dans la rue d'Allonvillo, le numéro 51.
Quoiqu'elle fût d'assez petite dimension, elle était évidemment la maison de campagne d'un riche bourgeois. Les plafonds ont C(mservé les traces de corniches et de rosaces élégantes, et les cheminées du style Louis XVI, sauf une qui est du style Louis XV, dénotent un certain luxe. A gauche, en regardant la maison de la rue, un grand portail donnait entrée dans une cour qui communiquait avec le jardin. Dans cette cour, à l'est, existe encore un grand hangar fermé, qui servait d'écurie-et, peut-être aussi, de corps de garde. Les mangeoires et les stalles en ont été enlevées, il y a seulement quelques années.
;< Carrier, dit une lettre de ce temps-là, a dés-
1. « Je recommençais à rétablir ma santé, lorsque je reçus du Comité (Je Salut public Tordre de me rendre au sein de la Convention {Rapport déjà cité).
2. Parmi les pièces de réquisitions, qui existent encore aux Archives municipales, il s'en trouve une, du 27 nivôse, portant ordre à la citoyenne Pouvreau de mettre quatre chevaux à sa disposition.
honoré la maison d'un honnête citoyen nommé Ducrosi, qui fut obligé de la lui donner avec un superbe jardin, par la terreur qu'il lui avait imprimée. C'est là qu'il faisait son sérail avec des filles à qui il faisait crier : « Vive la République! » en l'assassinant 2. »
Sans parler de sérail et de sultanes, expressions qui étaient alors à la mode, et dont on a fort abusé à propos de Carrier, il résulte de très nombreux témoignages que Carrier, dans sa petite maison, s'abandonna à des débauches elfrénf'es en compagnie de Lamberly, de Robin, de Lavaux, et autres agents de ses cruautés, qui se faisaient un jeu d'abuser de pauvres prisonnières alfolées par la crainte de la mort. Michelet prétend que les prisonnières avaient la peste, et que l'on n'avait
1. Cette maison appartient aujourd'liui à M. Albert, restaurateur et marchand de vins. Le rez-de-chaussée tout entier est occupé par des casiers de vins en bouteilles, et la plus grande partie de la surface du jardin est occupée par de vastes chais. Cette maison, qui passait pour être hantée, est restée pendant de longues années inoccupée. Le D' Viaud-Grand-Marais, qui a constaté, il y a déjà longtemps, que la tradition des vieillards du quartier s'accordait avec les documents, pour la désigner comme ayant été l'habitation de Carrier, m'a dit que le jardin, la première fois qu'il le visita, était entièrement encombré de touffes de lys dont la végétation était vraiment extraordinaire. Carrier, dans la discussion sur sa mise en accusation, a prétendu que Ducros ne lui avait pas cédé sa maison, mais seulement un petit réduit dans le fond de son jardin. [Séance du 3 frimaire an III, (23 novembre 1794), Réimpression du Moniteur, XXII. "iSo].
2. Pièces remises à la Commission des \'inf/l et Un. p. 15. J'ai trouvé, dans les papiers de M. Dugast-Matifeux, une note qui montre à quel point il avait foi dans la vertu du mariage; elle est ainsi conçue : « Il est dommage que Carrier n'ait point amené sa femme avec lui. Il ne se serait pas abandonné aux mauvaises mœurs, et aurait moins condescendu à la tourbe de coquins qui l'entouraient. »
gai'de de communiquer avec elles. Pour parler ainsi, il faut croire qu'il n'avait pas lu le récit de l'horrible scène de Carrier avec la fille Brevet, où, après lui avoir marchandé la vie de son frère au prix de son honneur, furieux de son refus, il la battit avec le fourreau de son sabre, et lui jeta une chaise à la tète ^ Les détails du procès Fouquet et Lamberty, et les trafics infâmes d'une certaine femme Papin, démentent également l'assertion de l'illustre historien de la Révolution.
Outre ses caprices, dont il est fort possible que les contemporains aient exagéré le nombre, parce qu'on prête surtout aux riches, Carrier, pendant son séjour à Nantes, eut publiquement deux maîtresses qui, sans être attitrées, n'en étaient pas moins montrées au doigtcomme telles par les gens du peuple.
La première se nommait Le Normand, et elle était la femme du directeur de Thopital de l'Egalité, établi dans les bâtiments du couvent des Ursulines, qui ont été depuis occupés parle Lycée. Carrier avait récompensé, par sa nomination à ce poste, ce mari complaisant. Les Le Normand témoignaient leur reconnaissance par mille petits soins. Dans un temps oii le pain était rare, et les vivres délicats difficiles à trouver au marché. Le Normand faisait porter secrètement chez Carrier une partie des approvisionnements de choix qu'il réussissait à se procurer pour l'usage des malades, comme volailles, pain blanc, etc.'-'. Quand il revint à Paris, Carrier emmena avec lui Le Normand
1 et 2. Pièces remisesà la Commission des Vingt et Un, p. 14,22, 23, 31 et 91. — Adresseà la Convention du 19 brumaire an III, p. 9 et 11.
et lui fit donner iino place avantag:euse '. Cinq semaines plus tard, la femme Le Normand alla le retrouver à Paris'-.
Louise-Angélique Caron était une fille d'une grande beauté, qui mêlait la pratique des afl'aires à celle de la galanterie. Divers documents administratifs lui donnent la qualification d'étapière'^. Etapier était Tun des noms qui servaient à désigner les fournisseurs des vivres pourFarmée. MM. Laurant et Lescadieu, qui écrivaient à une époque oij il y avait encore à Nantes de nombreux témoins de la mission de Carrier, rapportent que la Caron passait pour avoir, autant qu'elle l'avait pu, usé de son empire sur le forcené, au profit de la clémence et de l'humanité.
Sa beauté lui valut d'être épousée plus tard par un riche négociant de notre ville. C'est elle qui, sous le Directoire, grâce à de puissantes influences, obtint, contre le projet de l'administration, d'interrompre la ligne du boulevard Delorme par une élégante construction, située à une centaine de
i. Le Normand était un ancien prorureur qui s'était fait recevoir officier de santé. Bien que le compte qu'il eût à rendre en sa qualité de directeur d'hôpital fût en déficit, Carrier lui donna quitus, et lui fit obtenir une place de huit mille livres à l'armée du Nord. Chaux, sans être démenti, signala la femme Le Normand comme logeant à Paris chez Carrier [Journal de la Montar/ne, numéros des 6 et 21 frimaire an III, p. .3 et 220. Journal des Lois, du (') brumaire an III, p. 3. Bulleiin du Tribunal révolutionnaire, VI. 283'i. Carrier a reconnu s'être intéressé au sort de Le Normand, et l'avoir recommandé à ses collègues {BuUelin du Tribunal révolulionnaire,\U, 28 )
2. Passe port pour Paris accordé à la femme Le Normand, et à son jeune frère âgé de douze ans, par ordre du représentant Garrau, le 12 germinal an II (Archiv. minicip)..
3. Cons. de la Comm. de Nantes, 4 sept. nt)3. f" 121. — Com. de Départ., 27 septembre 1793, f" 58 — District de Nantes, Lettres du bureau de la Guerre, 6 vendémiaire an 111. f" 12.
mètres au-delà dos rues Harrouys et du Bocage, et qui a été démolie, il y a une cinquantaine d'années, et transportée, pierre par pierre, rue de Gigant. Cet hôtel, par allusion aux fournitures de vivres dont les bénéfices avaient servi à le construire, a été longtemps désigné sous le nom de Palais de ho'uf^ Plus tard, par Tune de ces associations d'idées qui s'imposent, on ne sait pourquoi, à l'esprit du public, le souvenir de Carrier l'emporta sur celui des fournitures de vivres, et, dans mon enfance, je me rappelle avoir souvent entendu nommer cette maison, la maison de Carrier, Et, comme il est dans la nature d'une erreur de progresser, je pourrais citer un plan de Nantes imprimé, annexé à un ouvrage important sur la Vendée, où la maison de Carrier est portée comme située rue de Gigant, à l'endroit où elle a été reconstruite. Confiné dans la maison Ducros, où il avait fait établir un poste de soldats pour le garder jour et nuit. Carrier ne sortait que rarement, et c'est à une date antérieure qu'eurent lieu les orgies de l'hôtel Henri IV, rappelées par le témoin Vilmain -. Les citoyens les plus qualifiés de la ville, membres des x\dministrations ou de la Société populaire, ne pouvaient obtenir de lui dos audiences qu'en
1. Lescadieu et Lannvnt, Histoire de Nantes, I[, 95. Dans un mémoire in-4'' du 26 nivôse an VI, signé d'un grand nombre de républicains de Nantes, en réponse à une lettre du Ministre de l'intérieur, sur la guerre de Vendée, il est question, à la page 10, des étapiers et étapièrcs qui se font bâtir des palais (Coll. Dugast). I>a Caron, quoique mariée, continua ses intrigues et ses agiotages, et, ayant été emprisonnée à l'occasion d'une atfaire véreuse, elle se pendit avec son chàle.
2. Coun-ier républicain du 19 frimaire an 111 : Compte rendu du procès de Carrier.
forçant la consigne des subalternes et secrétaires qui l'entouraient, et, admis en sa présence, ils en recevaient souvent des injures et même des coups. Un marinier, porteur d'une pétition signée de cinquante autres mariniers, dont l'objet était d'obtenir la levée de l'embargo de la Loire, réussit à pénétrer jusque dans sa chambre. 11 le trouva en compagnie de lilles, dont la tenue le scandalisa, tout marinier qu'il tût. Sa demande faite, Carrier se leva, prit son sabre, et répondit : Je vais te dire quand l'embargo se lèvera, et, « se précipitant sur Je déclarant, il lui lança un coup de sabre qui porta sur la porte ^ ».
« Je suis allé plusieurs fois chez Carrier, dit dans sa déposition Louis Fourier, directeur de l'Hospice révolutionnaire, pour demander la liberté de df'tenus réclamés par leurs communes. Carrier, à chaque fois, me menaça de la guillotine. Il a tiré son sabre sur moi. Un jour, il voulut me jeter par la fenêtre. Elle est fermée, lui dis-je, et, en attendant qu'elle soit ouverte, je me sauve 2. »
Un inspecteur des fourrages de l'armée de l'Ouest, nommé Naudine, croit devoir faire quelques objections à des ordres de Carrier ; celui-ci veut le sabrer, et on lui enlève son sabre que l'on jette sur un lit, qui, le témoin se le rappelle, était un lit couvert de damas jaune •^.
1. Pièces remises à la Commission des Vingt et Un; déclaration de Colas Fréteau, p. 90. L'embargo fut levé par un arrêté du 27 nivôse, daté d'Angers, et signé Bourbotte, Turreau et Francastel.
2. Journal des Lois du 2 brumaire an IIL Compte rendu du procès du Comité révolutionnaire de Nantes.
3. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VI, 316, et notes de Villenave, f' 715 (Coll. Gustave Bord).
208 J.-lî. CAHlllER
Un ancien dragon, Ghantrelle, juge de la Commission militaire, vient l'entretenir de divers accusés, et trouve (Jarrier couché, qui lui répond : « F... moi le camp, sacré b..., sacré gueux, ou je te sabrée »
Deux médecins militaires, dont l'un, Laubry, médecin de Tarmée du Nord, venait d'être nommé médecin de la prison de l'Entrepôt, avaient dit, hautement, après avoir traversé vme partie de la Vendée, que la guerre n'était point finie, comme on essayait de le faire croire au public; Carrier, informe de ce propos, et désirant causer avec eux, les invita à diner. « Nous nous rendons, raconte Laubry, à l'invitation. Nous arrivons à la porte du représentant, suivis, sans nous en douter, de la garde. Carrier était invisible; alors nous présentons notre billet d'invitation et nous entrons. Carrier était dans le fond de son jardin. Du plus loin qu'il nous aperçoit, il entre dans la fureur la plus inconcevable, il tire son sabre, il s'élance sur mon collègue, et demande qui a tenu le propos de la matinée. <( C'est moi, répond mon collègue, c'est moi qui ai le courage d'en soutenir l'authenticité et qui l'établirai quand il faudra. «Les accès de fureur renaissent, ils redoublent. Carrier ne ^e possède plus; il dit à mon collègue: « Tu n'es pas digne d'être guillotiné ; je vais te faire ton alfaire sur-lechamp » ; il se livre aux imprécations les plus horribles... Nous soutenons tout le feu de sa colère. Après avoir fait beaucoup de bruit, il prend le parti de se calmer et de se dessaisir de son sabre. 11 prend