‹ J.-B. Carrier, représentant du Cantal à la Convention, 1756-1794, d'après de nouveaux documentsChapitre 20 sur 172 · Guerres des Vendéens et des Chouans, II · texte numérisé non relu

Guerres des Vendéens et des Chouans, II

taller le général Léchelle. Peut-être, il avait pu emporter avec lui, pour les lire et les méditer, les mauvais conseils qu'un membre du Comité de Salut public, auquel il devait, dit-on, sa mission ^ lui adressait de Paris. Ce conseiller était Hérault de Séchelles, le président de la Convention, à la journée du 31 mai. Hérault avait qualité pour se faire écouter quand il écrivait à son protégé :

« Voilà comme on marche, mon bon ami, courage, digne républicain. Je viens de recevoir ta lettre, et, au même ijistant, je Tai lue au Comité de Salut public, qui Ta entendue avec une vive satisfaction. Nous serions bien heureux, la République serait vigoureuse et florissante, s'il y avait partout des commissaires aussi énergiques que toi et tes collègues. Tu dois être à Nantes, si ta santé te Ta permis. Nous te conjurons d'y aller sur-lechamp; nous t'envoyons un arrêté, qui te presse de purger cette ville, qui est delà dernière importance. L'Anglais menace nos ports et nos frontières ; nous avons lieu de craindre pour Brest. Il y a déjà des commissaires. Fais-y veiller le plus que tu pourras. Il faut, sans rémission, évacuer, renfermer tout individu suspect ; la liberté ne compose pas. Nous pourrons être humains quand nous serons assurés d'être vainqueurs. L'intention du Comité est que tu ailles, avec ton collègue, ou seul de Rennes à Nantes, de Nantes à Rennes. Le caractère de la représentation nationale se déploie avec bien plus de force et d'empire quand les

1. Dugost-Matifeux, Bibliographie révolutionnaire, n* 63, p. 35.

représentants ne séjournent pas dans un endroit, quand ils n'ont pas le temps de multiplier leurs relations, quand ils frappent de grands coups en passant, et qu'ils en laissent, sauf à la suivre, la responsabilité sur ceux qui sont chargés d'exécuter. Nous te recommandons de destituer bien vite, à Nantes et ailleurs, les administrateurs fédéralistes contre-révolutionnaires. Mille amitiés à Pocholle.

« Hérault*. »>

Cette phrase surtout : <^ Nous pourrons être humains quand nous serons assurés d'être vainqueurs, » n'était pas, il faut bien le reconnaître, pour réfréner les instincts violents de celui à qui elle s'adressait.

1. Arch. nation., Sect. juilic, W, !• 493. Cette lettre a été reproduite plusieurs fois, soit entièrement, soit par fragments, par M. Dugast-Matifeux, dans sa Bibliographie révolulionnaire^ n" 62 ; par Baboeuf, Vie de Carrier^ p. 118; dans le Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VII, 59 ; et par M. Au lard, dans le Recueil des actes du Comité de Salut public ^ VII, llCi.

Lettre au Comité de Salut public dans laquelle Carrier exprime ses regrets de n'avoir pu noyerà Saint-Malo les pré très réfractaires, et annonce qu'il fera fusiller sans jugement les suspects de connivence avec l'insurrection. — Il ne fait que traverser Nantes et se rend à Montaigu pour installer l'incapable Léchelle en qualité de général en chef de l'armée de l'Ouest. — Compte rendu par Carrier de cette mission. — Il part avec l'armée et fait, en passant, incendier Titt'auges. — Sa conduite i\ la bataille de Cholet. — Il se dirige vers Nantes avec Westermann. — 11 annonce qu'il va faire fusiller les grands coupables. — Enthousiasme des Nantais pour Carrier porteur de la nouvelle de la victoire de Cholet. — Carrier l'un des cinq représentants délégués permanents à l'armée de l'Ouest par décret de la Convention.

C'est le jour, ou peut-être le lendemain de son arrivée à Nantes, que Carrier écrivit au Comité de Salut public une lettre importante, non datée, que M. Aulard croit ôtre du 7 octobre 1793, et dont il est intéressant de citer quelques passages. Les déclarations qu'elle contient marquent un progrès très accentué du représentant dans la voie des répressions cruelles, à moins d'admettre, ce qui est très possible aussi, qu'encouragé par Hérault- Séchelles à tout oser, il se soit tout simplement enhardi à s'exprimer sans ambages.

Dans le chapitre précédent, je me suis demandé si, en parlant, le 15 septembre, d'une cargaison de prêtres réfractaires qu'il avait eu le projet d'embarquer à Saint-Malo, il n'avait pas voulu

faire une allusion discrète à un projet de noyade en mer. L*idée de noyer les prôtres n'était pas nouvelle. Le boucher Legendre avait déjà proposé, un soir, à la Société des Jacobins, de se défaire de cette façon des prêtres réfractaires dans la rade de Brest*.

Dans la lettre du 7 octobre, Carrier est plus explicite que dans celle du 15 septembre. « Nous avions appelé auprès de nous, à Rennes, le citoyen Héron, officier de marine à Saint-Malo^. Notre intention était de lui confier la déportation des prêtres réfractaires, des antiques nones et de l'évêque détenu à Rennes. Je connais ce brave officier; nous lui donnâmes le mot d'ordre avec notre ami PochoUe ; il Teût très bien exécuté, mais il nous observa qu'il était impossible de sortir de la rade de Saint-Malo sans s'exposer à être pris par les bâtiments anglais. Quel dommage! Il a fallu nous désister de notre salutaire projet. Nous en avons conçu un nouveau; nous faisons conduire tous ces êtres malfaisants, que nous avions d'abord lésignés à une déportation radicale^ au mont Saint- Michel. Là ils seront assujétis à une détention sûre... Plus tard, nous ferons en sorte d'effectuer les mesures dont nous sommes forcés de différer l'exécution. » Comme on sait que la déportation

1. Journal des Débats et de la Coi^respondance de la Société des amis de la Constitution, n" 19 i. (15 mai 1792).

2. Ce Héron devint, peu après, l'un des principaux agents de la police du Comité de Sûreté générale et le chef d'une troupe de * rabatteurs de gibier pour la guillotine». M. Lenôtre, dans son ouvrage si captivant sur certains hommes de la Terreur, Vieilles maisons, Vieujc papiers (Paris. Perrin, 1900), a donné, de ce personnage secondaire, une notice qui n'est pas la moins intéressante du volume.

MONTAIGU, CHOLÈT, NANtES 30

des prêtres à la Guyane, môme par les ports de rOcéan, était devenue impossible à cause des croisières anglaises, et, qu'à plus forte raison, il en était de môme à Saint-Malo, il est clair que la déportation radicale^ qui avait été projetée, ne pouvait être qu'une noyade.

Après avoir parlé longuement des arrestation^ de suspects effectuées à Saint-Brieuc et à Dinan par ses ordres, et trecé le programme de celles qu'il se propose d'ordonner à Nantes, où il fera danser rudement la Carmagnole^ quand il sera revenu de Montaigu, il termine ainsi : « Je dois vous prévenir qu'il y a dans les prisons de Nantes des gens arrêtés, comme champions de la Vendée. Au lieu de m'amuser à leur faire leur procès, je les enverrai à l'endroit de leur résidence pour les y faire fusiller. Ces exemples terribles intimideront les malveillants, contiendront ceux qui pourraient avoir quelque envie d'aller grossir la cohorte des brigands. On les croit vivants tant qu'on n'en voit pas le supplice. »

Sur la chemise de cette lettre on lit : « Les mesures rigoureuses et révolutionnaires sont très utiles; ce n'est qu'en purgeant les contrées de tous les conspirateurs et fédéralistes que l'on fera goûter le bonheur d'avoir une république ^ »

Disons de suite, pour n'avoir pas à y revenir, que la réponse du Comité de Salut public à cette lettre, tout en ayant l'air de porter seulement sur

1. Recueil des actes du Comité de Salul public^ Vlll. 286. — La version, donnée par M. de Martel, dans son Elude sur Fouchéj I, 257 et suiv., et qu'il dit avoir copiée sur Taulographe, contient quelques très légères variantes.

laréclusion des prêtres au mont Saiiit-Michel,engage Carrier « à continuer de purger le corps politique de toutes les mauvaises humeurs qui y circulent ^ » Carrier partit de Nantes, dans la matinée du 9 octobre, pour se rendre au quartier général de larmée, et présenter aux troupes le citoyen Léchelle, leur nouveau général en chef. La Convention avait récemment décidé que les deux armées des côtes de la Rochelle et de Brest seraient commandées par un seul chef, qui aurait sous ses ordres toutes les troupes employées dans la Vendée, et que cet ensemble de forces prendrait le nom d'armée de TOuest. Les généraux Caudaux et Aubert-Dubayet avaient été destitués sur le champ de bataille au moment de leur victoire quoiqu'ils eussent la confiance des soldats 2 et môme celle des sans-culottes 3. Leurs talents militaires ne pouvaient balancer, aux yeux du Comité de Salut public, la tare indélébile d avoir appartenu à la noblesse, et Saint-Just donnera, peu après, la raison de cette exclusion en disant : « Il n'est peut-être pas de commandant militaire qui ne fonde en secret sa fortune sur une trahison en faveur des rois. On ne saurait trop identifier les gens de guerre au peuple'*... »

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