‹ J.-B. Carrier, représentant du Cantal à la Convention, 1756-1794, d'après de nouveaux documentsChapitre 36 sur 172 · Procès-verbal du 2 frimaire an II · texte numérisé non relu

Procès-verbal du 2 frimaire an II

LA PREMIÈRE NOYADE Sd

ordonnait, sur la demande de Dufo, l'un de ses membres, de placer, au lieu le plus apparent de la salle de ses séances, un buste de Marat.

Le lendemain de cette fête, Forget, le concierge des Saintes-Claires, eut Thonneur de recevoir Carrier à souper. 11 en résulta, si on en croit ce patriote, la liberté de deux individus, grâce à l'emploi d'un petit truc fort ingénieux destiné à impressionner favorablement le représentant. Forget ne se mit point à table par déférence. « J'étais debout, a-t-il raconté lui-même. Il y avait un plat sur lequel était un pâté, dans le pâté douze oiseaux; j'invitai le représentant à le découvrir, et les douze oiseaux s'envolèrent. Par cette allégorie j'obtins ce que je demandais. Les convives de ce repas, transformé en orgie par la malveillance, étaient tous de bons citoyens ^ »

Vivant dans le milieu que l'on sait -— car le souper de Forget n'avait été que la diversion d'une soirée — et s'y plaisant, il était naturel que Carrier fût grossier et ordurier dans ses propos ; mais sa répugnance à s'occuper d'affaires contrastait avec l'état fébrile qui l'agitait, et, comme si le moindre effort lui eût coûté une peine extrême, la demande d'une décision quelconque excitait sa fureur.

Le 27 brumaire (17 novembre), des délégués des administrations étaient venus le trouver, pour

{.Journal des Lois, numéro du 11 frimaire an JII, p. 3. On trouve dans ce même journal, à partir du numéro du 1 frimaire, la plus grande partie du poème héroï-comique, qu'un nommé Gosse, de Nantes, publia sous le titre : le Souper de Forget^ et qui montre que la Terreur n'avait pas déprimé les intelligences au point d'enlever à tous leur verve et leur esprit.

conférer avec lui sur le moyen de faire lever Tembargo mis sur des bateaux chargés de grains en destination de Nantes, et retenus aux Rosiers par ordre du district de Saumur. Ils n'avaient pu se faire recevoir et avaient rendu compte de leur mission à la Société populaire. Plusieurs citoyens s'étaient, à ce propos, plaints d'avoir été traités de la même façon. Vu l'urgence de l'affaire, les commissaires, qui étaient Brillaud, membre du Département, Froust et Dufo, officiers municipaux, et deux agents du Département de la Vendée, résolurent de faire, le lendemain, une nouvelle démarche, o Vers les onze heures du matin, porte un procès-verbal rédigé par eux, étant arrivés, on nous a dit que le représentant du peuple s'était couché vers les trois heures et qu'il n'était pas encore levé. Après une heure et demie d'attente, nous avons été introduits dans une chambre, joignant celle-là. où nous avons trouvé le citoyen Carrier, qui était avec son domestique, qni lui tenait un verre dans lequel il trempait un des doigts de sa main droite. Sans nous regarder, il nous a dit par trois fois : « Parlez, parlez, foutre ! » Aussitôt Brillaud lui dit : « Représentant, les autorités constituées nous députent vers toi pour te communiquer leurs justes sollicitudes sur l'embargo... etc. Nous venons te prier d'employer ton autorité pour que les bateaux, chargés de grains pour la cité, et que nos commissaires ont payés, nous parviennent. »

« Est-ce que cela me regarde, foutre? C'est à vous d'écrire au département de Mayenne-et-Loire. Vous voulez me faire faire une couillonade, foutre! Mes collègues ont pu donner des réquisitions qui se

trouvent en opposition avec la mienne. » Le citoyen Froust voulut .lui donner lecture des lettres qui apprenaient cet embargo, il lui dit : « Au fait ! au fait! bougre. » Son collègue, l'autre officier municipal, voulut parler; Carrier ne le lui permit pas, en disant : « Je montais. Tan dernier, sur une bourrique qui raisonnait mieux que toi. Vous êtes une bande de cou liions. » Voyant que nous ne pouvions avoir aucune solution sur la question importante, et que, persistant pour l'obtenir, nous ne pourrions qu'être témoins des violences du représentant Carrier, notre prudence nous a porté à nous retirer*. » Ainsi qu'il lui arrivait souvent, son accès de colère calmé, il ordonna, peu après, de faire ce qu'on lui avait demandé*^.

Le lendemain, même accueil à des délégués de la Vendée qui avaient fait six à sept démarches inutiles pour obtenir une audience. Ayant réussi à être introduits en se faisant accompagner par des membres de Tadministration du Département de la Loire-inférieure, n il les envoya tous faire f . . . , » porte la lettre dans laquelle ces délégués rendent compte de leur mission à leur administration^.

Quelques jours après, le 5 frimaire (25 novembre), Kirouard, beau-père de Dorvo, ex-procureur de la Commune dans la mairie de Baco, étant allé solliciter Carrier d'avoir égard à l'état de santé de son gendre, et de ne pas le comprendre au nombre des

1. Procès- verbaux du Conseil de Département, f* 130 (Arch. dép.).

2. Discours prononcé à la Société populaire d* Angers, par A. Vial, fructidor an 11, p. 55.

3. Lettre originale du 29 brumaire an II, signée : L. P. M. Rouillé et Lansier (Coiiect. Dugast-Matifeux).

Ôâ , J.-B. CARRlEtl

Nantais dont le Comité préparait l'envoi à Paris, le représentant, au lieu de lui donner de bonnes ou de mauvaises raisons, prit brusquement un chandelier pour Ten frapper, et, sur sa représentation qu'il était inconvenant de frapper un patriote de 89, comme lui, il le mit brusquement èi la porte avec M"* Dorvo qui l'accompagnait*.

On rencontre, à la date du 8 frimaire (28 novembre), sur le registre des arrêtés des représentants adressés à la municipalité, les lignes suivantes : « Citoyens, remplissez à Tinstant Tobjet de Tarrôté que je vous renvoie; nommez sur-le-champ le nombre de citoyens qu'il détermine, afin qu'ils puissent partir demain; le salut public commande la prompte exécution de ces mesures. Salut et fraternité : Signé Carrier. » L'arrêté visé ne se retrouve pas, et on peut se demander quelle raison a empêché de le transcrire sur le registre, alors qu'on a soigneusement conservé le texte de la lettre d'envoi? S'agissait-il d'une troupe destinée à rejoindre les cent trente-deux, partis la veille, avec mission de les fusiller en route 2?

On a fort incriminé Carrier, et avec raison, pour sa lettre au général Avril, en date du 10 frimaire, et commençant par ces mots : « Continue de porter la terreur et la mort dans le Morbihan -^ » Mais les autres représentants étaient-ils plus humains? Francastel notamment, qui écrivait d'Angers, dans

1. Pièces remises à la Commission des Vingt et Un, p. 12. — Voir, sur la réception faite par Carrier à des délégués du départeiuentde la Vendée, Chassin, la Vendée patriote, 111, 382.

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