Hegistre des déclarations, n* 11)9 (Arch. municîp
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Michelet, je crois qu'ils n'étaient pas cinq cents. Et, pour chef, ils avaient un fou. Ils jugèrent la situation exactement du point de vue du radeau de la Méduse^ ou comme dans un vaisseau négrier qui enfonce sous sa cargaison. L'homme qui dit le mot fatal était une tête volcanique arrivée de Saint-Domingue, un planteur... Qu'est-ce que la vie aux colonies? Que pèse celle d'un nègre? Un prisonnier pour GouUin était un nègre blanc*. »
Michelet se plaît à. ces^ffirmations tranchantes qui, sous une forme pittoresque, frappent le lecteur et lèvent tous les doutes. C'est assez pourtant, croyons-nous, de dire que Goullin prépara et fit en personne la noyade du Bouffay. A s'en tenir aux documents, c'est à cet attentat seulement que se serait bornée sa participation aux noyades. Carrier, à ce moment, avait fait plus que dire le mot. 11 avait, on l'a vu, projeté la chose lorsqu'il était à Saint-Malo, et il Tavait mise en pratique pour les prt^tres de Nantes sans la moindre intervention de Goullin.
Ces doux terroristes avaient d'ailleurs dos préoccupations et des instincts très différents.
Que faisaient à Goullin ces bandes do paysans désarmés que l'on amenait de toutes parts à Nantes et que l'on conduisait à l'Entrepôt, dans un quartier éloigné? 11 n'en avait pas la charge. Ce qui l'intéressait, c'était la ville des nobles, des riches négociants, des grands marchands, la ville de ceux qui, naguère, lui rendaient à peine son salut, et que la loi des suspects mettait à sa discrétion. Il avait
1. Michelet, Histoire de la évolution, édit. Lacroix, VIÏI, 319.
assez à faire de diriger le Comité révolutionnaire qui, grâce à la nullité des membres des diverses administrations , menait et commandait tout. D'une nature délicate et nerveuse, il avait bien la perversité, mais il n'avait ni le tempérament ni la cruauté persévérante qu'il fallait pour exterminer une pareille agglomération de prisonniers.
Ces débris de Tarmée vendéenne étaient, au contraire, pour Carrier une source d'embarras et de difficultés inextricables. Il ne savait ni comment les garder ni comment les nourrir. Les vivres étaient rares, et la criminelle incurie des autorités, qui avait laissé croître l'invasion de ces malheureux, sans rien préparer pour les recevoir, avait eu pour effet d'accélérer le développement d'épidémies qu'ils avaient apportées avec eux. La ville elle-même était menacée de la contagion. Tout autre gouvernement que celui de la République Une et Indivisible aurait déporté cette population à une certaine distance du pays insurgé. Au contraire, la Convention accueillait chaque jour, avec la faveur la plus marquée, la lecture des lettres des représentants qui annonçaient des massacres, et elle libellait, en décrets, cette politique impitoyable. Il était clair que la Convention penchait pour la destruction totale. Carrier craignit, non sans raison, qu'on ne lui reprochât de les avoir épargnés. Comment pourtant les tuer tous? Par la fusillade? Parla guillotine ? Mais les soldats et les bourreaux se seraient vite lassés de tant d'exécutions. Et puis, comment sécher tout ce sang? où mettre tous ces cadavres? La ville, la France entière connaîtraient le nombre des victimes. Lier ces prisonniers, les
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faire entrer, sous prétexte d'un transfèrement, dans de grands bateaux fragiles et à dessein rendus instables, puis, lancer ces bateaux dans le courant du fleuve, où ils ne tarderaient point à sombrer, lui parut un moyen à la fois économique, simple et très sûr. Les victimes, qu'on ne pourrait compter, périraient sans bruit. 11 n'y aurait pas de sang répandu, pas de fosses à creuser. Le fleuve emporterait à la mer les corps qu'il aurait engloutis. Quatre ou cinq prêtres ayant échappé à la dernière noyade, on aviserait à mieux faire.
Les Corps administratifs, à la vérité, se tenaient sur la réserve; mais qu'importait à Carrier l'opinion de ces Conseils, s'ils n'avaient pas Ténergie de se mettre au travers de ses projets, et, surtout, s'il pouvait compter sur la connivence bienveillante du Comité de Salut public? L'appui qu'il avait à Pariscompenseraitlargementceluiqui lui manquait à Nantes. 11 y avait trois semaines que les prêtres de Nantes avaient disparu dans la Loire; tout le monde à Paris savait de quelle manière ; aucun blâme ne lui était parvenu. Sans plus tarder, il organisa donc avec la bande de Lamberty son système de dépopulation des prisons. En attendant que ses préparatifs fussent achevés, il fit clairement part de ses projets au Comité de Salut public. Sa lettre, datée du 16 frimaire an 11 (6 décembre 1793), a été détruite ; mais l'analyse, telle qu'elle a été rédigée dans les bureaux de ce même Comité, en fait suffisamment connaître le sens et la portée :
<* L'esprit public est à Nantes, depuis trois semaines, à toute la hauteur de la Révolution. L'étendard tricolore flotte à toutes les fenêtres, et par-
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tout l'on voit des inscriptions civiques. Les prêtres ont trouve^ leur tombeau dans la Loire, cinquantetrois autres vont subir le même sort. Les contre-révolutionnaires, restés, dans les prisons de Nantes, ont ourdi le plus horrible complot. Après le départ do leurs compagnons, à l'aide de plusieurs fausses clefs, dont on les a trouvé nantis, ils devaient ouvrir toutes les portes des prisons, égorger les concierges et les gardes, incendier les prisons et une partie de Nantes. Six des plus coupables ont été guillotinés sur-le-champ ; une grande mesure va nous délivrer des autres, »
La lettre de Carrier, avant d*ôtre publiée, sous la forme d'analyse qui vient d'être transcrite, par M. Sciout, dans son Histoire de la Constitution civile du clergé^ et par M. Aulard dans le Recueil des actes du Comité de Salut public"^, avait déjà été insérée sous cette même forme par Bar^re dans le Rapport fait au nom du Comité de Salut public à la séance du 25 frimaire an II, p. 30, et il n'est pas supposableque ce soit par inadvertance que Barère ait omis de transcrire ce passage significatif : cinquante-trois autres^ vont subir le même sort. L'omission de ces quelques mots, jointe au fait de la destruction de la lettre originale, démontre que si le Comité de Salut public connaissait et même approuvait les noyades, il tenait aussi à pouvoir, au besoin, nier sa connivence dans cette cruauté. Il est bien permis de supposer que la lettre originale était plus explicite que l'analyse, sur le moyen d'exécution de la grande mesure qui