NOYADES DU BOUFFAT ET DES PRÊTRES D ANGERS
qui venaient d'arriver d'Angers, et quand Richard, membre de la Compagnie Marat, lui apprit qu'ils étaient à l'Entrepôt, il lui répondit : « Pas tant de mystère; il faut f... tous ces b... à l'eau* »; et son ordre, purement verbal, fut exécuté dans la nuit du 19 au 20 frimaire (9-10 décembre 1793). C'est que, malgré l'état d'anarchie dans lequel étaient tombées toutes les administrations, il y avait, entre l'Entrepôt et les autres prisons, une certaine différence. Aux Saintes-Claires, au Bouffay, au Bon-Pasteur, il y avait des gardiens et des livres d'écrou, et la force de la tradition faisait que ces gardiens exigeaient une décharge de ceux qui se présentaient pour extraire des prisonniers. II en était autrement k l'Entrepôt, où les prisonniers entraient comme ils en sortaient, sur l'ordre d'une autorité quelconque. 11 n'y avait pas de livres d'écrou, par la raison très simple que, pour les tenir, il aurait fallu une troupe innombrable de greffiers ou de gardiens.
L'édifice, auquel on donnait ce nom, était composé de quatre façades de magasins à plusieurs étages qui encadraient une vaste cour formant un carré long, et il était assez vaste, au dire de David- Vaugeois, Taccusateur public de la Commission militaire, pour abriter dix mille personnes'-.
Dans un moment où presque tous les couvents, et les autres bâtiments transformés en prisons, regorgeaient de détenus, l'Entrepôt offrait, pour loger les malheureuxqu'amenaient continuellement les troupes républicaines, des ressources dont on
1. Déposition de Richard et de Trappe {Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VI, 315, et VII, 29).
i. Eod., VI, 295.
usa et abusa. On y avait d'abord, avant l'arrivée de Carrier, envoyé des malades des autres prisons, pour les isoler et empêcher la contagion de se propager; mais quand cette prison fut devenue, grâce aux envois ordonnés par Carrier, à elle seule plus peuplée que toutes les autres réunies, la contagion du typhus y exerça des ravages proportionnés au chiffre de sa population. Le nombre des entrants et des sortants y avait été de suite si considérable qu'on avait dû, ainsi que je Tai déjà dit, renoncer à les inscrire et même à les compter. La situation alors excentrique de TEntrepôt, au coin des rues Lamoricière et Dobréo actuelles, à quelques centaines de mètres du port, et sur le chemin peu fréquenté qui menait aux carrières de Gigant*, facilitait singulièrement aussi les extractions de prisonniers. De là on pouvait les conduire, à l'abri des regards du public, soit aux quais de la Fosse pour être embarqués en vue de la noyade, soit aux carrières de Gigant pour être fusillés. Cette siluation facilita même si bien les extractions qu'un jour arriva où tous les prisonniers enfermés à l'Entrepôt avaient disparu jusqu'au dernier.
Soit que les pn'^tres d'Angers eussent été logés à TEntrepôt à leur arrivée, soit qu'ils y eussent été transférés en vue de la noyade, ils n'en avaient pas moins péri dans les flots au nombre de cinquante-trois^. (]arrier se hâta, dès \o lendemain,
i. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VI, 295.
"2. Les carrières de Gigant étaient situées au nord de la place Canclaux.
3. Cinquante-neuf prêtres d'Angers, enfermés à la Rossignolerie, avaient été confiés à un gendarme nommé Poitras pour être conduits et embarqués au Port-Ligny, le 9 frimaire an 11 (Emi-
NOYADES DU BOUFFA V ET DES PRÊTRES d' ANGERS 127
20 frimaire, d'en informer la Convention en ces termes : « Mais pourquoi faut-il que cet événement (une victoire remportée sur Charette) ait été accompagné d'un autre qui nest plus (Tun genre nouveau; cinquante-huit individus, désignés sous le nom de prêtres réfractaires, sont arrivés d'Angers à Nantes ; aussitôt ils ont été enfermés dans un bateau sur la Loire; la nuit dernière, ils ont été engloutis dans cette rivière. Quel torrent révolutionnaire que la Loire M » Mercier rapporte, dans son Nouveau Paris, que l'Assemblc^e couvrit de ses applaudissements immortels la lecture de cette lettre, à la séance du 25 frimaire '".
Carrier ne put-il pas considérer ces applaudissements comme une approbation? D'ailleurs, la distance de Nantes à Angers n'était pas telle qu'il ait pu ignorer les noyades de son collègue en mission en Maine-et-Loire. Quoique moins porté que (Carrier à faire parade de ses mesures révolutionnaires, Francastel en ordonnait d'aussi cruelles et d'aussi meurtrières. On a peu parlé des noyades d'Angers, et, pourtant, elles sont aussi certaines que celles de Nantes. «Il y a eu, disent des témoins du procès de Vial, des noyades dans lesquelles périrent , comme à Nantes, des femmes et des enfants^. » « Le fleuve de la Loire, rapporte Bache-
grés, Loire- Inférieure, 9 messidor an V, f* 12H, et 8 nivôse an V, f 149.) (Arch. départ.) «Il est de notoriété qu'ils furent noyés à Nantes », porte le certiûcat transcri t. — Six avaient été noyés en route à la Baumette (Godard-Faultrier, le Champ des Martyrs, p. llOetlll).