CHAPITRE XII
Indignité et incapacité des troupes républicaines chargées de réprimer l'insurrection vendéenne. — L'ancienne et la nouvelle année. — Héros de cinq cents livres. — Ronsin^ la Commune de Paris et l'état-major de Saumur. — Les vices de ces troupes !)ignalés par Barère et Philippeaux. — La méfiance des généraux, sentiment commun chez les républicains. — Protestations des représentants Turreau et Carrier contre les honneurs rendus aux généraux après la bataille de Savenay. — Fureur de Carrier contre des citoyens qui n'avaient pas illuminé. — Carrier, Francastel et le général Moulin. — Rapports de Carrier avec la légion germanique et les hussards américains. Notices sur ces deux corps. — Les cclaireurs de la Montagne. — Prise de Noirmoutier. — Conduite de Turreau. Bourbotte, et Prieui de la Marne, à l'égard de la garnison de Noirmoulier rendue à discrétion.
L'homme est ainsi fait qu'il déteste un voisin qui lui déplaît plus qu'un étranger qui lui nuit. Delà cet at^harnemeut particulier aux guerres civiles, où chacun lutte à bon escient, pour la cause qu'il a volontairement embrassée, contre un adversaire qu'il regarde comme son ennemi personnel. Dans les excès de la guerre de la Vendée, comme dans ceux des autres guerres civiles, on constate les effets de cette disposition naturelle ; mais, parmi les causes de Tatrocité inouïe des excès dont les royalistes eurent à souffrir dans TOuest, la principale est, sans contredit, l'indignité et la dépravation des éléments qui servirent ti former les armées chargées de les soumettre.
Quand la guerre avait été déclarée au milieu de Tannée 1792, Tannée française n'était plus, comme elle Tavait été sous Tancien régime et comme elle le redevint plus tard, une force régulière et disciplinée, obéissante des chefs dépendant hiérarchiquement les uns des autres. Des corps francs, bataillons, légions, et même simples compagnies, s'étaient formés à Paris et dans les départements, composés de volontaires, dont les uns appartenaient à la garde nationale, et les autres s'étaient enrôlés directement. On avait naturellement dirigé sur la frontière les troupes de ligne, et on leur avait adjoint ceux des corps francs qui avaient paru les mieux organisés et disciplinés.
Au début de Tinsurrection de TOuest, en mars 1793, les troupes de ligne, et même les bataillons de volontaires, faisant à peu près défaut dans la région, on avait eu recours principalement à la garde nationale. L'insuffisance de cette sorte de troupes, et la sévérité de lois barbares qui enlevait aux rebelles tout espoir d'échapper à la mort s'ils venaient h résipiscence, avaient propagé, au lieu de les éteindre, les foyers de résistance guerrière des populations.
Au mois d'avril, on songea à leur opposer des bataillons recrutés à Paris moyennant une prime de cinq cents livres. La première réquisition ayant enlevé les meilleurs citoyens, ceux qui restaient à prendre sortaient, à Paris tout au moins, des basfonds de la populace. L'armée révolutionnaire, composée de ces bataillons, et d'un certain nombre d'autres bataillons formés dans les départements et surtout dans les grandes villes, vint, sous la
direction de Ronsin, de Vincent et de Grammont, établir son quartier général à Saumur. C'est à Tétat-major de cette armée que Ton donna ironiquement le nom de Cour de Saumur^ à cause du faste qu'il déployait. L'exemple des méfaits de toutes sortes, commis par cette armée, ne fut que trop suivi par les autres troupes républicaines. Grâce à Tappui de la Commune de Paris, cet étatmajor et son armée bravèrent longtemps les reproches de Philippeaux, et autres représentants, qui les accusaient de travailler à faire durer la guerre de *la Vendée, plutôt que de prendre les mesures propres à la terminer'.
Le 10 juin 1793, la Convention, émue du danger de l'indiscipline propagée dans l'armée, avait décrété un plan de réorganisation auquel on donna le nom d'amalgame, et qui consistait à fondre les volontaires dans les troupes de ligne. L'opération était difficile, et un décret du 19 nivôse (8 janvier 1794), qui la prescrivait de nouveau, montre, qu'à cette époque encore, rien n'avait été fait. L'ignorance était si commune, môme parmi les chefs de la troupe de ligne, en ce temps-là, que Ricord écrivait de Nice, le 8 octobre 1793, que le chef de la 22" demi-brigade ne savait pas lire '2. Ce fut sans doute pour parer à cet inconvénient que fut rendu le décret du 27 pluviôse an II, portant : « Qu'accun citoyen ne pourrait être promu, depuis le grade de caporal jusqu'à celui
1. Voir un rapport de Barère, Moniteur du 8 thermidor an II {Réimpression, XXI, 304); Desmé de Chavigny, Saumur pendant la révolution, passim.
2. Recueil des actes du Comité de Salut public et des représen" iants en inission, Vil, 325,
de général en chef, s'il ne sait lire et écrire ^ » En vain, Barère et Philippeaux tonnèrent contre les héros de cinq cents livres ; le premier, astucieusement, le second, avec tant de franchise et de patriotisme qu'on le guillotina pour le faire taire. Leurs témoignages n'en sont pas moins dignes d'être cités.
Comme on ne pouvait reconnaître publiquement que des soldats républicains étaient lâches, cruels, pillards et indisciplinés, Barère osa dire : «C'est le royalisme qui, dans Paris, a fait lever ces héros de cinq cents livres, qui font la honte de l'armée qu'ils déshonorent par leur inconduite et leur lâcheté. Voici la nomenclature des vices qui régnent dans une partie de cette armée. 11 y a des lâches, des fuyards, de l'indiscipline, du pillage... Notre armée ressemble à celle d'un roi de Perse. Elle a cent soixante voitures de bagages, tandis que les brigands marchent avec leurs armes et un morceau de pain noir dans le sac*. »
Philippeaux écrivaitd'Ancenis, le 31 juillet 1793 : « Rien n'est comparable aux atrocités commises par les déserteurs de deux bataillons de Paris, après la nouvelle déroute du 27. J'ai requis toutes les administrations voisines d'arrêter et de désarmer ces infâmes... Les brigands nous font une guerre de sans-culottes, et nous en faisons une de sybarites. Chaque général est une espèce de satrape. Les soldats sont encouragés au pillage et aux excès de tous genres. Ils déshonorent la République et