LE FAVORI
Réduction de la gravure de Courtry, d'après le tableau de J. B. Greuze.
(Ancienne Collection de San Donato.)
1. Gravé par Macret. Le tableau original appartint d'abord au duc de Choiseul ; il fut vendu 5,65o livres en 1772. Greuze en exécuta une répétition pour la Du Barry. L'Offrande à l'Amour faisait partie de la Galerie du marquis d'Hertford, qui devint la merveilleuse Galerie du très regretté Sir Richard Wallace
Diderot n'est pas tendre pour elle ; il commençait à se refroidir pour son peintre et le caractère conventionnel de l'œuvre n'était pas fait pour lui inspirer de l'indulgence :
« La tête de la jeune fille qui fait la prière au pied de l'autel de l'Amour est charmante ; mais cette tête est d'un âge et le reste de la figure est d'un autre. L'épaule est trop petite. La jambe droite est de mauvaise forme. Le pied est trop gros. La figure est mal drapée. Le paysage est lourd et fatigué. Les accessoires sont négligés. Les pigeons apportés en offrande sont si lisses qu'on ne sait s'ils ont de la plume. La petite statue de l'Amour est bien modelée et de bonne couleur, mais dans la crainte de le maniérer on en a fait un petit Savoyard bien laid, un petit magot. Greuze connaît le beau idéal dans son style, mais il ne le connaît pas dans celui-ci »
Greuze n'a guère eu plus de succès dans les scènes mythologiques proprement dites ou dans les sujets religieux. Education, tempérament, entourage, rien ne le poussait de ce côté. Il y a de lui au Louvre, dans la collection La Caze2, une esquisse qui représente Danaé. Elle est nue, couchée sur un lit et toute prête pour la pluie d'or. La vieille camériste qui est encore là s'approche du lit. Le tableau de Sainte Marie l'Egyptienne3 est plus édifiant. Il semble que Greuze ait eu une dévotion particulière pour ce sujet, il y est revenu à plusieurs reprises et ce n'a pas toujours été pour l'améliorer. On trouve le repentir de Sainte Marie Y Egyptienne au Salon de l'an IX. On le retrouve au Salon de l'an XII. Il reparaît à celui de Tan XIII, après la mort de Greuze. C'était beaucoup de saintes Maries pour un seul peintre.
Greuze a fait un grand nombre de portraits '', et ce n'est pas la partie la moins intéressante de son œuvre. 11 a commencé par ses amis et ses bienfaiteurs. C'est ainsi qu'il y avait au Salon de i 7 5 5 le Portrait de
1. Diderot, Œuvres complètes, t. XI, p. 443. Salon de 176g. 1. N° 207. Collection La Caze, esquisse sur toile.
3. Le tableau primitif a été' gravé par Testa. Il avait été fait pour répondre à ceux qui accusaient Greuze de ne peindre ni les figures nues, ni les grandes figures. Dans sa vieillesse, Greuze, pressé par le besoin, en fit une répétition pour le prince Lucien Bonaparte, et remplaça par des flèches la croix que tenait la sainte dans ses mains. 11 y a à l'église Sainte-Madeleine de Tournus deux œuvres de jeunesse de Greuze (?), un Saint François et un Saint Roch.
4. Voir une liste forcément incomplète dans l'Art au XVIII" siècle, des frères de Goncourt, 2" série, p. 8 1 -83. Un grand nombre de portraits ne sont pas encore sortis des familles pour lesquelles ils avaient été exécutés.
l'offrande a l'amour.
(Collection de Lady Richard Wallace.) — (Smith, t. VI 1 1, p. 405, n° 19)
M. Silvestre, et au Salon de 1757 celui du Sculpteur Pigalle. La vogue vint ensuite, et les commandes affluèrent. Sans parler du Salon de 1759 pour lequel Diderot n'accorde à Greuze que trois lignes maussades et presque irritées, deux ans après le peintre était assez célèbre pour être appelé à faire le portrait du Dauphin. Mais en dépit du rang du personnage, ce n'est pas celui-là que Diderot préfère :
« On dit, écrit-il, que le Portrait de Monsieur le Dauphin ressemble beaucoup ; celui de Babuti, beau-père du peintre, est de toute beauté. Et ces yeux éraillés et larmoyants, et cette chevelure grisâtre, et ces chairs et ces détails de vieillesse qui sont infinis au bas du visage et autour du cou. Greuze les a tous rendus et cependant sa peinture est large. Son portrait peint par lui-même a de la vigueur, mais il est un peu fatigué et me plaît beaucoup moins que celui de son beau-père l. »
La remarque de Diderot sur le Babuti de Greuze peut s'appliquer à beaucoup d'autres de ses portraits. Il est assez curieux que ce peintre retrouve dans ce genre particulier une sincérité qu'il oublie trop souvent ailleurs. Ce n'est pas un déchiffreur d'âme comme La Tour et ses yeux ne dépassent guère l'enveloppe extérieure de son modèle; mais il la voit bien, il la rend avec précision, avec netteté et sans marchandage. J'ai parlé dans un des chapitres précédents du portrait qu'il fit de lui-même, à l'âge où l'on commence à redescendre la vie, à une époque où ses succès d'artiste étaient amplement compensés par les chagrins de l'homme privé. Il y a mis une conscience clairvoyante, qui fait oublier ses accès de théâtralisme et de fausse sensibilité. On retrouve les mêmes qualités dans les portraits qu'il fit de sa femme. Celui qui parut au Salon de 1763 fit sensation.
« Je jure, s'écrie Diderot avec son ton habituel d'emballé, que ce portrait est un chef-d'œuvre qui un jour à venir n'aura pas de prix. »
Plus loin il loue précisément le peintre de sa franchise, de son application à serrer de près la vérité :
« On reproche à ce visage son sérieux et sa gravité, mais n'est-ce pas là le caractère d'une femme grosse qui sent la dignité, le péril et l'importance de son état ? Que ne lui reproche-t-on aussi ces traits rougeâtres qu'elle a aux angles des yeux ? Que ne lui reproche-t-on
1. Ce Portrait de Greuze, provenant de la collection de Cypierre, est aujourd'hui au Louvre. (Collection La Caze, n" 210.)
LA PHILOSOPHIE ENDORMIE (PORTRAIT DE MADAME GREUZE), PAR J. B. GBEUZE. Réduction, d'après une épreuve tirée de la Collection de M. Henri Beraldi, de l'eau-forte de Moreau le Jeune.
(Smith, t. VIII, p. 432, n° 125.)
aussi ce teint jaunâtre sur les tempes et vers le front, cette gorge qui s'appesantit, ces membres qui s'affaissent et ce ventre qui commence à se relever. . . Mettez l'escalier entre ce portrait et vous, regardez-le avec une lunette et vous verrez la nature même, je vous délie de me nier que cette figure ne vous regarde et vive »
Un autre Portrait de Mme Greu\e fut exposé par son mari au Salon de 1765. Cette fois, chose bizarre, c'est Diderot lui-même qui trouve que le peintre est allé trop loin dans le rendu de la vérité :
« Les passages du front sont trop jaunes; on sait bien qu'il reste aux femmes qui ont eu des enfants de ces taches-là, mais si l'on pousse l'imitation de la nature jusqu'à vouloir les rendre, il faut les affaiblir, c'est là le cas d'embellir un peu puisqu'on le peut sans que la ressemblance en souffre -. »
La théorie de Diderot pourrait mener loin, mais elle ne risque pas d'avoir contre elle l'opinion de celles qui se font peindre. Greuze a encore fait d'autres portraits de sa femme, on retrouve son type dans nombre de ses tableaux. C'est elle qu'il a représentée sous le titre de la Philosophie endormie. Etrange philosophie et qui est bien de l'époque où l'on mariait sans étonnemenl les graves dissertations sur l'origine des êtres ou les beautés de l'astronomie avec les grivoiseries les plus polissonnes et les plus risquées. Mme Greuze, sous les traits de la Philosophie, puisque philosophie il y a, repose endormie dans un tauteuil, capitonné d'un large oreiller. Tout en elle, son air de tête, sa pose, le négligé de sa tenue exprime le laisser-aller, l'abandon, et surtout cette chose et ce mot qui reviennent sans cesse dans les conversations comme dans les romans du temps, la langueur. Ce serait la Volupté plutôt que la Philosophie si l'un de ses bras ne reposait pas, languissamment comme le reste, sur une table où l'on voit une plume qui n'a pas dû beaucoup servir, de gros bouquins et une sphère où l'on serait tenté de chercher la carte du Tendre. Il est vrai que l'autre soutient le mufle d'un carlin et qu'aux pieds de la dame qui a succombé à la fatigue d'études et de veilles trop prolongées, son tambour à broder a roulé avec la bobine. Tout le xvme siècle est là dans ce rapprochement inattendu d'objets aussi disparates, et Mme Greuze, en philosophe, est la vraie personnification d'une société qui confondait tous les genres,
1. Diderot, Œuvres complètes, édit. Assézat, t. X, p. 2i2-2i3. Salon de ij63.
2. Diderot, Œuvres complètes, édit. Assézat, t. X, p. 35o. Salon de i-j65.
haïssait jusqu'à l'apparence de la tartuferie et faisait d'un cabinet de physique un cabinet particulier.
Au même Salon de 1765 dont nous parlions tout à l'heure, il y avait
JEAURÀT.
Réduction de la gravure de Slaub, d'après J. li. Greuze. — (Musée du Louvre.)
de Greuze un Portrait du graveur Wille sur lequel cette fois Diderot s'exclame :
« Très beau portrait. C'est l'air brusque et- dur de Wille, c'est sa raide encolure, c'est son œil petit, ardent, effare', ce sont ses joues couperosées. Comme cela est coiffé ! que le dessin est beau ! que la touche est fière ! quelles vérités et variétés de tons ! Et le velours, et le
jabot, et les manchettes d'une exécution ! J'aurais plaisir à voir ce portrait à côté d'un Rubens, d'un Rembrandt ou d'un Van Dyck. J'aurais plaisir à sentir ce qu'il y aurait à perdre ou à gagner pour notre peintre. Quand on a vu ce Wille, on tourne le dos aux portraits des autres, et même à ceux de Greuze »
Au Salon de 1769, Greuze avait deux portraits importants, l'un, celui du prince héréditaire de Saxe-Gotha, l'autre, celui d'Etienne Jeanrat, Grimm dit du premier dans sa Correspondance qu'il est très bien peint, Greuze lui a seulement donné un air renfrogné et sombre qui s'accorde mal avec la sérénité de son âme. Quant au second, il est au Louvre. Jeaurat était un peintre de scènes populaires 2.
« Ce fut autrefois, dit Diderot, le Vadé de la peinture, il connaissait les scènes de la place Maubert et des Halles, les enlèvements de filles, les déménagements furtifs, les disputes de harengères et crieuses de vieux chapeaux 3. »
Il ajoute qu'il faut être indulgent pour lui parce qu'il commence à vieillir. Il a les cheveux gris et un visage long et plein de bonhomie. C'est ainsi que Greuze l'a représenté. Bien que Jeaurat eût alors soixante-dix ans, les yeux sont encore vifs et on voit qu'ils ont l'habitude de regarder les personnes et les choses. Il est assis de trois quarts dans un fauteuil, il a la tête couverte d'un bonnet de drap noir bordé d'or et il porte un large vêtement de couleur violàtre par-dessus un gilet de satin noir. C'est une œuvre consciencieuse, mais sans éclat et d'une couleur étouffée et triste qui a toujours été le gros péché de Greuze. Le Portrait de la marquise de Chauvelin 1 vaut infiniment mieux. Aussitôt que Greuze touche à la femme, il se surpasse. La marquise, vêtue de satin blanc, est assise de face, elle incline légèrement à droite sa jolie tête poudrée que surmonte une aigrette ; sur ses genoux repose son petit chien favori. Tous les détails sont charmants dans le portrait de cette grande dame bien faite pour inspirer l'artiste. C'était un type très différent de ceux qu'il peignait d'ordinaire, mais il n'a pas laissé de se tirer à son honneur de la difficulté que présentait cette physionomie aux
1. Diderot, Œuvres complètes, e'dit. Assézat, t. X, p. 35o-35i. Salon de ij65.
2. Né en 1699, mort en 178g. Son portrait par Greuze est au Louvre. Ecole française, n° 26b.
3. Diderot, Œuvres complètes, édit. Assézat, t. X, p. !y3. Salon de ij63.
4. Ce portrait, en 1877, fut vendu 70,020 francs, à la vente de M. d'Imécourt.
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