AVANT-PROPOS
Ah! l'exquise créature de Dieu que ce bonhomme de génie! En voilà un qui est bien de chez nous! Son œuvre a fleuri au pâle soleil parisien, entre les fentes du pavé du roi. L'admirer n’a rien que de facile, mais connaître l'être humain que fut ce portraitiste des humbles choses, chérir cet aïeul, rien ne repose mieux des légendes tapageuses, rien ne venge plus sûrement le monde calomnié d’autrefois.
La France du xvin° siècle n’était pas peuplée seulement de fermiers généraux et de demoiselles. Il y avait aussi, parmi les sujets du roi Louis XV, plusieurs millions de braves gens tranquilles. Ceux-là n’eurent point de chroniqueurs. Ils ont trouvé en Chardin leur poète, quelqu'un de la même humanité, qui leur sert aujourd’hui de répondant. Chardin, c’est le peintre, sans brevet royal, de Sa Majesté Tout le Monde.
Une fois de plus, allons le saluer au Louvre, tel qu'il s’est peint luimême, à soixante-seize ans, alors qu'il se faisait pastelliste pour ressaisir le succès en fuite. « Un portrait est un aveu », a dit un artiste contemporain. Chardin pouvait s'avouer tout entier. Il nous regarde bien en face, le loyal et paisible vieillard; il n'a rien à cacher de son esprit ni de son cœur, rien de sa rude vie d’ouvrier sans reproche. Il peut défier les biographes à scandales et les psychologues chercheurs de tares. «Vous pouvez chercher, semble-t-il dire, vous ne trouverez pas une minute de honte dans les quatre-vingts ans de ma destinée. »
Presque un siècle de modeste probité! La gloire et le génie lui vinrent sans qu'il fit jamais, pour les conquérir, rien d’autre que de rester
lui-même. Il ne songea même pas à s'enrichir. Les merveilles que se disputait sa clientèle demeurèrent à la cote de quinze cents livres. Ce bourgeois, fils d’artisan, traita l’or avec un dédain seigneurial. La délicieuse idylle parisienne que l'histoire de son premier mariage ! Siméon, déjà célèbre et membre de l'Académie royale, mettait, le dimanche, de la poudre et un gilet à fleurs pour aller danser au bal du quartier. La mignonne Marguerite Sainctar lui prit le cœur. Elle passait pour avoir du bien. Les parents de Chardin trouvaient assorti ce mariage entre leur académicien et une héritière. Au cours des fiançailles, Marguerite perdit sa famille et sa fortune. Chardin le père, qui n'était que menuisier du roi, lui découvrit aussitôt moins de charmes. Chardin fils persista à la voir à travers ses lunettes enchantées. Il la conduisit