‹ J.-B. Siméon ChardinChapitre 36 sur 308 · Le portrait de M. Levret, de l’Académie royale · texte numérisé non relu

Le portrait de M. Levret, de l’Académie royale

de chirurgie.

J'aurais dû parler du sieur Chardin dans le rang des peintres compositeurs et originaux. On admire dans celui-ci le talent de rendre avec un vrai qui lui est propre, et singulièrement naïf, certains moments dans les actions de la vie, nullement intéressants, qui ne méritent par eux-mêmes aucune attention, et dont quelques-uns n’étoient dignes ni du choix de l’auteur, ni des beautés qu’on y admire: ils lui ont fait cependant une réputation jusque dans le païs étranger. Le public, avide de ses tableaux, et l’auteur ne peignant que pour son amusement et par conséquent très peu, a recherché avec empressement, pour s'en dédommager, les estampes gravées d’après ses ouvrages. Les deux portraits du Sallon, grands comme nature, sont les premiers que j'aie vu de sa façon. Quoiqu'’ils soient très bien et qu'ils promettent encore mieux, si l’auteur en faisoit son occupation, le public seroit au déespoir de lui voir abandonner où même négliger un talent original et un pinceau inventeur, pour se livrer par complaisance à un genre devenu trop vulgaire et sans l’éguillon du besoin. Il a donné cette année deux petits morceaux au Sallon, dont l’un est ancien, avec quelques changements nouveaux. C'est le Bénédicité de l'enfant si connu, et celui qui n’avoit point encore paru représente une aimable paresseuse, sous la figure d’une dame dans des habits négligés et de mode, avec une physionomie assez piquante, enveloppée dans une coeffe blanche nouée sous le menton, qui lui cache les côtés du visage. Elle a un bras tombé sur ses genoux, qui tient négligemment une brochure. À côté d'elle, un peu sur le derrière, est un rouet à filer posé sur une petite table. On admire la vérité de l’imitation, dans la finesse de ses touches, soit dans la personne, soit dans le travail ingénieux de ce rouet et des meubles de la chambre.

Réflexions sur quelques causes de l'état présent de la peinture en France, avec un examen des principaux ouvrages exposés au Louvre dans le mois d'août 1746. A la Haye, chez Néaulme 1747 (par M. de La Fond de Saint-Yenne). Une partie de ce passage est reproduite dans la Gazette des Beaux-Arts, 1re période, tome IV, p. 49.

A propos des Amusements de la vie privée, voir un passage des Observations sur les arts et quelques morceaux de peinture et de sculpture exposés au Louvre en 1748. Leyde 1748, p. 90; reproduit à la suite du Salon de 1748. « A-t-on rien vu de plus agréable, etc... »

60. — Un tableau représentant: la Garde attentive ou les Aliments de la convalescence.

Ce tableau fait pendant à un autre (La Gouvernante) du

même auteur, qui est dans le cabinet du prince de Lichtenstein, et dont il n’a pu disposer, ainsi que de deux autres qui sont partis depuis peu pour la Cour de Suède.

… Un autre peintre français, dans un genre tout différent, a trouvé aussi l’art de traiter des sujets familiers sans être bas. C'est de M. Chardin que je veux parler. Il s’est fait une manière qui n'appartient qu'à lui et qui est pleine de vérité. On admire également et le soin avec lequel il étudie la nature et l'heureux talent qu'il a pour la rendre. Le petit tableau de lui qui est au Sallon, sous le ne 60, en est une nouvelle preuve.

Lettre sur l'exposition des ouvrages de peinture, sculpture, etc., de l'année 1747, par l'abbé Le Blanc. Le titre sur l'exemplaire du Cabinet des Estampes est accompagné de la note manuscrite suivante : De méchantes langues ont osé anoncer que cet ouvrage avoit été fait pour M. de La Tour et lui avoit été donné en payement du portrait de M. l'abbé Le Blanc, d’autres ont dit que si cela étoit, il se trouvoit bien mal payé.

53. — Un tableau représentant : l'Élève studieux, pour servir de pendant à ceux qui sont partis l’année dernière pour la cour de Suède.

.… On voit de lui (Chardin) un petit tableau représentant un élève appliqué à dessiner d’après la bosse. Derrière est un autre écolier, qui, au sortir de l'atelier, a la curiosité de jeter les yeux sur les ouvrages de son camarade. L’émulation qui règne entre les jeunes gens ne pouvoit être mieux caractèrisée. La figure d’après laquelle on dessine est le Mercure de M. Pigal. L'auteur, par ce choix, fait connoître que notre École peut fournir les modèles les plus purs de la correction du dessein. Le spectateur en considérant avec quel art chacun des accessoires de son sujet est traité en particulier, se sent entraîné dans des détails auxquels il ne peut s’arracher. Les distances qu'observe M. Chardin ordinairement dans leurs distributions, donnent des plans qui ne contribuent pas peu à l’enfoncement de ses tableaux, mais ils ne produisent pas dans celui-ci un effet aussi marqué. On lui a toujours reproché de ne pas assez donner de relief à ses chairs. Dans son nouveau tableau ce défaut s'étend sur la totalité des figures. Néanmoins le public verroit avec satisfaction un plus grand nombre d’ouvrages de cet artiste. Le talent qu'il a de rendre si bien certains instants de la vie privée ne devroit pas lui faire abandonner celui de peindre des fruits et des animaux, dans lequel on l'a vu également exceller. On ne peut trop l’inviter à faire des élèves qui puissent perpétuer le genre de talent dans lequel il excelle. C’est faute d'élèves que nombre de talents se sont éteints peu à peu.

Lettre sur la peinture, la sculpture, l’architecture, à M***, 1759, p. 108 (par M. l'abbé Gougenot).

Il est des genres qui, agissant sur les partisans de l'École flamande d’une manière plus agréable, ne demandent pas cependant de si longues études : tel est celui de M. Chardin, ce grand imitateur de la nature, qui n’a besoin de son art que pour son amusement. Rien de plus aimable, en effet, que la naïveté qui règne dans ses ouvrages et le tableau (ne 53) qu’il a mis cette année au Salon soutient bien lui seul le nom que s'est fait son maître. Tout y est dans ce goût singulier que

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M. Chardin nous a fait connoître et dont la vérité enchante, Nous sommes bien éloignés de penser comme quelques critiques peu éclairés qui prétendaient ces années dernières que M. Chardin n'étoit plus le même. On trouve au contraire que de tems à autres il annoblit son genre, qu'on pourroit peutêtre qualifier de genre marotique en peinture. A-t-on rien vu de plus agréable qu'un petit tableau exposé au Salon de 1746, qui, comme les autres ouvrages de M. Chardin, a mérité honneur de la gravure et auquel on a donné le titre des Amusements de la vie paisible? Il représente une femme assise nonchalamment dans un fauteuil, et tenant dans une main qui pèse sur ses genoux, une brochure. À une sorte de langueur qui règne dans ses yeux, qu’elle fixe sur un coin du tableau, on devine qu'elle lisait un roman et que les impressions tendres qu’elle en a reçues la font rêver à quelqu'un qu’elle voudrait bien voir arriver! A-t-on vu quelque chose de plus piquant que ce petit tableau qui se soutiendrait auprès des meilleurs de l'École de Flandre et parerait les cabinets les plus curieux ?

Observations sur les arts et sur quelques travaux de peinture et de sculpture exposés au Louvre en 1748. Leyde 1748, p. 89 et 90. À la fin de l’exemplaire du Cabinet des Estampes (collection Deloynes, Yb. 2816), nous relevons cette note manuscrite: Jugement de cet écrit. — Parmi ces observations, il en est plusieurs très fines et très judicieuses, l'auteur paraît joindre beaucoup de littérature à la connaissance des arts dontil parle. Il n’écrit pas toujours avec la clareté qu'on pourrait désirer, mais il a le secret d'amuser ses lecteurs.

En comblant M. Chardin de tous ceux (les éloges) que tout le monde lui doit, ne lui ferons nous point des reproches pour ne nous donner, comme il fait, qu'un tableau de sa façon? Le sujet qu’il a traité est un Élève dessinant d'après la Bosse, un second élève est derrière lui appliqué à le voir travailler.

Réflexions sur l'exposition des tableaux cette année 1748 à M. le comte de R**, p. 6 (par M. Louis Baillet de Sainte- Julienne).

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