LA COLLATION
Gravé par C.-N. Cochin, d'après le tableau de Cliardin.
à coup ce qu'il cherchait sans doute depuis longtemps. Quant au choix même du genre qui a fait, sans que peut-être il s'y attendît, une bonne partie de sa gloire, il s'explique par ce que nous avons dit de son carac-
tère, de sa manière de vivre, de son éloignement du grand monde, oii sa sensibilité autant que sa franchise se trouvaient mal à l'aise. Pour les natures mortes comme pour les personnes vivantes, Chardin n'ayant que peu d'invention, point de fantaisie et une extrême conscience, a pris les sujets qu'il avait continuellement sous les yeux; il a peint ses parents, ses amis, les enfants de ses amis, les scènes auxquelles les uns et les autres, lui-même comme tout le monde, se trouvaient sans cesse mêlés, et ce faisant, là où il ne croyait être qu'un peintre exact et probe, il a été un novateur, presque un révolutionnaire.
Sans rappeler l'enseigne du chirurgien qui n'était qu'une fantaisie, Chardin semble avoir préludé à sa manière bourgeoise par quelques essais plus ou moins significatifs'. Mais le public ne le connut réellement sous son nouvel aspect qij'au Salon de 1737^. Il exposa cette année-là huit numéros, dont sept étaient consacrés à des sujets vivants^. La surprise fut grande — et aussi l'admiration. Le Mercure du mois de septembre s'en fit l'écho dans son compte rendu. « Les curieux du premier ordre, dit-il, et même des personnes de grande distinction, ont trouvé que ces tableaux se soutenaient auprès de ceux des plus grands maîtres, et on a été d'autant plus surpris qu'on savait bien que M. Chardin excellait à peindre des animaux morts ou vivants d'une manière aussi vraie que singulière; mais on ne savait pas que son talent s'étendît plus loin ; il a fait voir le contraire d'une manière très heureuse pour sa réputation, et les figures qu'on a vues à cette occasion dans tous ses ouvrages ont été fort applaudies par les connaisseurs les plus difficiles''. »
C'était dire beaucoup; mais ce n'était pas dire assez. En ne voyant dans la nouvelle œuvre du peintre qu'une preuve de plus de sa souplesse
1. MM. de Concourt rangent parmi ces essais le Singe antiquaire (Louvre, Ecole française, n" 97) et le Singe qui peint. (Collection Lacaze, n° 172.) Mais il faut remarquer que ce dernier n'a paru au moins au Salon qu'en 1740. Ces deux singes semblent d'ailleurs être un souvenir du tableau de Watteau, le Singe sculpteur.
2. C'est seulement à partir de 1737 que les Salons de l'Académie royale de peinture et de sculpture devinrent à peu près réguliers.
3. Ces sept numéros étaient : Une Fille tirant de l'eau à une fontaine; une Petite fille s'occupant à savonner; un Jeune homme s'amusant avec des cartes; un Chimiste dans son laboratoire; un Petit enfant avec les attributs de l'enfance ; une Petite fille assise s'amusant avec son déjeuner ; une Petite fille jouant au volant.