‹ J.-F. Millet: souvenirs de Barbizon (volume 2)Chapitre 6 sur 21 · SU% J.-F. OEILLET · texte numérisé non relu

SU% J.-F. OEILLET

Femme battant du beurre'^ Novembre^ souvenir de Gruchy, son pays natal (1870). N'oublions pas non plus : le Printemps^ VEti, et V Hiver (panneaux peints, ainsi qu'un plafond, en 1864), le Planteur , la Femme portant deux seaux ^ le Bûcheron, la Veillie, le Roour du travail, les Faneurs, la Baratteuse, la Lessiveuse, le Givre, Y Église de Gréville, M Ane dans une lande, les Tueurs de cochons, les Meules, la Jeune Mère berçant son enfant, le Berger dans la plaine, et la Cueillette des haricots, tableau particulièrement intéressant^ dans lequel le peintre a placé l'humble chaumière normande où il est né; la cueilleuse

grave et si vigoureux, fait songer aux lignes écrites par La Bruyère, sur le paysan (il y a deux siècles), dans le chapitre de l'Homme :

c L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une £sice humaine, et en efiet ils sont des honmies. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre,

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est sa mère elle-même. — D a fait aussi des Marines merveilleusement réussies.

MM. Gavet* et Sensier possèdent beaucoup de magnifiques dessins et pastels de Millet, représentant pour la plupart des scènes de la vie des champs. M. Charles Yriarte (dans l'excellente revue VAri) a parlé à ravir de ces trésors artistiques. Voici le passage de son étude auquel nous faisons allusion :

« De tout temps il a été reconnu que les dessins de Millet avaient pour eux une grande allure, cette tournure large et cette ligne générale qui

et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. V

* M. Emile Gavet a généreusement exposé, chez M. Francis Petit, au profit de la famille Millet, si digne, à tous égards, d'une vive sympathie, la moitié de sa riche collection (46 dessms, du 6 avril au 6 mai 1875). Qpatre mille personnes ont visité cette exposition des plus remarquables. C'est bien peu, sans doute, mais le crayon et le pinceau de Millet n'ont rien de banal : ils ne sauraient plaire à la foule 1

Les 9$ dessins, formant la série complète appartenant à M. Gavet (les premiers datent de 1863), ont été vendus par lui, à l'Hôtel Drouot, les 11 et 12 juin 1875 (FbtV, page 83 et suivantes, les détails relatifs à cette vente).

font qu'avant de considérer le rendu, on est déjà saisi d'une impression immédiate. Ces premiers dessins au crayon noir sont très-nombreux, mais l'artiste, en se tenant dans cette gamme unique, se privait d'eflfets plus séduisants et s'interdisait tout un vaste champ. Peu à peu (sous l'influence de M. Gavet, dit-on), il mêla le pastel au crayon noir, les combina de manière à colorer légèrement ses teintes , et , peu à peu, n'employant plus que le crayon de couleur, composa des scènes de grande dimension, importantes dans l'œuvre et trèsnombreuses, puisqu'on en connaît plus de cent... « Si un jour, comme nous l'espérons^ on réunit ces dessins et pasteb dans une exposition spéciale des travaux de François Millet, nous ne craignons pas de dire qu'il y aura une véritable émotion dans le monde de ceux qui ont au cœur l'amour profond des choses de l'art. Ce sont ces dessins importants qui arrêtaient dès longtemps le regard d'Hippolyte Flandrin, qu'on aurait cru réfractaire à l'admiration des qualités de Millet. »

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Jr^A première exposition de Tauteur de la llt^ y^ll^ daj^ (iç 1844. Donc, depuis plus

de trente ans, il n*a cessé de dessiner ou de peindre; et> pourtant^ en dehors de ses dessins et études, le nombre des productions de Millet n'est pas fort considérable (quatre-vingts tableaux environ). Cela tient à ce que le grand artiste travaillait lentement, après avoir longtemps médité chacun de ses sujets. Rarement, d'ailleurs, il arrivait à être entièrement satisfait de son œuvre. Ajoutons que jamais il ne faisait poser le modèle : ses souvenirs lui fournissaient, de la façon la plus précise, les moindres détails de Tattitude de ses chers paysans et de Taspea de ses paysages. Don admirable, qui implique une observation persévérante, continue, et un profond amour de la nature.

Théophile Gautier a jugé François Millet avec son tact accoutumé :

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a Bien dillèrent des mamèristes en laidj qui sous un prétexte de réalisme substituent le hideux au vrai^ il cherche et atteint le style dans la représentation des types et des scènes de campagne ; il sait y mettre une grandeur et une noblesse rares, bien qu'il n'atténue en aucune manière leur rusticité. U comprend la poésie intime des champs, il aime les paysans qu'il représente» et dans leurs figures résignées exprime sa sympatliie pour eux. Le semage, la moisson, la greffe ne sont-ils pas des actions saintes ayant leur bonté et leur grandeur? Pourquoi des paysans n'auraient-ils pas du style comme les héros T »

On peut dire du « patriarche » de Barbizon ce que Delacroix a dit de Gros :

« Il a élevé des sujets modernes jusqu'à l'idéal.»

Et M. Ernest Chesneau, à qui nous empruntons cette réflexion si juste, conclut ainsi * :

a L'art de Millet est fait de naturel et d'élévation; mais le naturel y est sombre et l'élévation

* GiK^ dis Beaux-Arts,

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d'une telle austérité^ si grave, si pathétique, que rintensitè du tragique en ses œuvres (la Mort et le Bûcheron) trouble, inquiète et parfois éloigne ceux qu'appellent l'admirable naïveté — rare alliance ! — et la science infinie de son procédé. 11 reste dès lors et pour longtemps livré à la discussion. Quelquesuns pénètrent son génie, en restent passionnés ; la masse le subit. Il faut écrire au seuil de son œuvre le mot de V Imitation : Renoncez aux choses fiivoles. Relinque curiosa. »

N oublions pas de citer aussi ces lignes excellentes de M. Théophile Silvestre :

« La visée d'un grand peintre n'est pas de s'envoler vers la lime et les étoiles; c'est de marcher d'un pas ferme, d'un cœur ému, dans le sentier qu'il s'est choisi, toujours sincère envers luimême, envers les hommes, envers la nature.

« Cette visée. Millet Tavait; et c'est ce qui l'a Eût incomparable et immortel. »

sua J.'F. 9£ILLET

In décembre 1867, Théodore Rousseau, le voisin et l'intime ami du peintre de V%AttenUi succombait après plusieurs mois de souffirances. Cette mort frappa cruellement Millet, et il devint malade à son tour. Depuis lors^ il ne put recouvrer une santé complète, malgré les soins touchants et constants qui lui furent prodigués.

Le 20 janvier 1875, le vaillant chercheur mourait, âgé de soixante ans (dans ce riant village de Barbizon, où il avait passé plus de vingt années), «ntouré des siens, laissant à cette famille désespérée, à défaut de fortune, le nom justement glorieux d'un homme au cœur loyal et d'un artiste éminent *.

Jean-François Millet repose, dans le modeste

* M. Charles Hllot, un parent et ami dévoué du mattte, a raconté, avec émotion, que MiUet disait souvent dans sa dernière maladie, en montrant un tableau du Greco, accroché

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cimetière de Chailly, tout à côté de Théodore Rousseau, qu'il estimait et admirait tant!

Le fUs aîné de Millet saura suivre les traces paternelles ! Nous avons vu de lui quelques toiles (et, notamment, des Moissonneurs) qui^ déjà, prouvent de sérieuses qualités d'observation et d'exécution.

On peut l'afErmer, et nous aimons à le prédire, avant longtemps ce jeune artiste, encore ignoré, signera des œuvres dignes du grand nom qu'il porte. D'ailleurs, ce nom qui signifie : talent sincère, honneur et travail, ne saurait périr !

Passy, novembre i8ys.

auprès de son lit . « Voilà une peinture qui est peu appridie^ routeur est à peine connu. Eh bien! je connais peu de tableaux qui me touchent, je ne dirai pas davantage, mais autant; il fallait avoir bien du cceur pour faire une œuvre comme celle-là, »

M. Tillot a eu raison d'ajouter que ce dernier mot peint Millet tout entier : c Comme le Greco, il a mis son cœur dans son œuvre. »

DEUX LETTRES

OHME êcrmin, Millet ne s'est guère révélé qu'à quelques intimes, dans des lettres rapides et charmantes, pleines de franchise et de simplicité. On admire beaucoup, avec ndson, le peintre qui a si bien compris la vraie campagne et le paysan ; sa correspondance, que l'on devrait réunir et publier, ferait apprécier à la fois le grand artiste et l'homme de cœur. Ces lettres — même les plus £uniUtres,

73 DEUX LETTRES

— abondent en pensées originales et élevées , exprimées d'une façon très-pittoresque. Nous croyons donc que les fragments suivants seront sympathiquement accueillis.

Voici, d'abord, une superbe page, empruntée à l'intéressant recueil V Autographe:

lien est qui me disent que je nie les charmes de la campagne; j*y trouve bien plus que des charmes ^ dUnfinies splendeurs. J'y vois, tout comme eux, les petites fleurs dont le Christ disait : « Je vous assure que Salomon mime, dans toute sa gloire, n'a jamais iti vêtu comme Vune d'elles. » Je vois tris-bien les auréoles des pissenlits, et le soleil qui étale là-bas, bien loin par delà les pays, sa glaire dans les nuages. Je n'en voispas moins dans la plaine, toutjumants, les chevaux qui labourent, puis dans un endroit rocheux un homme tout erréné, dont on a entendu les han depuis le matin, qui tâche de se redresser un instant pour souffler. Le drame est enveloppé de splendeurs.

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cda n'est pas de mon inuentian, et il y a longtemps que cette expression « le Cri de la terre » est trouvée. Mes critiques sont des gens instruits et de goût, j'imagine, mais je m peux me mettre dans leur peau, et comme je n'ai jamais de ma vie vu autre chose que les champs, je tâche de dire comme je peux u que j'ai vu et éprouvé quand j'y travaillais. Ceux qui voudront faire mieux ont certes la part belle.

^^^W^W«MMMWW

Dans l'Autographe également, parmi des croquis d'un beau caraaère, se trouve cette pensée du maître, si juste et si vigoureuse :

Il faut pouvoir faire servir le trivial à l'expression du sublime, c'est là la vraie force.

^^^rs^b^^k^^^^^^

Pour offrir de l'inédit^ citons maintenant quelques passages d'une des lettres cordiales qui nous ont été adressées par notre illustre compatriote : *

* Voir, page ici, le fac-similé d*une partie de cette lettre.

DEUX LETTRES

^Barhixpn, 24 novembre 1867.

O^on cher Tiedagml,

Je vous prie bien fort de me pardonner d^tire resté si longtemps sans vous dire combien j'ai été toudti de votre histoire d'une paire de sabots*, et aussi delà lettre que vous m'avez écrite.

Quand je vous dirais pour m'en excuser toutes les choses qui ont pu aider u retard, je n'avancerais en rien mon affaire. Je m'avoue coupable du : remet* tre au lendemain. J'avais la bonne intention pourtant. Mais je me rappelle que ma grand'mire me disait autrefois : Mon pauvre François, l'enfer est pavé de bonnes intentions. S'il en est ainsi je me vois destiné à devenir un des pavés dudit lieu. Ne me laissez donc pas, faute de pardon, je vous en prie encore, arriver à une telle destination !

* L*étude réimprimée au commencement du présent volume est celle dont Millet parle avec tant d'aimable indulgence. Elle parut, pour la première fois, en novembre 1867, sous ce titre : Histoire d'une paire db sabots, Souvenirs de BarUxpn.

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...Je suis m étrange position pour vous parler de votre travail sur les sabots et le sabotier. Si je dis que c'est bien, ah l c'est qu'il y est un peu question de lui I Si, pour faire de la modestie, j'allais dire que c'est mal, cela ne semblerait à personne ni vrai ta honnête. Pris de la strie, je formulera ainsi ma pensée : Cela me partit plein de cœur l

Recevez, je vous en prie, le bonjour de toute la famllt.

De moi particulièrement, receve:^ une bonne poignée de main.

J.-F. fhCILLET.

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