OPINION DE DESCHERNY. 3OI
doit accompagner celui de Jean-Jacques, respectons-le. En accusant Thérèse, on ne défend pas Rousseau ; on le condamne.
D'Eschemy n'a pas été plus indulgent qu'un autre pour cette femme, qui lui avait servi de si bons dîners et qui savait cuire si à point les gigots « nourris de thym et de serpolet. » Toutefois, il semble attribuer au philosophs lui-même le plan ou le désir de l'attaque nocturne.
« Dy avait longtemps, dit-il, que Rousseau voulait quitter Motiers.... Les grands hommes ne font rien comme le commun des mortels ; ils aiment à occuper d'eux le public, à exciter la curiosité, à devenir le sujet des conversations, à donner matière aux discours, aux conjectures, aux réflexions de toute espèce. Il s'agissait donc de faire du départ de Rousseau un événement, de lui donner l'apparence d'une fuite pour lé soustraire à la persécution, fuite qui pût devenir célèbre, faire époque et à laquelle on pût donner un nom, comme par exemple : Fuite du philosophe de MotierS'Travers à Vile *de Saint-Pierre, ce qui rappellerait celle du prophète de la Mecque à Mêdine, Comment s'y prendre? Attendrons-nous du hasard l'événement ou l'obligerons-nous d'arriver? Dans l'un et l'autre cas cet événement s'est réduit à une vitre cassée pendant la nuit. Le jour suivant on sonne le tocsin : a On a voulu assassiner » Jean-Jacques, le lapider ; la chambre où il couche était » remplie de pierres. C'est le ministre fanatique du village » qui avait ameuté ses paroissiens ; le philosophe, par grand » bonheur, est parvenu à s'échapper. » C'est ainsi qu'un
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petit trou fait à un carreau de vitre par une pierre lancée à dessein, ou sans dessein, est aussitôt converti en une véritable lapidation. »
Et le sceptique d'Eschemy ajoute :
a Ceci n'est point une satire, car je vous jure que si j'étais grand homme, j'en ferais tout autant. Chaque état a son charlatanisme, et l'état de grand homme n'af&anchit point de son obligation. »
Âiiisi les pierres ont été apportées sur la galerie par les instructions de Thérèse; on a placé les plus grosses dans la cuisine et dans la chambre de Rousseau; puis on a fait un trou gros comme une noisette à un carreau, et le crédule Jean-Jacques a cru que des pierres de trois livres avaient passé par là, ce qui devait bien étonner de la part d'un philosophe poursuivi précisément pour avoir nié le surnaturel. Telle est la version légendaire généralement admise comme l'expression de la vérité vraie au sujet du départ de Rousseau. Mais les actes protestent contre cette version. Le récit des Confessions n'est que rigoureusement exact; les pièces et les documents dans lesquels j'ai tant puisé le prouvent assez, et ceux qu'il me reste à citer achèvent de le démontrer. Voici d'abord une délibération