IMPRESSIONS DE VOYAGE
« Jamais je n'ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j'ose atnâ dire. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées ; je ne puis presque penser quand je reste en place; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit.... Je dispose en maître de la nature entière, mon cœur errant d'objet en objet, s'unit, s'identifie à ceux qui le flattent, s'entoure d'images charmantes, s'enivre de sentiments délicieux. Si pour les fixer je m'amuse à les décrire en moi-même, quelle vigueur de pinceau, quelle firaicheur de coloris, quelle énergie d'ex-> presâon je leut donne 1 On a, dit-on, trouvé de tout cela dans mes ouvrages, quoique écrits vers le déclin de mes ans. Oh! si l'on eût vu ceux de ma première jeunesse, ceux que j'ai faits durant mes voyages, ceux que j'ai composés et que je n'ai jamais écrits! Pourquoi, direz-vous, ne pas les écrire? Et pourquoi les écrire ? vous répondrais-je, ponrqucn m'ôter le charme actuel de la jouissance pour dire à d'autres que j'avais joui? que m'importaient des lecteurs, un public, et toute la terre, tandis que je planais dans le ciel ? »
A ces impressions riantes, opposons celles que l'auteur de Julie et d* Emile éprouvait en roulant dans la chaise armoriée. Qjielle différence ! Nous retrouvons pourtant bien le même personnage, l'enthousiaste et l'auteur !
« pavais de quoi, dit-i^, ne pas m'ennuyer en route en me livrant aux réflexions qui se présentaient sur tout ce qui venait de m'arriver, mais ce n'était là ni mon tour d'esprit, ni la pente de mon cœur.... contre ce qui est fait, il n'y a plus de précautions à prendre, et il est inutile de s'en
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occuper. J'épuise en quelque façon mon malheur d'avance ; plus j'ai souffert à le prévoir, plus j'ai de facilité à l'oublier.... Dès le lendemain de mon départ, j'oubliai si parfaitement tout ce qui venait de se passer, et le Parlement et Mo»e de Pompadour, et M. de Choiseul, et Grimm, et d'Alembert, et leurs complots et leurs complices, que je n'y aurais pas même repensé de tout mon voyage sans les précautions dont j'étais obligé d'user. Un souvenir qui me vint au lieu de tout cela, fut celui de ma dernière lecture la veille de mon départ. Je me rappelai aussi les Idylles de Gessner.... ces deux idées me revinrent si bien et se mêlèrent de telle sorte dans mon esprit, que je voulus essayer de les réunir, en traitant, à la manière de Gessner, le - Lévite d'Éphraïm.... Je fis en trois jours les trois premiers chants de ce petit poème, que j'achevai dans la suite à Motiers, et je suis sûr de n'avoir rien fait en ma vie où règne une douceur de mœurs plus attendrissante, un coloris plus frais, des peintures plus naïves, un costume plus exact, une plus antique simplicité en toute chose et tout cela malgré l'horreur du sujet. » ^
Tout en composant cet ouvrage, Rousseau réfléchit et s'informe. Il apprend, ce qu'il aurait dû savoir, que Lyon n'est pas du tout sur le chemin de la Suisse, se détourne vers Besançon, puis, de peur d'y être arrêté, prend par Salins vers Yverdon. On sait le dernier incident singulier de ce voyage.
« En entrant sur le territoire de Berne je fis arrêter, je descendis, je me prosternai, j'embrassai, je baisai la terre