‹ J.-J. Rouseau au Val de Travers, 1762-1765Chapitre 63 sur 135 · I4Q AFFAIRES DE GENÈVE · texte numérisé non relu

I4Q AFFAIRES DE GENÈVE

Pour ne rien omettre dans cette revue épistolaire, faut-il rappeler encore les deux épîtres dans lesquelles il peignit au maréchal de Luxembourg le Val de Travers et ses habitants, pages excellentes, bien que parfois trop sévères et injustes? Faut-il faire Ténumération de toutes les lettres d'amitié, de poUtesse, de circonstance que Rousseau écrivait presque journellement, des lettres d'affaires surtout, qui tiennent une si grande place dans cette correspondance énorme et variée ?

Rousseau avait pris son parti de la condamnation de YÉmile par le Parlement français, la Sorbonne, et M«^ de Beaumont. En revanche, jamais il n'accepta le jugement des autorités de son pays; il le regardait comme contraire aux lois, à la constitutiqn de Genève, et il y allait de ses devoirs de citoyen, autant que de ses droits, d'en poursuivre la réparation. Se résigner eût été à ses yeux une faute ; abandonner le parti, une désertion. Il se serait cru le dernier des hommes s'il avait écouté un sentiment qui dans une telle occasion n'est plus douceur et patience, mais faiblesse et lâcheté.

Rien n'a autant occupé Rousseau. H était

pour cela infatigable. Le courrier de Genève ne partait et ne revenait jamais à vide. Une grande part de cette correspondance si active, plus d'un tiers, roule sur cet unique sujet. Il se défend, il attaque; il presse^ excite, conseille, dirige ses partisans, car il en a de nombreux même dans les rangs des magistrats et parmi les pasteurs. Au sein du Conseil, le syndic Mussard et M. Jallabert soutiennent chaudement ses ouvrages. M. Pictet écrit une brochure en leur faVeur. Le respectable Abausit les défend « avec une vivacité qui n'est pas de son âge; » enfin, dans la bourgeoisie, dans le peuple, se forme à cette occasion le parti des Représentants, qui amène, après bien des luttes et des vicissitudes, une modification importante dans l'état politique de Genève. Le plus dévoué, le plus ardent des amis de Rousseau dans cette lutte , et son correspondant le plus assidu, ce fut, sans contredit, Moultou.

M. Sainte-Beuve, à propos de Deleyre, un autre admirateur et fidèle disciple de Jean- Jacques , remarque qu'un grand homme , si singulier et si original qu'il soit, n'est jamais seul de son espèce, mais au contraire qu'il naît

toujours entouré d'esprits de même famille, comme une fleur plus épanouie et plus parfaite au milieu de ses sœurs. Cette observation s'applique à Moultou autant qu'à Deleyre. Dès qu'il a lu une ligne de Rousseau, Moultou se reconnaît et se sent lui-même; il croit s'entendre parler. C'était bien cela qu'il pensait, qu'il désirait, qu'il rêvait. Ses plus intimes et vagues sensations, des idées à peine entrevues, il les retrouve chez son maître nettes, claires, grandies peut-être un peu trop, et à ses yeux de proportions et de conséquences inattendues. D ne les renie pas pour cela; il voudrait seulement les retenir, les contenir aux limites et aux dimensions de son esprit et de ses désirs, rien de plus. Mais l'aigle ne se laisse pas arrêter, et Moultou le suit, quoiqu'en tremblant, dans des sphères où sans doute il eût mieux aimé ne pas s'aventurer, Moultou était ministre, et la Profession de foi lui arrache cet aveu :

« Je Tai lue vingt fois : Non, on n'a rien écrit d'aussi fort, d'aussi lumineux, d'aussi vrai sur la religion naturelle.... N'y changez rien; j'en juge par l'effet; elle persuade, monsieur, et si je n'avais déjà cru avant que de la lire, j'aurais cru sûrement après l'avoir lue. »

Une seule chose l'effraie : l'effet de ce livre

sur le peuple, qui a besoin de miracles pour croire. Quant à lui, s'il accepte les preuves surnaturelles, il n'y tient pas. La raison suffit à un chrétien éclairé. « Celui qui pense comme Jésus- Christ, dit-il, est son disciple. »

Les Lettres de la montagne ne le troubleront pas davantage. Ses sentiments pour lé philosophe, montés dès le début au diapason le plus élevé, n'en peuvent redescendre, niême après une longue et péniblç solution de continuité dans leurs relations.

Moultou avait vu Rousseau à Genève en 1754, mais il ne lui écrit pour la première fois que quatre ans plus tard, à l'occasion de la Lettre sur les spectacles. On jugera du ton de 5a lettre par k'rèpoase :

<c Py trouve des traits dignes du sens de Tacite et du zèle de Çaton, li ne faut pas deux lettres comme cela pour faire connaître un homme, et c'est d'après cette connaissance que je m'honore de votre suffrage. O cher Moultou \ nouveau Genevois, etc.... »

Dans cette correspondance, d'abord trèsintermittente, on est surpris de rencontrer, presque à chaque page, les plus violentes attaques contre Voltaire. Le jeune théologien, qui

doit devenir aussi l'ami du patriarche de Femey, ne peut s'empêcher de témoigner la répulsion que lui inspire « cet homme. »

Voici un exemple du ton dont il en parle :

ce Sans mentir, monsieur, cet homme nous fait beaucoup de mal ; plût à Dieu qu'on eût suivi à son égard le conseil de Platon....

» A soixante ans, monsieur, il se donne en spectacle avec des écervelês de quinze pour amuser des radoteurs et des enfants. Voilà la misère des grands talents qui ne sont pas étayés par un grand fonds de raison ; ils ne font qu'un bouffon de Voltaire. »

Une autre fois : « J'abhorre Voltaire et ceux qui lui ressemblent. »

Tout cela n'était qu'une écume passagère, l'exagération, en sens opposé, de son enthousiasme pour le caractère et pour les livres de Jean- Jacques. Moultou, chassé de son pays par / le fanatisme, exècre tout ce qui ressemble à de l'intolérance. Il s'attache à Rousseau parce que •Rousseau proclame et défend la liberté de penser, et il se rapprochera de Voltaire, quand Voltaire prendra en main la même cause. Tout est excessif en Moultou; l'éducation huguenote et l'influence du climat alpestre, celle de mœurs rigides n'ont qy'à demi tempéré le sang méri-

dional qui bouillonne en lui. Quand la Nouvelle Hélotse lui parvient, aussitôt ravi, subjugué, il écrit à Jean-Jacques (7 mars 1761) :

« Non, monsieur, il ne m'est plus possible de garder le silence; vous avez mis mon âme à la gêne, elle est oppressée, elle a besoin de s'épancher avec vous. . . , ô Julie 1 ô Saint-Preux ! ô Qaire ! ô Edouard ! Quel globe habitent vos âmes et comment pourrais-je m'unir à vous I Monsieur, ce sont là les enfants de votre cœur, votre esprit ne les eût point faits tels; ouyrez-le-moi donc, ce cœur, que j'y contemple vivantes des vertus dont la seule image m'a fait répandre de si douces larmes. »

A partir de ce moment, la glace est rompue, l'intimité s'établit, les lettres se succèdent, Moultou entre en quelque sorte dans la vie de Jean-Jacques, et, comme Dupe3rrou, par son dévouement actif et persévérant, il s'attire un reflet de renommée. Son nom accompajjne celui du grand écrivain. M. Streckeisen, un arrièrepetit-fils deMoultou, a publié ses lettres. La forme en est parfois un peu déclamatoire et sent trop l'élève de Saint-Preux, mais elles ont un accent de sincérité chaleureuse et d'ardente affection qui émeut. Ce n'est pas un ami qui parle, c'est un fils tendre et respectueux. Il va au-devant de toutes les objections et de toutes les critiques;

14e MOULTOU.

il voudrait lui éviter tous les ennuis. S'il risque directement un avis, un conseil, parfois un blâme, le seul rôle qu'il accepte vis-à-vis des étrangers et des ennemis surtout, est celui de défenseur, d'apologiste quand même. Cette publication met en relief le mouvement si vif que provoquèrent à Genève le Contrat Social, V Emile et les Lettres de la montagne; on peut avec elle le reconstruire dans tous ses détails et se convaincre que la passion n'était pas toute, comme on l'a dit souvent, dju côté de Rousseau.

Moultou se multiplie et fait face à tout; il oublie sa carrière et ses propres intérêts pour mieux servir son ami, et lorsque Rousseau se plaint « qu'il ne se trouve pas dans son pays un ami de la justice et de la vérité qui daigne prendre la plume pour répondre au réquisitoire du procureur-général Tronchin », Moultou s'écrie :

<c Et moi donc ! me voici ! »

Cette défense l'a beaucoup occupé; il la voulait accablante, irréfutable, digne de son client, mais pour cela même elle n'a pas été achevée et je crois qu'il n'en reste rien. Au milieu de cette lutte de tous les jours, le pauvre Moultou, souvent froissé et trahi, ne peut cacher à Rous-

seau ses tristesses et ses décourag«nents ; il prend en haine les hommes,^ sa patrie d'adoption, les ministres et presque sa carrière :

« Cher ami, ce pays m'est devenu tout à fait insupportable ; les seules gens avec qui je pourrais vivre m'estiment et m'abhorrent ; il faut donc en changer. Je me rapprocherai de vous, je cherche à acquérir une terre en Suisse ' ; je ne veux pas qu'elle soit plus près de Genève que Morges, xii plus loin. »

Auparavant il lui avait écrit :

« Je suis à peu près brouillé avec mon corps, que j'aurais déjà quitté, entre nous,si mon père n'était pas en vie. »

A ces confidences Rousseau répond brusquement (15 octobre 1763) :

« Vous songez à changer de pays, c'est fort bien fait à mon avis; mais il eût été mieux encore de commencer par changer de robe, puisque celle que vous portez ne peut plus que vous déshonorer. Je vous aimerai toujours et je n'ai point cessé de vous estimer; mais je veux que mes amis sentent ce qu'ils se doivent et qu'ils fassent leur devoir pour eux-mêmes aussi bien qu'ils le font pour moi *. Adieu, cher Moultou, je vous embrasse de tout mon cœur. »

< Genève ne devint canton suisse qu'en 1815.

* Il faudrait rapprocher de cette lettre celle que Jean- Jacques écrivit à Moultou le 14 février 1769, dans laquelle il, Tengage i rester ferme dans la foi. La fin approche, sa croyance de l'immortalité de l'âme et de la vie future s'affermit, et il en parle avec éloquence et avec autorité. Cette lettre est fort belle. Ceux qui veulent juger les sentiments religieux de Rousseau doivent en tenir compte.

Blessé au cœur par cette apostrophe soudaine, le pauvre Moultou prit le parti de se taire. Jean- Jacques de son côté, qui sans doute n'avait point voulu offenser son ami, se piqua du silence de Moultou ; mais des relations aussi chères à Tun et à Fautre ne pouvaient se rompre, et après une année qui sans doute leur parut bien longue, Moultou le premier, cela devait être, reprit la plume :

« Mon cœur souhaita longtemps votre amitié, et ma raison me fit toujours ambitionner votre estime. Je crus avoir obtenu Tune et Tautre et j'étais heureux de vos dons. Un moment m'ôta tout, et sans perdre Testime de moimême.... Mais sachez qui je suisi et par un ^eul trait, jugez de ma vie ; on savait notre refroidissement à Genève et j'ai pris ce moment de fermentation terrible, pour dire que jamais, non jamais, vous ne m'aviez été plus cher. »

. Rousseau ne fut pas insensible à ce retour, mais loin de se reconnaître le moindre tort, il prétend au rôle généreux, celui du pardon, et en cela il est inférieur au brave Moultou.

« Il était bien cruel que chacun de nous désirant si fort conserver .l'amitié de l'autre crût également l'avoir perdue. Je me souviens très bien, moi qui suis si peu exact à écrire, de vous avoir écrit le dernier. Votre silence obstiné me navra l'âme.... Je plaignais votre faiblesse sans accuser votre cœur.... Si vous revenez sincèrement, votre retour

me rendra la vie. Malheureusement, je trouve dans votre lettre plus d'éloges que de sentiments. Je n*ai que faire de vos louanges, et je donnerais mon sang pour votre amitié. »

Tout cela est bien froid, et la lettre attendrie de Moultou, quoique fière pourtant, méritait peut-être plus d'élan. L'auteur étouffait l'homme M on le sent bien à ce passage sur les Lettres de la montagne :

. « Quant à mon dernier écrit, loin de Tavoir fait par animosité, je ne l'ai fait qu'avec la plus grande répugnance, et vivement sollicité ; c'est un devoir que j'ai rempli sans m'y complaire : mais je n'ai qu'un ton ; tant pis pour ceux qui me forcent de le prendre, car je n'en changerai sûrement pas pour eux. Du reste, ne craignez rien de l'effet de mon livre, il ne fera du mal qu'à moi. »

Quoi qu'il en soit, le raccommodement, désiré des deux parts, fut durable, et Moultou

I Pour être juste, il faut dire que la lettre suivante est d'un ton tout différent. Cette fois l'ami reprend le dessus, le cœur parle : « Comptons donc désormais Tun sur l'autre, et que notre confiance soit à l'épreuve de l'éloignement, du silence et de la froideur d'une lettre; car quoiqu'on ait toujours le même cœur, on n'est pas toujours de la même humeur...* (7 février 1765.)

Plus tard, il écrivit encore :

« Je sens le prix de ce que vous avez fait pendant que nous ne nous écrivions plus. Je me plaignais de vous et vous vous occupiez de ma défense. On ne remercie pas de ces choses-1^, on les sent. On ne fait point d'excuses^ on se corrige. » (9 mars.)

A la bonne heure I Voilà le bon Rousseau !

se donna de nouveau tout entier à la défense de son ami. Il continua à le tenir au courant de tout ce qui se passait à Genève, pour ou contre lui, et rien ne vint plus attiédir et troubler une sollicitude qui se prolongea même après la mort de celui qui en était l'objet ^

En dépit de la vive antipathie que Moultou éprouvait pour Voltaire, et qu'il a exprimée dans le passage cité plus haut et dans beaucoup d'autres de ses lettres à Rousseau, il finit par se lier avec le patriarche de Femey. L'affaire de Calas en fut l'occasion, et Voltaire mit de la coquetterie à attirer à lui cet ami de son rival. En même temps et sans cesser de répandre contre Jean-Jacques force épigrammes et perfides insinuations, il témoignait un vif désir de se réconcilier avec lui. Rousseau, prévenu par Moultou, ne se fia pas à la sincérité de ces déclara-

» La correspondance néanmoins se ralentit beaucoup, et à partir de 1765, il y a de grandes lacunes. On ne possède pas de lettres de Moultou après celles du 12 mars et du 15 août de la même année au 7 mars 1768, la Correspondance de Rousseau n'en contient point adressée à Moultou. Celui-ci, dégoûté de tout ce qui se passait à Genève, paraît être retourné à Montpellier, son pays natal. U revint mourir à Coinsins *, en 1785, après avoir toutefois revu son ami à Ermenonville en 1778.

* Village du cantgn de Vaud, prés de Genève.

tions; cependant il n'aurait pas demandé mieux que d'y croire, et montra une fois de plus combien, au fond, un grand sentiment de justice et de bienveillance l'emportait chez lui sur toute rancune, H écrivit à Moultou (21 mars 1763) :

c< M. de Voltaire vous a paru m*aimer parce qu'il sait que vous m'aimez; soyez persuadé qu'avec les gens de son parti, il tient un autre langage. Cet habile comédien, doits instructus et arte peîasgd, sait changer d# ton selon les gens à qui il a affaire. Quoi qu'il en soit, si jamais il arrive qu'il revienne sincèrement, j'ai déjà les bras ouverts ; car de toutes les vertus chrétiennes, l'oubli des injures est, je vous jure, celle qui me coûte le moins. Point d'avances, ce serait une lâcheté ; mais comptez que je serai toujours prêt à répondre aux siennes d'une manière dotit il sera content. Partez de là si jamais il vous en reparle. »

•La réconciliation n'eut jamais lieu, et Voltaire, loin de s'adoucir, couronna sa longue guerre contre Rousseau par l'abominable libellé intitulé Sentiment des citoyens, tissu d'injures et de grossièretés fort indignes d'un tel homme et de tout homme qui se respecte. Il est vrai qu'il ne l'avoua pas, mais on a la certitude qu'il en était l'auteur, et les éditeurs n'hésitent plus à le joindre à ses œuvres. Rousseau l'attribua au ministre Vemes, et, pour toute réponse, la fit imprimer et répondre à profusion.

Je m'arrête : il en est des lettres comme des visites, on ne finirait pas de les compter, et moins encore d'en relever tous les traits curieux et intéressants. C'est là que l'homme et l'écrivain se montrent sous toutes leurs faces, ou plutôt sous leurs facettes ; on les entend, on les voit, on les surprend ; mais ils ne se livrent pas d'emblée ; il faut entrer dans leur intimité, et y passer chaque jour quelques heures, se faire en un mot leur hôte et leur ami. Tout le monde a ce droit et peut en profiter, à la condition d'y aller soi-même. On ne s'amuse, ni ne s'instruit par chargé de procuration.

Mais pour connaître Rousseau, il ne suffit pas de le chercher dans son logis, devant un bureau ; c'est là qu'il est le moins. En tout temps, même lorsqu'il copie de la musique pour gagner sa vie, il consacre une partie de ses journées, la meilleure à son gré, en promenades et en rêveries vagabondes. Ce goût, inné chez lui, devint de bonne heure un besoin impérieux. Sa jeunesse entière se passe à errer par monts et par vaux, en Savoie,

en Suisse, en France. Aux Charmettes, où son esprit s'ouvre et se forme, il se lève avant l'aube, il étudie sous la tonnelle du jardin, et la contemplation des oeuvres de Dieu exalte son âme et la remplit d'une pieuse admiration. C'est sur le chemin de Vincennes, au pied d'un ormeau, qu'il tombe, saisi par la muse, et devient auteur sans l'avoir voulu. Tous ses grands ouvrages, il les médite, il les compose en parcourant les agrestes paysages des environs de Montmorency.

Jean-Jacques, condamné -à vivre dans une chambre, n'eût été peut-être qu'un homme ordinaire ^ Au dehors, en plein air, devant les vastes horizons, ou dans le calme profond des solitudes, son génie fermente; la marche avive ses idées, les mille spectacles que la campagne offre à chaque pas charment son ima-

' « J^cz de ce que deviendrait cloué dans sa chambre un pauvre malheureux qui n*a d'autre soulagement ni d'autre plaisir dans la vie que la promenade et qui n'est plus qu'une machine ambulante ? (Lettre à lord Maréchal, 24 août 1764.)

» A force d'habitude, les déplacements sont devenus pour moi des besoins. » Lettre à Dupeyrou, 24 janvier 1765. « Je n'ai pas besoin de société pour me garantir de l'ennui, mais j'en ai besoin pour me détourner de rêver et d'écrire. Tant que je vivrai seul, nu tête ira malgré moi. ».(Ibid., 6 avril 1765.)

gination et Texcitent; la nature l'inspire, elle lui parle, il Técoute, et les belles pages que nous admirons ne sont, il TafErme, qu'un faible écho de tout ce qu'elle a murmuré à son oreille et fait entendre à son cœur.

L'âge, comme toujours, ne fit que renforcer cette habitude, si toutefois on peut donner ce nom à ce qui semble avoir été la condition de l'existence et du talent de Rousseau. Bien plus, à ce penchant originel vient s'ajouter l'attrait puissant de la science. Le philosophe ne se contente plus de jouir^n spectateur ému des beautés du monde extérieur et d'en admirer l'ordre général, il en veut pénétrer les détails ; il exanoine, il analyse, il se fait botaniste, et il eût été géologue, à coup sûr, si la géologie, qui a pris dès lors la première place dans les études d*histoire naturelle, avait existé à cette époque.

A Motiers, ainsi que partout où il a vécu, Rousseau sortait tous les jours, même en hiver, pour peu que le temps et sa santé le permissent, et la belle saison se passait pour lui en excursions de tous les côtés. Outre celles dont nous allons parler, et de fréquents voyages au canton de Vaud, il visitait souvent lord Maréchal, au

château de Colombier, M"* de Luze, au Bied ', Dupeyrou, à Neuchâtel, le colonel de Pury, à Mon-Lesi. Nous savons qu'il a poussé plusieurs fois jusqu'aux extrémités du pays, à la Perrière, chez le docteur Gagnebin, qu'il allait de son pied léger à Pontarlier, — sept lieues, — et la tradi-« tion qui a laissé son nom à plusieurs chemins et sentiers de la vallée, prouve assez qu'il l'a parcourue assidûment.

Cependant lui-même ne s'arrête jamais à ces souvenirs. Avait-il oublié, en écrivant ses confessions les journées heureuses employées à recueillir des plantes alpestres au Chasseron, au Creux au Van, sur les bords du Doubs, ou ces lieux qui nous semblent si pittoresques, si grandioses et qui attirent à la fois les savants et les ignorants, les curieux et les botanistes, lui avaient-ils paru vulgaires et indifférents? Une chose est sûre, il les a connus et étudiés, non par de rapides excursions, mais par des séjours, par des établissements prolongés, expéditions de science, de plaisir, d'amitié, auxquelles aucun agrément ne manquait; et il n'en a rien dit. On comprend moins encore ce silence, ce lapsus

' Belle habitation au bord du lac de Neuchâtel.

memorùe, lorsqu'on sait d'un témoin oculaire l'entrain, la gaîté que Jean-Jacques apportait à ces explorations; il en était l'âme, il y mettait tout son cœur et tout son esprit, ayant laissé au logis, près de Thérèse, ses soucis, sa misanthropie, même tout sentiment d'amour-propre et de supériorité. Bonnes gens, aimables et gais étaient ses compagnons ; bon homme il était lui-même avec eux: Tauteur avait disparu, il ne restait que le fils de l'horloger, se livrant avec abandon aux libres allures que permet la montagne et au bienêtre enfantin qu'elle inspire. Ces entr'actesà son rôle officiel, ces intermèdes champêtres au milieu de la tragédie, valaient bien, ce me Semble, la peine d'être rappelés. Ils auraient jeté quelques notes claires et reconfortantes dans k symphonie lugubre de ses plaintes, et par cela n'eussent fait qu'en accentuer le ton grave et pathétique. La vie n'est jamais si simple et toute tournée d'un seul côté; les nuances s'y mêlent et s'y confondent perpétuellement : le blanc compense le noir, le rire perce les pleurs, l'arc-en-ciel traverse l'orage. L'homme ne supporterait pas la douleur si le sourire et l'espérance n'en venaient par moments tempérer l'amertume, ni la joie.

entièrement dépouillée d'inquiétude ou de regret. Cette loi ressort telleçient de notre nature, et de l'ordre des choses, -que, malgré soi, on se prend à douter de la parfaite exactitude d'une histoire qui n'en tient pas compte. Si nous sommes parfois trop peu touchés du chagrin de Rousseau, si nous cherchons à expliquer ses tristesses par l'influence d'une idée fixe et d'une aberration d'esprit, peut-être ne faut-il pas l'attribuer à une autre cause. Croire à un complot universel, à une persécution générale, est aussi difficile qu'à une bienveillance absolue et à un bonheur sans intermittences.

Cette réflexion s'adresse également, je ne puis le cacher, au récit qu'un ami de Jean-Jacques nous a laissé de leurs courses dans la vallée et aux environs. Il y manque des ombres. Au milieu de ce pastel tout fi'ais et tout bleu, on voudrait quelques touches, au moins, grises et ternes. Mais le prenant tel qu'il est, et le plaçant à côté du tableau sombre peint par Rousseau, l'un complète l'autre ; nous avons l'image vraie. Les contrastes et les oppositions s'expliquent d'ailleurs. Celui-ci, malade, vieilli, persécuté, ne voyait plus le monde, les hommes et lui-même

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que dans le reflet crépusculaire d'un soir d'hiver. Celui-là était resté sous le charme des heures passées dans l'intimité d'un grand homme.

Ce narrateur couleur de rose se nommait d'Eschemy : il était né à Neuchâtel, d'une famille noble et riche, naturalisée à la révocation de l'Édit de Nantes. Sans être un grand écrivain, un grand penseur, un grand artiste, il avait de l'instruction, de l'esprit et le goût des choses distinguées. Musicien, auteur, épicurien, philanthrope et philosophe, ce fut un amateur en tout et parfait gentilhomme par dessus le marché. Au commencement de Tannée 1762, il s'était lié à Paris avec la plupart des littérateurs et des encyclopédistes, et chez l'un d'eux il avait rencontré Rousseau, mais sans lui parler. Lorsqu'il le sut établi dans son pays, lui-même revint s'y fixer.

« J'avais loué, dit-il, une petite maison à Motiers pour jouir des charmes d*un vallon délicieux, pour y être seul, pour y vivre avec moi-même entre la culture des lettres, la promenade et la chasse. Le petit établissement que j'y avais formé n'avait aucun rapport avec l'homme illustre qui habitait le même village. J'ai été près de trois mois sans l'apercevoir ou le rencontrer. C'est à travers la joie bruyante d'une fête et d'un bal que je devais pénétrer

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jusqu'à lui, et ce qui peut surprendre, c'était dans les montagnes de la Suisse , dans les gorges du Jura, qu'en hiver quatre-vingts personnes des deux sexes, toutes bien mises, et dans le nombre vingt croix de Saint-Louis, se trouvaient rassemblées pour cette fêté. M^ie Levasseur vint à moi : « Comment, monsieur, vous êtes ici depuis plu- » sieurs mois et vous n'êtes point venu voir M. Rousseau ! » — Je sais, mademoiselle, que M. Rousseau n'aime pas » les visites , que ce qu'il redoute le plus ce sont les im- » portuns, et je n'ai pas voulu en augmenter le nombre. » — Vous n'avez rien à redouter de ce côté-là, me dit- » elle, et je vous réponds que M. Rousseau vous verra » avec le plus grand plaisir. »

» Deux jours après, je me rendis à cette invitation. Je trouvai Jean-Jacques assis sur un petit banc de pierre, audevant de sa maison rustique, exposé aux rayons d'un beau soleil qu'on ne fuit pas en février. Le premier regard fut pour moi, le second sur son vêtement, et le premier mot qu'il me dit en le désignant fut : il est fou, mais commode. La connaissance fut bientôt faite. »

Malgré la déclaration de d'Escherny, il est permis de croire que sa venue à Motiers n'était pas aussi indépendante de la présence de Rousseau qu'il TafErme. Mais feinte ou réelle, cette indifférence était la meilleure recommandation qu'il pût avoir auprès du philosophe. On voit bien en effet que celui-ci, piqué de cette réserve froide, lui dépêcha Thérèse à la première occasion, tandis qu'il eût peut-être éconduit ce visiteur,

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comme beaucoup d'autres, si d'Eschemy se fût montré trop empressé et trop obséquieux.

Il n'est pas besoin de s'appeler Rousseau pour agir ainsi. Tous tant que nous sommes, nous voulons ce qui nous fuit et nous dédaignons ce qui vient naturellement de notre côté.

Je ne puis taire d'ailleurs que la mémoire de d'Eschemy ne semble pas très-fidèle sur ce point. Il a dû nécessairement faire quelques avances à son voisin, car Rousseau, le 2 février 1764, lui envoie un billet qui est une réponse, et dans lequel on lit ce passage peu encourageant :

« Au reste, si notre goût commun pour la retraite ne nous rapproche pas l'un de l'autre, ayez-y peu de regret ; j'y perds plus que vous peut-être : on dit votre commerce fort agréable, et moi je suis un pauvre malade fort ennuyeux; ainsi, pour l'amour de vous, demeurons comme nous sommes »

Ceci ne détruit pas le récit du bal; il se peut qu'après avoir écrit et reçu la lettre de Rousseau d'Eschemy se tint à l'écart jusqu'à sa rencontre avec M"** Levasseur. Ce qui est moins explicable, une fois la glace rompue et l'intimité formée, une intimité de tous les jours pendant plus d'une année, c'est le silence absolu que Rousseau garde

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sur cette relation, et le ton cérémonieux, avec un froid : monsieur, tout court, qui règne dans les deux seules lettres à l'adresse de d'Eschemy que contient la correspondance. Ces deux lettres toutefois, loin de compromettre la véracité de d'Escherny témoignent en sa faveur.

Elles confirment deux faits racontés par lui; la mission dont il avait été chargé par Diderot de faire sa paix avec Jean- Jacques, et la recherche qu'ils firent ensemble d'une installation dans le bas du pays vers Cressier : deux choses qui exigent au moins des rapports fréquents et une certaine confiance réciproque.

Avec Rousseau, il faut toujours faire une part à l'inattendu, compter sur quelque crochet hors des routes battues. S'il nomme à peine une fois et en passant son voisin dans les Confessions y tandis qu'il cite d'autres personnages avec lesquels il n'eut que des relations moins suivies et plus courtes, les récits de d'Escherny ne sont pas moins pour nous une source de renseignements très-sûrs et du plus vif intérêt : il a pu broder, — on brode toujours quand on raconte, — mettre un peu de fard à ces bons souvenirs de la jeunesse, mais le canevas en est réel, le

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fond en est vrai, on n'invente pas tant de petits détails précis, pris sur le vif et que vingt témoins pouvaient contredire, s'ils eussent été faux. Tout au contraire, la tradition, çà et là un mot de Dupeyrou, du colonel de Pury, de Jean-Jacques lui-même, attestant une date, un fait, une rencontre, tout les appuie, rien ne les dément. Tenons donc pour exactes, dans leurs traits essentiels les peintures que d'Eschemy nous donne de la vie de Rousseau à Motiers et opposons-les, ou pour mieux dire, ajoutons-les à celles du philosophe.

'xiii

Rousseau n* était pas riche; il avait devant lui à son arrivée au vallon quelques centaines de louis, produit de YHélotse et de VÉmilCy somme qu'il se hâta d'augmenter en publiant, quoique encore informe à son gré, le Dictionnaire de musique. Ce livre lui valut cent cinquante louis comptant et cent écus de rente viagère, revenu qui était « comme rien pour un homme sur qui les quidams et lès gueux venaient incessamment fondre comme les étoumeaux, » et dans un pays

OÙ déjà alors on se plaignait du prix des choses

nécessaires à la vie '.

«c Les denrées sont chères, écrit Jean-Jacques, parce que le pays en produit peu et qu'il est fort peuplé ', sunout depuis qu'on y a établi des manufactures de toile peinte et que les travaux d'horlogerie et de dentelles s'y multiplient. Pour y avoir du pain mangeable, il faut le faire chez soi, et c'est le parti que j'ai pris à l'aide de M*ïe Levasseur; la viande y est mauvaise, non que le pays n'en produise de bonne, mais tout le bœuf va à Genève ou à Neuchâtel, et l'on ne tue ici que de la vache. La rivière fournit d'excellente truite, mais si délicate qu'il faut la manger sortant de l'eau. Le vin vient de Neuchâtel et il est très bon, surtout le rouge ; pour moi je m'en tiens au blanc, bien moins violent, à meilleur marché et selon moi beaucoup plus sain. Point de volaille, peu de gibier, point de fruit, pas même des pommes, seulement des fraises bien parfumées en abondance. »

Écoutons maintenant d'Eschemy :

« Il doit m'être permis de dire un mot des excellents dîners que j'ai faits à Motiers chez Jean-Jacques en tête-à-tête avec lui. La cuisine était simple, telle qu'il l'aimait, et je partageais bien son goût ; apprêtée supérieurement, et dans ce genre simple il n'est pas possible de faire mieux que W^^ Levasseur; c'étaient de succulents légumes, des gigots de moutons, nourris dans le vallon

< Rousseau dépensait soixante louis par année. Il écrivait à M. Marteau : « Ne songez pas i venir ici avec une femme et 1200 livres de rente. »

* La population a plus que doublé dès lors et le prix des denrées a suivi la même progression.

de th3rm, de serpolet, et d'un fumet admirable et parfaitement rôtis. UAreuse nous fournissait des truites saumonées dont elle abonde, et, dans la saison, je n'ai mangé à aucune table de Paris des cailles et des bécasses comparables à celles qu'on nous apportait ; c'étaient des pelotons de graisse! Nous ne buvions que des vins du pays, mais ceux de Cortaillod, dans les bonnes années, sont aussi bons que les meilleurs vins de Bourgogne. »

Allons! les solitaires n'étaient pas bien à plaindre. Si Ton vit bien en Suisse aujourd'hui, on n'y vivait pas trop mal autrefois. Poursuivons :

« La conversation était vive, animée; elle roulait sur toutes sortes de sujets ; rien de suivi. L'air des montagnes est vif, nous mettions plus de suite dans notre appétit que dans nos entretiens, et nous mangions avec toute la réflexion dont nous les dispensions ' ; souvent des dissertations sur les plats qu'on nous servait et sur les qualités de chaque mets, dignes de figurer dans la gastronomie ou d'être inscrites au Rocher de Cancale.

» W^ Levasseur paraissait de temps en temps et rompait le tète-à-tète. Rousseau s'égayait à ses dépens, quelquefois aux miens, mais je le lui rendais. Je faisais compliment à MU« Levasseur sur son dîner; ce qui m'étonne, c'est que, malgré mes invitations, jamais Rousseau ne voulut permettre qu'elle se mît à table avec nous. Il était à son aise et fort gai, et sans la gaîté, la liberté et l'appétit, point de plaisir à table. Nous prenions le café. Point de liqueur. Quelquefois après dîné, Jean- Jacques se mettait à son épinette, m'accompagnait quelques airs italiens ou en

I On s'aperçoit que ce n*est plus Rousseau qui écrit!...

CONCERTS AU BORD DE L'eAU. i6$

chantait lui-même. Quand c'était chez moi, je lui chantais des romances de sa composition ou de la mienne, accompagné de ma harpe; car c'était à qui ferait la meilleure musique sur les mêmes paroles.... Le soir, dans Tété, c'étaient des promenades dans les bois des environs. Dans les beaux clairs de lune, il se plaisait sur les bords de TAreuse à chanter des duos; nous avions toujours bon nombre d'auditeurs, surtout les jeunes filles du village qui ne manquaient pas de venir nous écouter. »

Parmi ces jeunes filles, dans les petites, se glissait parfois une bonne grand'-mère que j'ai connue ; elle avait conservé de Rousseau le souvenir le plus firais, le plus riant, le plus attendri, celui d'un homme simple et bon avec les enfants; presque centenaire, elle en parlait encore avec vivacité, peignait sa tournure, son bonnet fourré, sa robe à grands ramages, et revoyait des yeux de la mémoire, savourait, respirait les beaux bouquets de fleurs et de fraises qu'il lui rapportait de ses promenades.

A ce propos, et par avance, je ne puis m'empêcher de placer ici une réflexion. Cette dame, par sa famille, appartenait au groupe le plus rigidement huguenot et orthodoxe du village; elle aurait dû ne recueillir autour d'elle et n'entendre que des discours et des impressions hostiles à Tauteur impie et révolutionnaire; cependant

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l66 LE SAUT DU DOUBS.

jamais un mot de sa part n'a trahi.rien de semblable; l'image restée dans son esprit était toute bienveillante et favorable. N'est-ce pas là une présomption de plus que l'animosité dont parle Rousseau n'était point si générale qu'il l'a cru et qu'il l'a dit? En tous cas, nous y voyons un nouvel exemple de la séduction que le bourru, le misanthrope Rousseau exerçait partout,même sans le vouloir et contre sa volonté. Ses succès dans le monde parisien ont devancé de beaucoup sa réputation ; il ne lui a manqué que de savoir en jouir simplement.

Revenons à d'Escherny. Il a fait, dit-il, près d'un millier de lieues avec Rousseau, toujours à pied et sans sortir du canton. Leur première course fut une excursion au Saut du Doubs.

Deux comtes polonais étaient venus à Motiers « faire une visite à celui que tout le monde voulait voir. » On les avait adressés à d'Escherny, afin qu'il les présentât à Rousseau, car il était devenu, à ce qu'il assure, « son grand-maître des cérémonies. » Mais Rousseau était absent, — à Yverdon, — et d'Escherny seul reçoit ces étrangers. Ceux-ci arrivaient des montagnes; tout en parcourant le yallon, ils racontent la

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