LE COMTE DE ZINZENDORF
Une seconde lettre du mois de novembre contient ces mots : « Je suppose que vous n'aviez guère de papiers au Champ du lyioulin ; » de sorte que si l'installation reste incontestable, on peut assurer quelle était peu complète/ et que Rousseau ne s'y arrêta jamais longtemps.
Ce comte de Zinzendorf n'est pas, comme le dit M. Streckeisen-Moultou en publiant ses deux lettres, le fondateur de la secte des Moraves, mort en 1760 — les lettres sont de 1764. — C'est son neveu, un grand voyageur, économiste et philanthrope; il parcourut toute l'Europe et consigna ses observations, dans un manuscrit, en jfrançais, de plus de soixante volumes déposés aux archives de Vienne. La Ga^^te d'Augsbourg en a extrait récemment (janvier 1869) ^^ récit de son entrevue avec Rousseau, et cet article retraduit en français a été publié par le Musée neuchâtelois.
Si, du point où nous sommes, on jette un regard en arrière sur ces trois années de Motiers, si l'on suit ce flot incessant de visiteurs, si l'on
LE LABEUR Dlf ROUSSEAU. 201
accompagne Jean-Jacques chez ses voisins, chez SQS amis, dans ses courses, si l'on additionne la somme de travail que représente une correspondance égale à plusieurs in-folio, sans oublier d'y joindre la lettre à M«^ de Beaumont, — une brochure, — les Lettres de la Montagne, — un ouvrage capital, — l'achèvement du Dictionnaire de musique, puis les affaires, les soins courants et journaliers de la vie auxquels personne n'échappe, enfin les démêlés et les tourments, inévitable récompense de ceux qui veulent instruire leurs semblables et les corriger, on reste étonné, confondu d'un labeur pareil. Un homme robuste, actif, infatigable n'y aurait pas suffi, et l'infirme, le paresseux Rousseau en vient à bout 1 !
La surprise redouble lorsqu'on se souvient de la difficulté que, l'auteur de tant de volumes éprouvait à composer, à écrire, et du soin qu'il apportait aux moindres détails de forme et de
' Rousseau à Motiers écrivait debout sur une planche fixée à la paroi, dans une chambre mal éclairée. Ce pupitre de sapin, grossièrement raboté et muni à sa partie inférieure d'un trèshaut rebord a été vendu à un étranger (vers 1820) pour la somme de 8 liv. 8 s. Jusqu'alors, un très-grand nombre de visiteurs s'étaient estimés heureux d'en détacher de petits copeaux. (Allamand, Statistique du Val de Travers, 1836.)