‹ J.-J. Rouseau au Val de Travers, 1762-1765Chapitre 82 sur 135 · MÉTHODE DE TRAVAIL · texte numérisé non relu

MÉTHODE DE TRAVAIL

ceaux connus ou inédits. Je n'en veux citer qu'un exemple et je l'emprunte à M. Félix Bovet. Son introduction au Discours sur les richesses^ publiée par lui pour la première fois en 1853, peut s'appliquer à tous les manuscrits de Rousseau :

« Uouvrage n'est malheureusement qu'ébauché, le commencement seul a été mis au net : il est copié dans un petit cahier in-40. Quant aux pensées que l'auteur voulait employer dans la suite de son ouvrage, elles sont griffonnées sur un grand nombre de petits morceaux de papier de formes diverses. Tandis que les premières pages copiées sans beaucoup de ratures paraissent avoir reçu leur rédaction définitive, les fragments placés à la suite ne sont encore que des brouillons. Ce n'est pas toutefois le premier jet de la pensée de Rousseau, car la plupart sont chargés de corrections. Je les ai tous transcrits, quoique quelques-uns ne présentent que peu d'intérêt. On verra que Rousseau notait à mesure qu'elles lui venaient à l'esprit, non-seulement les pensées dont il voulait faire usage, mais les phrases et les expressions qui lui paraissaient heureuses et qu'il pensait pouvoir une fois ou une autre placer dans ses écrits. Quoique le soin extrême avec lequel l'illustre écrivain polissait son style soit devenu presque proverbial, celui qui n'a pas vu ses manuscrits ne peut encore s'en faire une idée. Telle expression, telle image, telle alliance de mots qui nous paraît toute simple et que nous lisons sans y prendre garde, a été changée et corrigée jusqu'à dix fois; souvent même la phrase a précédé la pensée. Rousseau prépare d'avance à ses idées des ornements qu'il trouvera tout prêts pour les embellir une fois écloses. Ainsi l'on voit une

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jeune femme travailler avec un tendre zèle aux vêtements d'un enfant qui n'a pas encore vu le jour. »

Utpicturapoesis. C'est la méthode des peintres. Ils dessinent ce que la nature leur offre à Timproviste de beau, de curieux ou de rare, et ces traits recueillis en passant donnent plus tard à des tableaux non encore soupçonnés et entrevus, ces détails pittoresques et vrais, cette forme juste et parfaite par lesquels vivent les œuvres d'art. Rien de complet ne s'improvise. La matière rebelle ne cède qu'à l'effort persévérant, il faut l'attaquer et la vaincre sans cesse ; lutte acharnée, éternelle, où l'artiste se consume. La mer est sans fond, le ciel sans limites, l'idéal plus vaste, plus resplendissant encore ; et boue et terre et cailloux sont les mots et les couleurs qui doivent représenter les mobiles aspects du monde et de la pensée. L'homme ne crée rien. Rousseau n'a fait que reproduire les sentiments et les idées de son époque, mais il a su les exprimer avec clarté, avec précision, et dans un langage plein d'harmonie, de grâce et de force. Et s'il l'a pu faire, si ses écrits sont immortels, ce n'est pas seulement l'effet d'une éloquence naturelle et d'un don particulier, c'est aussi le résultat d'un

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