‹ J.-J. Rouseau au Val de Travers, 1762-1765Chapitre 84 sur 135 · NOUVEAUX PROJETS · texte numérisé non relu

NOUVEAUX PROJETS

séquence de ces messieurs. L'union seule de ces deux mots serait à mon sens un argument sans réplique; et voilà en quoi consiste la finesse de l'emploi des mots. Pardon, monsieur, de mes longueries; mais comme vous pouvez avoir quelquefois, dans Thonnètetë de votre âme, l'occasion de parler au public pour le bien de la vérité, j'ai cru que vous seriez peut-être bien aise de connaître la règle générale qui me parait toujours bonne à suivre dans l'emploi des mots. »

Rousseau avait adressé (13 novembre 1763) des conseils dans le même sens à M. Séguier de Saint-Brisson, cet officier qui voulut, après la lecture de VÉmile, quitter Tépée pour la plume, et se faire auteur. Cette lettre est fort intéressante ^; elle montre bien le goût sûr et délicat de Jean- Jacques, son exquis sentiment des nuances, et l'attention extrême qu'il apportait à mettre en parfaite harmonie le style et le sujet.

Parmi les travaux de Rousseau, il ne faut pas omettre deux projets qui l'occupèrent beaucoup : une édition générale de ses ouvrages et la préparation de ses mémoires. Le premier après de longues négociations échoua; le second aboutit aux Confessions. Il n'en commença pas la rédaction à Motiers, mais il consacra un temps consi-

' Publiée dans les Œuvres et correspondances inédites de J.-J. Rousseau.

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dérable à faire le triage de ses papiers et à transcrire dans un recueil les lettres qui pouvaient lui être utiles pour l'accomplissement de ce projet. Ce fut sans doute l'emploi des mauvais jours, où la neige et la tempête le retenaient auprès du poêle. Il y pensait d'ailleurs constamment et en parlait à tout le monde, « très imprudemment, » dit-il, et il ajoute :

« Cette entreprise connue fut, autant que j'en puis juger, la véritable cause de l'orage qu'on excita pour m'expulser de la Suisse et me livrer entre des mains qui m'empêchassent de l'exécuter. »

Rien n'est moins prouvé. Personne à Neuchâtel et au Val de Travers ne pouvait se croire assez mêlé et d'une manière assez importante à la vie du grand penseur exilé pour craindre de lui en voir raconter l'histoire. Personne non plus n'ignorait qu'il avait auprès du grand Frédéric et chez lord Keith un refuge tout prêt où ne lui manquerait pas la liberté d'écrire.

La persécution de Rousseau et son départ de Motiers eurent des causes plus directes et plus prochaines. La plus évidente et la plus avouée fut la publication des Lettres écrites de la montagne. Mais d'autres, d'un ordre inférieur, per-

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sonnelles, locales, difficiles à préciser, vinrent se joindre à celle-là. Dans le nombre les amis et les défenseurs du philosophe n'ont pas hésité à placer comme point de départ et premier foyer le mécontentement de ceux qui n'avaient pu être admis dans la société formée pour la publication de ses œuvres.

La première lettre, dite de Goa, et sur laquelle nous reviendrons, débute ainsi :

« Il faut d*âbord vous rappeler que dans les derniers mois de Tannée précédente, quelques particuliers de ce pays, ayant proposé à M. Rousseau, sous des conditions acceptées par lui, d'entreprendre une édition générale de ses ouvrages, tant manuscrits que déjà publiés, en avaient, sur leur première requête, obtenu la permission du gouvernement. Cette entreprise très lucrative tenta la cupidité et fit des mécontents de ceux qui ne purent y avoir part. C'est dans ces circonstances que parurent les Lettres écrites de la montagne, ouvrage qui a servi de fondement ou de prétexte à la tracasserie dont je dois vous rendre compte. Vous savez que ces lettres, dévorées avec avidité, reçues avec fureur, furent proscrites ou brûlées dans quelques États. Pour nous, nous demeurâmes tranquilles spectateurs de ces feux de joie jusqu'à la fin de février, que le zèle de notre clergé si longtemps assoupi, eut reçu tous les aliments nécessaires pour produire un embrasement. Alors la vénérable Qasse (c'est le corps des pasteurs de ce pays) dénonça au gouvernement et au magistrat municipal les Lettres écrites de la montagne comme un ouvrage impie.

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abominable, etc., etc., en sollicita la proscription, ainsi que la suppression du consentement accordé pour Tédition projetée. »

On sent bien aussi dans les rapports que le Conseil d'État adresse à Berlin sur cette affaire, et malgré le soin qu'il prend de signaler le poison caché dans les Lettres de la montagne, qu'il y a autre chose, un dessous, qu'on ne dit pas et quijperce néanmoins.

Lorsque le libraire Fauche sollicite la permission de réimprimer un recueil des ouvrages de Rousseau, les prudentissimes conseillers n'osent répondre ni oui, ni non; ils n'autoris^ent pas, ils tolèrent, quitte à retirer cette concession dès qu'il leur plaira de le faire.

Sur ces entrefaites, les Lettres paraissent, le clergé s'émeut, le Conseil d'État prend peur; il oublie son opposition ordinaire ^ l'autorité ecclésiastique et dans une lettre datée du 4 mars 1765, il communique au roi, en les appuyant, les représentations de la Classe.

Cette pièce jette un jour trop curieux sur la situation et tient trop à notre sujet pour n'être pas reproduite ici :

210 LETTRE DU CONSEIL d'ÈTAT.

a Sire, le sieur J.-J. Rousseau, connu par divers ouvrages répandus dans le public, forma il y a quelques années le dessein de venir s'établir dans cette souveraineté, et obtint à cet effet des lettres de naturalité de milord maréchal d'Ecosse qui les lui accorda avec la protection de Votre Majesté.

» Le sieur Rousseau, dès lors à l'abri de cette protection, s'est retiré dans le Val de Travers, où la commune de Couvet Ta admis au nombre de ses communiers, en sorte qu'il est aujourd'hui sujet et habitant de cette souveraineté et qu'il en a fait sa nouvelle patrie. Il y a vécu tranquillement d'une manière simple et sans reproche, ce qui lui a mérité tout l'accueil et tout l'agrément qu'un homme à talent peut attendre d'un peuple civilisé, et tout concourait à lui en assurer la continuation, lorsqu'en reprenant la pente de son génie, il s'est occupé à mettre au jour un nouvel ouvrage sous le nom de Lettres écrites de la montagne, ouvrage qui a été interdit à Berne et à Genève.

» Avant la production de ce dernier ouvrage, un libraire de cette ville, nommé Fauche, nous vint demander la permission de réimprimer un recueil des ouvrages du sieur Rousseau, sous les yeux et la correction de l'auteur luimême, à l'effet de quoi il y avait une entreprise de plusieurs souscrivants pour établir une imprimerie au Val de Travers. Cette demande nous parut dans le cas de celles qu'on ne peut refuser absolument ni refuser pleinement, ce qui nous détermina à faire dire au libraire Fauche que le Conseil d'État ne pouvait pas lui accorder la permission qu'il demandait, mais cependant qu'il n'apportait aucune oppositipn formelle à son dessein, le Conseil se restreignant à une simple tolérance. Cette tolérance ne pouvait

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naturellement avoir en vue que les ouvrages du sieur Rousseau qui avaient paru jusqu'alors.

Cependant la Compagnie des Pasteurs, craignant que le libraire Fauche n*y donnât plus d'extension et ne s'en prévalût pour enrichir sa réimpression en y ajoutant les Lettres écrites de la montagne qui ont paru depuis peu, a pris l'alarme et insiste particulièrement sur la suppression de cette pièce, qui est caractérisée, ainsi que Votre Majesté pourra le voir dans la représentation ci-jointe à la Compagnie des Pasteurs, comme ce qu'il peut y avoir de plus pernicieux contre les principes fondamentaux de la foi chrétienne.

» Nous ne doutons pas que cet écrit n'ait déjà fait du bruit à Berlin et qu'il n'y ait été répandu comme il Ta été en Hollande et dans les états de notre voisinage, où il a été condamné et proscrit; ainsi sans nous attacher à en extraire et à en relever les maximes, nous ne parlerons que relativement à ce qui peut être de quelque influence dans notre pays.

« Nous craignons, sire, que la publicité de ces écrit» dans lesquels n'est pas observée la modération nécessaire sur les dogmes de la foi, ne produise des effets dangereux parmi nous, où le laboureur qui semble n'être né que pour les ouvrages grossiers de la campagne, est naturellement spéculatif et occupe son loisir à la lecture de toutes sortes de livres, comme nous l'avons éprouvé, il n'y a pas longtemps, à l'occasion du dogme de la non éternité des peines. En sorte que le conseil n'a pu se dispenser de suspendre l'effet de la tolérance accordée au libraire Fauche, en attendant que les lumières supérieures de Sa Majesté aient démêlé les divers intérêts que présente la remontrance de la compagnie des pasteurs relativement

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