J.-J. Rousseau
« Mes écrits ne peuvent plaire qu'à ceux qui les lisent arec le même cœur qui les a dictés, u
J.-J. ROUSSKAU.
Si VOUS n'avez pas le loisir de lire toutes les œuvres de J.-J. Rousseau, que ses discours vous épouvantent, que sa Nouvellc- Hèloise^ par sa masse, décourage votre bonne volonté, et que, pourtant, vous désiriez vous faire, de cet auteur célèbre, une idée juste et complète, que vous vou-
liez connaître l'homme aussi bien que l'écrivain et savoir ce qu'il faut penser de sa vie et comment son influence mérite d'être appréciée, adressez vous à qui vous tombera sous la main, à Sainte-Beuve, à Faguet, à Brunetière, à Lanson, à Chuquet(j), voire même à Pierre Lasserre (2). Lisez ses contemporains : les Mémoires de M"** d'Epinay, les lettres de Grimm, l'adorable Essai de Bernardin de Saint- Pierre. Consultez ses ennemis après avoir confessé ses amis. Mais surtout ne vous bornez pas à étudier l'ouvrage de M. Jules Lemaître (3) : on ne peut pas dire qu'il soit faux ou mensonger; seulement, il est d'une vérité tellement arrangée que toute
(i) J.-J. Rousseau, par A. Chuquet, Paris^ Hachette. (Les grands Ecrivains Français).
(2) Pierre Lasserre : Lt Rom.miisme français^ Paris, Mercure de France.
(3) Jules Lemaître: Jean-Jacquts Rousseau, Paris^ Calmann Lévy.
la réflexion dont le lecteur est capable lui est nécessaire pour résister à ce courant de sophismes et ne point être entraîné à un acquiescement erroné.
M.Jules Lemaître, dont Anatole France écrivait un jour qu'il ne pensait pas qu'on pût être plus intelligent que lui, n'est pas un critique sûr. Il a des partis-pris féroces, et qui ne tiennent pas à une façon de penser, mais à ses modes successifs de sentir. Il est bien vrai qu'il est très intelligent. Cette intelligence lui a même joué le tour qu'elle joue d'ordinaire à ceux qu'elle favorise sans mesure : elle lui a rendu toutes les opinions égales ou indifférentes, en lui montrant toutes les idées comme plausibles, toutes les thèses comme défendables. Durant plusieurs années, les années actives de la jeunesse et de la première maturité, M. Jules Lemaître a été le souriant sceptique, étudiant l'œuvre
s JEAN-JACQUES ROUSSEAU
d'art ainsi qu'un botaniste étudie une fleur, l'analysant, la disséquant, l'expli- <iuant, et ne se préoccupant nullement de son influence bonne ou mauvaise sur les mœurs de son siècle. Puis la vieillesse s'est approchée, la vieillesse qui durcit les artères et rend plus pénibles les échanges organiques, la vieillesse qui paralyse le travail du cerveau, et M. Jules Lemaître s'est senti fatigué d'errer à l'aventure, sur les routes où vagabondait sa curiosité intellectuelle. Il a cherché une retraite, une retraite honorable et, comme il n'avait pas pris le soin de se la préparer, ce sont les autres qui ont dû la iui fournir. Ces autres, vous les connaissez: c'est ce parti qu'on appelle le Nationalisme en France et, partout ailleurs, la Réaction.
M. Jules Lemaître est donc devenu un homme politique, et du même coup il se trouva en possession de quelques certi-
tudes. La plus importante de toutes fut que la Révolution de 89 a été un désastre pour la France et que les bons patriotes doivent maudire ceux qui l'ont préparée. Rousseau partage cette honte avec Voltaire, avec Montesquieu, avec Diderot, d'Alembert et cent autres. Mais ceux-ci sont des grands seigneurs, ou les amis des grands seigneurs, et lui, c'est un plébéien, un rustaud, un étranger (quelle aubaine!). Il n'a jamais été un homme de cour et s'il a fréquenté les grands, c'est un peu comme les valets : à l'ofl&ce. Il était donc tout désigné pour servir les desseins de M. Jules Lemaître qui voulait, coûte que coûte, ridiculiser la Révolution en l'un de ses pères spirituels et amuser les belles dames du Nationalisme en déshabillant devant elles un grand homme, issu du peuple. Tel fut l'objet de ces fameuses conférences qu'il vient de publier en
volume et qui, si elles sont impuissantes à altérer la vraie figure de J.-J. Rousseau, ont eu du moins pour effet de permettre à la critique un retour opportun vers sa vie et son œuvre, l'une si attachante, l'autre^ malgré son âge, si pleine encore de chaleur et d'émotion.
Parcourons rapidement la monographie de M. Jules Lemaître et voyons ce qu'il reproche à Rousseau : nous dirons, en cours de route, sans opposer le panégyrique à la satire, ce qu'il est permis, mieux : ce qu'il est équitable de lui répondre.
M. Jules Lemaître commence sa première conférence par un aveu, un aveu de malveillance à l'égard de Rousseau. Il avoue qu'il se propose d'étudier surtout en lui le père de quelques-unes des plus fortes erreurs du xviii* et du xix* siècle.
Voilà qui n'est pas pour nous rassurer, ni sur ce qui va suivre, ni sur l'état actuel de la mentalité de M. Lemaître. Car enfin, qu'est-ce que M. Lemaître entend par le mot «erreurs» ? Et ce mot peut-il avoir encore un sens dans le langage d'un philosophe? Où est la vérité, pour que nous puissions savoir où est l'erreur? Et comment est-il possible qu'un homme intelligent, si intelligent que jamais personne ne le fut davantage, au témoignage de M. France, comment est-il possible qu'il parle encore d'erreurs à propos des mouvements populaires ou des mouvements d'idées, aussi déterminés, aussi nécessaires, aussi indififérents que le flux et le reflux de la mer ?
N'insistons pas et examinons les preuves apportées par M. Lemaître à l'appui de sa thèse étrange.
Il nous présente J.-J. Rousseau comme
un vagabond, un paresseux, un autodidacte, rempli d'un orgueil maladif et délirant, doué d'une sensibilité extraordinaire et extraordinairement imàginative, ayant un amour profond de la solitude, de la rêverie paresseuse, de l'indépendauce et du vagabondage, toujours prêt à se jeter dans les bras du premier venu^ mais aussi toujours prêt à se méfier de ses meilleurs amis. Il nous le montre toujours malade : neurasthénique, simulateur et cleptomane^ atteint d'une rétention d'urine, vicieux et chaste par timidité; et il insiste sur le contraste qu'il y a entre son adolescence vagabonde et dépravée et ses prétentions de professeur de vertu. Nous voyons ensuite Rousseau à Paris, fréquentant les salons où sa gaucherie, sa malidresse, son humilité exagérée attirent sur lui l'attention. Il se sait bizarre et se complaît à l'être et à le rester. Il se lie avec Thérèse
Levasseur, jeune personne de 23 ans, qui a commis une faute, ce qui enchante Rousseau^ parce que cette circonstance le met à l'aise, lui timide, lui presque infirme^ devant elle qui ne peut plus faire la difficile. Thérèse sera sa servante, son infirmière, sa distraction, à peine sa maîtresse, jamais sa compagne. Cependant, M. Lemaître défend la mémoire de Thérèse et essaye de démontrer que, plébéienne, sans culture, bête et vulgaire, elle convenait parfaitement à Rousseau.
Celui-ci, après vingt- quatre ans d'union, ne fait-il pas publiquement son éloge ! Je ne jurerais pas que M. Lemaître n'ait pas apporté quelque malice à louer celle que Sainte-Beuve appelle une vilaine créature : n'était-ce pas encore une façon de rabaisser Rousseau lui-même ? Mais je n'ai pas d'opinion sur Thérèse. Si Rousseau s'en contenta, nous aurions mauvaise
grâce à nous montrer plus exigeants que lui. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il est à peu près certain qu'elle contribua à porter au paroxysme l'humeur inquiète de son compagnon et à le brouiller avec une foule de gens. Dans l'affaire des enfants abandonnés, des cinq petits malheureux déposés aux enfants trouvés lé jour de leur naissance, si le fait est vrai — et j'en doute encore, parce que nous ne le savons que par la confession de Rousseau, et celle-ci est suspecte, et aucune preuve, malgré les recherches, n'est venue sérieusement la corroborer — elle aurait joué un rôle indigne. Car enfin, on accuse toujours Rousseau de cet abandon et l'on songe à peine à se demander pourquoi la mère n'est pas intervenue, pourquoi elle a toléré ce quintuple crime ; et, si le premier a pu être commis en dehors de sa ■complicité, pourquoi, prévenue désor-
mais, elle n'a pas pris ses précautions pour qu'il ne se renouvelât pas ? Admettons un instant que Rousseau ait eu avec elle des enfants — ce que son état de santé rend peu probable — et qu'ils les aient de commun accord abandonnés :
c'est elle la grande coupable, elle, la mère, et non lui, le père, l'homme chez qui le sentiment paternel était excusable de ne pas encore parler au moment de la naissance des enfants.
Abordons avec M. Lemaître la vie publique de Rousseau. De 1741 à 1749, Rousseau mène à Paris la vie des hommes de lettres de son temps et il fait des opéras et des comédies. Tout à coup, il a connaissance de la fameuse question mise au concours par l'Académie de Dijon : « Le rétablissement des lettres et des arts a-t-il contribué à épurer les moeurs ?» et il se décide à y répondre.
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M. Lemaître feint de croire qu'il aurait hésité sur le parti à prendre et qu'il aurait été aas-i bien porté à louer les arts et les lettres qu'à les censurer. Il accepte, au moins il a tout l'air d'accepter la thèse de Marmontel, c'est-à-dire que Rousseau n'aurait composé son Discours dans le sens de la satire que sur le conseil de Diderot. Il faut vraiment, pour croire cela, y mettre de la bonne, ou plutôt de la mauvaise volonté ! Comme si l'origine, la religion, la patrie, le caractère de Rousseau n'indiquaient pas à suffisance que le citoyen de Genève, le protestant calviniste, le plébéien, l'ex-laquais, le vagabond, le rustre, le malade était fatalement déterminé à blâmer le rôle des lettres et des arts dans une société qui était exactement le contraire de la société de ses rêves !
Vient son second Discours, le discours sur l'inégalité. C'est un roman, s'écrie
M. Lemaître, le roman de rhumanité innocente et pervertie ! C'est du charlatanisme tout pur. Et l'influence qu'exerça cet ouvrage est la plus forte démonstration de la bêtise humaine! Voilà qui est bientôt dit. Mais enfin, ce n'est pas le peuple ignorant qui fit le succès de ce discours, ou du précédent: c'est toute la noblesse et la haute bourgeoisie française, composées d'hommes instruits, fins, lettrés, et de femmes adorablement spirituelles, savantes et averties. Alors, je ne comprends plus. Et M. Lemaître doit bien rougir, en dedans, des applaudissements parfumés qui accueillirent la péroraison de ses conférences sur J.-J. Rousseau!
Nous reviendrons sur ces discours. Pour l'instant, continuons à suivre le procès et à écouter le réquisitoire de M. Lemaître.
11 ne manque pas de signaler toutes les
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contradictions que l'on peut relever entre la conduite de Rousseau et ses principes. Ainsi, il fréquente les grands, il est leur hôte et leur obligé, lui qui ne cesse de les attaquer. Il se laisse offrir un logement par M""^ d'Epinay, femme d'un fermier général, et devient amoureux de sa bellesœur, M'^^d'Houdetot, qu'il sait pourtant la maîtresse de Saint-Lambert. Quand il quitte ce milieu, c'est pour accepter l'hospitalité du maréchal de Luxembourg, et il flatte ce bon et simple maréchal avec une pénible humilité . De tout cela , M . Lemaître déduit ou semble déduire — car il a soin de ne jamais pousser sa critique bien à fond — que Rousseau simula l'homme sauvage, l'ennemi du luxe et des grands, mais qu'en secret il était fort heureux qu'on voulût bien lui faire une petite place, fûtce à l'office, au sein de ces splendeurs. Toute la vie, toute l'œuvre de Rousseau,
toute l'histoire de son temps protestent contre cette insinuation.
Rousseau était vraiment un homme simple, aimant la solitude, haïssant les fausses délices que procurent la fortune ou un grand nom. S'il avait tenu aux vains hochets que peut conférer la faveur des grands, qui l'empêchait de suivre la voie où Voltaire s'était engagé avant lui? Plus recherché, plus chéri par les femmes que le patriarche de Ferney, s'il avait été ambitieux, il aurait pu mourir sous la liviée d'un gentilhomme du Roi. Mais alors, aurait- il trouvé en lui cette force d'accent, cette chaleur, cette sincérité qui donnent tant de prix à ses peintures de la vie simple et à ses critiques de la vie des salons? Et d'ailleurs, a-t-il jamais recherché, quémandé l'hospitalité des grands? Bien au contraire, c'est ceux-ci qui, par leurs importunes prévenances, venaient en quel-
que sorte la lui imposer. Dès qu'il put s'y soustraire, il le fit avec une sorte de fureur comique, et telle est la cause de ces apparents accès d'ingratitude qui le font se retourner contre ceux d'où lui sont venus les plus grands bienfaits. En lisant l'Essai que lui a consacré son ami Bernardin de Saint-Pierre, nous pouvons saisir quelque chose de la joie intime et profonde qu'il éprouva dans sa vieillesse, alors qu'on avait cessé de s'acharner après lui et qu'il était installé derechef dans son humble logis de la rue Plâtrière.
Mais il le quitta, dira-ton, et il alla mourir à Ermenonville, chez autrui !
Cette hospitalité suprême, à la campagne, c'étaient la maladie, les approches de la fin qui l'avaient contraint à l'accepter : il étouflait à Paris et il était trop pauvre pour pouvoir se payer une villégiature à l'auberge. On sait que — exemple rare —
ce singulier homme de lettres refusait de tirer parti de ses livres et qu'il aurait pu gagner une fortune s'il avait eu moins de répugnance à exploiter commercialement sa célébrité.
Paraît en 1861 \?i Nouvelle Hèloise dont le succès fut prodigieux. M. Lemaître, encore une fois, a peine à comprendre que ce livre ait eu tant d'admirateurs. Son « style bête » lui fait pitié. Et il insiste sur toutes les situations fausses de l'ouvrage, entre Saint- Preux, Julie et Wolmar, si bien qu'il nous fait perdre de vue le vrai but de ce roman, qui est de réhabiliter le mariage et la famille, en les basant sur la fidélité et la franchise réciproques. J'ai fait, à ce propos, une expérience curieuse. Après avoir lu la criiique tendancieuse de M. Lemaître qui ne tend à rien moins qu'à ridiculiser M. de Wolmar, sorte de mari complaisant par excès de
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sottise, et qu'à rendre odieux St-Preux, le plus heureux des trois, entre une femme qui lui a appartenu et qui l'aime encore, et l'époux de cette dame, qui est en même temps son ami, — j'ai pris la Nouvelle Héloïse et j'ai comparé le texte de cette partie de l'ouvrage à l'interprétation qu'en donne M. Lemaître.
S'il avait pu, par ses remarques adroites, troubler un instant la fermeté de mon admiration, comme je ne tardai pas à oublier cette impression désagréable en retrouvant, dans le roman, le noble accent d'une sincérité qui fait bon marché de l'ironie et qui propose à un siècle léger et libertin un idéal de beauté morale, de sacrifice dans le devoir, devant lequel tous les esprits droits aimeront à s'incliner ! Et n'est-ce pas précisément le mérite incomparable de Rousseau d'avoir su, d'une situation fausse, tirer une pareille leçon
d'énergie intime, et de partir de l'ombre pour arriver à la lumière ! Lui-même, affligé d'une hérédité néfaste, mal élevé, abandonné dèsVenfance, longtemps vagabond, laquais, presque voleur, — alors que la logique des choses voulait qu'il finît en prison, sur l'échafaud peut-être, — n'a-t-il pas su, par un prodige dont on ne s'est pas assez étonné, réagir contre tant de motifs de perdition et n'est-il pas parvenu à mourir dans la peau d'un des plus honnêtes parmi les hommes de son temps? Et n'est-elle pas caractéristique, à cet égard, la parole de sa femme, cette simple Thérèse, après la mort de son mari (car on sait que Rousseau l'avait épousée sur le tard) :
-^ « Si mon mari n'est pas un saint, je me demande qui le deviendra ! »
M. Lemaître connaît-il beaucoup de femmes d'écrivains et d'artistes qui ont
tenu un tel langage? Qu'il se rappelle cette exclamation amère de la femme d'un illustre poète du xix* siècle, quelques jours à peine après le décès de son compagnon de chaîne :
— « Je l'ai connu, le grand homme ! » Et pourtant celui-ci n'avait pas mis ses enfants aux Enfants-Trouvés !
U Emile et le Contrat Social nttvonwQnt pas grâce davantage devant M. Lemaître — et l'on s'en doutait un peu, s'il est vrai que ce sont ces deux ouvrages qui ont eu, sur le mouvement des idées du xix* siècle, l'influence la plus considérable, le premier ayant modifié toutes les méthodes d'éducation, le second ayant posé les principes d'une politique nouvelle. Il était facile, ici, d'opposer Rousseau à Jean- Jacques et de le montrer reniant en quelque sorte ses propres théories, le jour où il déconseilla à certains parents, à certains éducateurs,
de prendre trop au pied de la lettre la thèse de V Emile, ou bien lorsqu'il parut désavouer son Contrat Social ^x\ déclarant qu'il préférait le despotisme d'un prince éclairé à celui de quelques uns de ses égaux. M. Le maître ne s'en est pas fait faute. Mais, une fois de plus, il n'a pas voulu comprendre que Rousseau, théoricien implacable dans ses grands ouvrages, pousse ses idées à l'extrême, parfois jusqu'à l'absurde, en vertu de cette loi éternelle qui veut que l'action, pour aboutir, doit toujours dépasser son but.
Il en fut ainsi pour \' Emile qui, sans ses outrances, ses exagérations, j'allais écrire ses folies, aurait probablement passé inaperçu comme tant d'autres ouvrages sur l'éducation. Rousseau se rendait parfaitement compte de tout cela, et que le plan d'éducation qu'il y expose est irréalisable, en pratique, dans son intégrité.
Aussi, très honnêtement, très franchement, très raisonnablement, si l'on vient à lui pour lui demander conseil, il atténue, il explique, il abaisse sa théorie à la portée des petites humanités qui désirent s'en inspirer. Est-ce à dire qu'il la renie? Point du tout. Il a fixé un idéal-type, inaccessible comme tout idéal, et il indique ensuite les moyens de s'en rapprocher un peu, selon les ressources et selon le courage de chacun.
D'ailleurs, c'est une chose digne de remarque que tous les conseils de Rousseau — et il en donne beaucoup, et à une foule de gens, et dans des circonstances infiniment variées, au cours d'une longue et touffue correspondance, — sont frappés au coin d'une raison et d'une délicatesse exquises. Les exemples abondent. On connaît ses lettres fameuses sur le duel et sur le suicide, dans la Nouvelle Héloïse.
Mais je n'en sais pas de plus parfaite que celle qu'il écrivit à une amie, M"* de Verdelin, quand cette dame, après la mort de son époux, fut recherchée en mariage par son amant, et qu'elle éprouvait des scrupules à contracter cette nouvelle union à cause de ses enfants qui n'étaient pas encore tout à fait élevés.
Rousseau, qu'elle avait consulté, fait, dans sa réponse, et d'une manière très fine, très juste aussi, la part exacte de ses devoirs envers elle-même et de ses devoirs envers ses enfants. Il lui montre comment il lui est possible de concilier le souci de son amour de femme et ses obligations maternelles. Et tout cela est clair, humain, raisonnable, pratique. Et l'on s'y trouve loin de cette passion victorieuse dont on prétend, à tort, que Rousseau a voulu faire la loi de la conduite des hommes. Des pages de cette espèce prouvent éga-
lement que Jean-Jacques ne fut pas seulement un songeur, un théoricien de l'idéaL Il savait aussi observer, raisonner sur des données précises fournies par son expérience. Et certes, sa gloire n'est pas d'avoir été un peintre de la réalité, mais on ne le louerait pas d'une manière parfaite si l'on ne signalait tant de notations vivantes et vraies qu'il épingle dans ses livres, sur les gens qu'il coudoya et sur les mœurs de son siècle. Je ne parle pas de ses portraits : ils sont multiples, et d'une intensité de vie extraordinaire. Tout le monde a lu son portrait de M"^ d'Houdetot : ici l'amour inspirait sa plume et lui dicta un chef d'oeuvre adorable de grâce et de fraîcheur.
Quant au Contrat Social^ on se tromperait fort en s'imaginant que Rousseau ait pu jamais le désavouer. Il est au contraire le point central, l'axe de son œuvre
et M. Lemaître nous étonne en ne semblant pas le comprendre. Que Rousseau ait dit préférer le despotisme d'un bon prince à l'oppression de quelques-uns de ses égaux, cela est bien naturel, si l'on se rappelle que, dans sa conception d'une société bien réglée, la souveraineté appartient au peuple qui la délègue à des fonctionnaires chargés de l'exercer. Ces fonctionnaires doivent être l'émanation de tous les citoyens. Tous les citoyens doivent participer également au gouvernement. Du moment où ces conditions ne sont pas remplies et où, comme à Genève au moment où Rousseau écrivait la phrase incriminée, quelques hommes se sont arrogé un pouvoir aussi illégitime qu'oppressif, tout paraît préférable à cet état de chose anormal et l'on s'explique fort bien que Rousseau lui oppose le despotisme éclairé d'un prince bienveillant et intelligent.
Passons sur les années misérables qui suivirent la publication de V Emile et du Contrat Social. Rousseau est en fuite.
Une persécution réelle s'attache à ses pas. Il est expulsé de Suisse, lapidé en Allemagne, et quitte l'Angleterre après un séjour qui, tout bref qu'il ait été, lui a suffi pour se brouiller avec Hume et mettre toute l'Europe au courant de cette querelle.
Il est incontestable que Rousseau, à cette époque^ n'est pas dans son bon sens. Mais l'a-t-il jamais été tout-à-fait ? Où plutôt, n'y a-t-il pas toujours eu deux hommes en lui, l'un possédé d'une sorte de démon qui lui soufflait ses théories audacieuses et qui lui mettait au cœur la flamme du génie, l'autre spectateur, parfois censeur du premier, le Rousseau raisonnable, l'excellent conseiller, le prudent adaptateur des idées du Rousseau
théoricien ? Il faut bien le croire, si l'on tient à connaître la raison des apparentes contradictions signalées çà et là dans ses œuvres. Il est toujours sincère, et certes l'intérêt ne fut jamais pour rien dans l'élaboration de ses opinions, mais ce n'est pas toujours le même Rousseau qui parle.
Dans le même temps qu'il donnait des signes manifestes de dérangement cérébral, comme de vouloir déposer le manuscrit de ses Dialogues sur le grand autel de Notre Dame, ou de distribuer dans la rue des circulaires où il fait appel au peuple contre ses persécuteurs, il écrivait encore des pages égales à ses meilleures (ses Rêveries d'un promeneur solitaire); il fréquentait assidûment Bernardin de Saint-Pierre qui le dépeint, dans V Essai qu'il lui a consacré, comme un homme d'une simplicité charmante ,
ombrageux, certes, et parfois acariâtre^ mais séduisant et, en somme, affectueux, sans un mot qui puisse laisser croire qu'il le considérait comme fou ; et le Prince de Ligne, enfin, allait le visiter, recevait sa visite : ce grand seigneur, disciple de Voltaire bien plus que de Jean- Jacques, ironique, sceptique, observateur perspicace et nullement suspect de bienveillance exagérée, a raconté les deux conversations qu'il eut avec lui ; pas plus que dans l'Essai de Bernardin il n'y a trace, dans ce récit, d'un désordre quelconque que le prince eût remarqué dans les idées de Rousseau ; et bien au contraire, le visiteur déclare qu'au cours de la conversation, lâchant sa musique, sa botanique et ses lunettes, Rousseau « entra dans des détails supérieurs peut être à tout ce qu'il avait écrit » ; il faut convenir que ce n'est pas là le fait d'un fou. A mon avis, Rous-
seau ne fut jamais véritablement dans l'état de démence et il n'eut de folie que ce qu'en a tout grand homme, au dire d'Arisîote : un grain. Au surplus, s'il fut atteint de la manie de la persécution, avouons que ses ennemis y sont bien pour quelque chose. Voltaire, d'Alembert, les Encyclopédistes, les Salons, s'ils ne conspiraient pas contre lui, lui donnaient, en toute occasion, des preuves de leur mauvaise volonté. Son imagination ardente exagérait ces manifestations hostiles et il en arrivait à craindre tout et à se méfier de tout le monde.
C'est évidemment pour avoir écrit le Contrat Social que Rousseau déplaît tant à M. Lemaître. Celui-ci ne lui pardonne pas d'avoir fourni au langage révolutionnaire une partie de son vocabulaire et d'avoir été vénéré comme un dieu par les hommes de la Terreur. Il va plus loin :
s'il fallait l'en croire, ce serait Rousseau l'auteur responsable des massacres qui souillèrent ces années orageuses. Samson guillotinait, mais Rousseau, mort depuis plus de dix ans, poussait son bras. « Ce malheureux, écrit-il, fut un misérable. )► Et voilà une injure qu'à notre tour nous ne pardonnerons jamais à M. Jules Lemaître. Quoi 1 Un artiste, un écrivain, un philosophe ne peut plus faire son œuvre en toute indépendance et devra pré voir toutes les conséquences absurdes ou criminelles, que des imbéciles ou des furieux tireront de son labeur ? Parce qu'on le comprit mal, parce que quelques assassins crurent, à tort, trouver dans ses livres la justification de leurs forfaits, c'est Rousseau qu'on accusera de leur folie sanglante ? Allons donc ! Mais alors, elle aurait donc eu raison, cette justice maladroite qui poursuivit Flaubert,
Baudelaire^ Camille Lemonnier et tant d'autres artistes ? Que dis-je ? Les persécutions dont Rousseau lui même fut, de son vivant, la victime, M. Lemaître, sans oser récrire, les approuverait donc sccrètement ?
Et, dans le même ordre d'idées, sous prétexte que des disciples fanatiques de l'auteur des Confessions nous accablèrent de leurs confidences sur eux-mêmes et nous inspirèrent le dégoût du lyrisme personnel^ ce serait Rousseau, encore une fois, qu'on prendrait à partie et auquel on reprocherait d'avoir fondé l'individualisme ? Mais on négligerait alors de remarquer que Rousseau, dans ses œuvres, se préoccupe beaucoup plus des hommes, en général, que de son « moi > en particulier et que ce dernier ne lui sert jamais que d'exemple, que de champ d'expérience, que de prémisses à des conclusions d'une
portée universelle. Et puis, oublie-t-oa que jamais Rousseau ne se sépare ni de ses semblables, qu'il aime, qu'il veut rendre heureux, ni de la nature qu'il retrouve, qu'il exalte, dans laquelle il se confond voluptueusement? Être individualiste comme il l'a été, c'est la vraie manière de s'assurer une survie, parce que c'est baser son œuvre sur des documents irréfutables et la parer de ce charme immortel que confère seul un contact permanent avec la grande Nature, mère de tout ce qui s'épanouit, de tout ce qui vibre, de tout
ce qui existe !
Et maintenant que nous avons fini de
critiquer — non sans quelque vivacité
peut-être, — les appréciations portées par
M. Jules Lemaître sur la vie, l'œuvre et
l'influence de Jean-Jacques Rousseau,
nous allons tâcher de nous représenter
cette vie, cette œuvre, cette influence dans une lumière plus fidèle et plus équitable.
Mais tout d'abord, si M. Lemaître a été entraîné à mal parler de Rousseau parce qu'il voit dans ce dernier le père spirituel de la Révolution de 89, nous dirons qu'il accorde aux idées de l'auteur du Contrat Social une force active qu'elles n'ont pas eue, qu'elles ne pouvaient point avoir. M. Lemaître, comme Michelet, comme Quinet, comme Taine lui-même, et en général comme tous les historiens et les philosophes qui ont beaucoup vécu parmi les livres et très peu parmi la foule humaine, s'imagine que ce sont les penseurs qui conduisent les événements sur la croûte terrestre. Il ne sait pas — ou ne veut pas savoir — que quand un penseur semble avoir déterminé un grand mouvement d'opinion, c'est toujours quand il
traduisait dans ses livres ou dans ses discours des idées déjà préexistantes dans l'esprit des hommes de son temps, déjà latentes, déjà toutes prêtes à se manifester. La Révolution de 89 fut une révolution d'intérêts comme toutes les révolutions.
Elle lut le résultat de la longue et tenace poussée de la bourgeoisie française, enrichie par le commerce, et qui voulait dominer enfin puisqu'elle en avait, intellectuellement et matériellement, les moyens. Ainsi, à Rome, quelques vingt siècles plus tôt, la nobilitas s'était substituée au patriciat dans la conduite de la chose publique.
Mais, obj cetera- 1- on, n'est-ce pas Rousseau qui a proclamé le dogme de l'égalité? Et n'est-ce donc pas ce dogme qui est à la base de la Révolution ? Sans doute. Toutefois, Rousseau n'était pas le premier à le
proclamer, ce dogme, et si on lui en attribue la paternité, alors qu'il était dans l'air et que tout le Tiers Etat s'en inspirait déjà pour l'élaboration secrète de ses griefs, c'est uniquement parce qu'il sut l'exprimer avec une éloquence, avec un art, avec une énergie dont les autres étaient incapables. Et quand M. Lemaître reproche à J. J. Rousseau d'être le père de quelques-unes des plus fortes erreurs du XVIII* et du xix^ siècle, c'est tout-à-fait comme s'il lui reprochait d'être un grand artiste du style et d'avoir à la fois trop de génie et trop de talent.
Je sens bien qu'il faudrait ici se livrer à des développements dépassant le cadre de cette modeste étude, qui veut se contenter d'être un ensemble de notes de critique littéraire.
Bornons-nous donc à ces rapides indications et essayons de nous figurer Jean-
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Jacques Rousseau tel qu'il fat préparé par la vie pour être un objet de scandale et d'admiration aux yeux de ses contemporains.
C'est un enfant sensible et doux, issu d'une mère aimable et belle, qu'il perd en naissant, et d'un père volage et fantasque qui l'abandonne bientôt après lui avoir donné le goût précoce des lectures romanesques. Il est d'origine française et parisienne. Mais sa famille habite Genève depuis 150 ans. Genève, à cette époque, constituait un petit état libre et se trouvait dirigé, dans les voies du calvinisme le plus étroit et le plus sectaire, par un conseil de magistrats très autoritaires et fort peu progressistes. La doctrine du libre-examen, dans laquelle il avait été élevé et qui conduit logiquement à l'individualisme, devait toujours lutter, dans l'esprit de Rousseau, avec la conception
latine de l'Etat, qu'il avait héritée de ses lointains ancêtres français, et qui conduit non moins logiquement au socialisme.
Toute son œuvre ne sera qu'un essai de concilier ces deux tendances, en les faisant coopérer toutes deux au bonheur de Tindividu et au bien de la société.
Livré très jeune à lui même, il exerce toutes sortes de métiers bizarres, entre autres celui de laquais. Comme tel, et plus tard comme secrétaire de l'ambassadeur de France auprès de la république de Venise, il approchera les puissants et les riches, et constatera qu'il ne sont pas dignes, le plus souvent, du rang qu'ils occupent ou de la fortune dont ils jouissent. L'ordre social qu'il voit régner autour de lui n'est pas fondé sur la vérité : c'est au contraire le désordre qui a pris les apparences de l'ordre. Une société qui met sur le paroi des imbéciles ou des
misérables et qui laisse croupir dans des états subalternes des gens intelligents et honnêtes, comme lui, Jean-Jacques, ne peut être qu'une société mal construite et malfaisante. Certes, un arriviste adroit, au lieu de critiquer les mœurs de son temps, s'en serait servi pour prendre place au milieu des grands et pour s'égaler à eux. Ainsi fit Voltaire et sa vanité s'en trouva bien, comme sa bourse. Mais Rousseau n'est pas un arriviste. Il n'a ni les dons d'énergie, ni l'absence de scrupule, qui caractérisent Thomme destiné à faire, comme on dit, son chemin dans le monde. Il croit à l'idéal, à la justice, au triomphe du droit. Et comme son expérience lui a démontré que la société de son temps favorisera toujours l'intrigue et, en avantageant les grands, impérieux et voraces, ne cessera pas d'empiéter sur les droits de l'individu, il déclare cette
société mauvaise et décide qu'elle doit être réformée.
Son premier discours s'attaque aux instruments principaux qui ont servi à établir la société moderne et à raffiner sa culture : aux lettres et aux arts. De son point de vue^ Rousseau a raison. L'art est le nécessaire complément du luxe, et celui-ci ne peut se procurer que si l'on garde devant soi le superflu de ses richesses, c'est-à-dire la part qui revient à de plus pauvres et dont on ne saurait les priver sans injustice.
Son second discours attaque la propriété personnelle et prêche le dogme de l'égalité. Si l'on se rappelle que Rousseau attribue tous les malheurs dont souflfrent les hommes à ce fait que quelques-uns ont trop et beaucoup d'autres trop peu, on sera bien forcé de reconnaître qu'ici encore il était logique qu'il écrivît ce discours.
Il veut réformer la société et commence d'abord par se réformer soi-même. Par haine de l'esprit dit sociable, et qui n'est que feinte, folie et fausseté, il se fnit acariâtre et rude et s'habille a^ec une simplicité exagérée et singulière. Tons les prophètes ont agi de la sore. Lor-qu'on veut frapper fortement l'esprit de la fouie, il est nécessaire d'éveiller sa cuiiosiié par des détails de toilette, un langage particulier, une allure qui déconcerte et préoccupe le vulgaire.
Il veut réformer la société dans la famille, dans les méthodes d'éducation et dans la politique ; et il écrira successivement la Nouvelle Hèloise^ Y Emile et le Contrat social.
Dans le premier, il consacrera la saiîiteté du mariage et le caractère obligatoire de l'engagement de fidélité réciproque qu'on y contracte ; il établira la supériorité du
devoir sur la passion, mais aussi la possibilité pour une femme déchue de se relever à ses propres yeux et même aux yrux de son mari; il demandera que la coi'fiance la plus entière règne toujours entre les époux. C'étaient là, en plein XVIII' siècle, des leçons de morale pratique qu'il était audacieux de faire eniendre. Elles sont toutes dans la Nouvelle Héloîse et les situations délicates,, doutruses, pénibles que M. Lemaître y a signalées ne contribuent que mieux à leur donner toute leur signification.
L'Emile fonde l'éducation nouvelle^ répudie le dogmatisme dans l'enseignement, préconise la culture physique de l'enfant et conseille au maître de laisser la nature agir toute seule sur son élève. Celui-ci n'apprendra rien par des leçons théoriques ou par des livres, mais sera enseigné par les choses et par sa propre.
expérience. Il faut respecter la liberté, la spontanéité de l'enfant. Programme admirable et que le xx* siècle aura, sans doute, l'honneur de mettre enfin en pratique ! M. Lemaître affirme que c'est une absurdité de prêcher le respect de la liberté de l'enfant. Mais ignore-t-il donc, lui, ancien professeur, que la contrainte n'a jamais pu former un caractère et n'a jamais abouti qu'à créer des hypocrites ou des serviles? L'enfant ne profite vraiment, au moral comme au physique, que des actes qu'il a posés librement. Toute leçon imposée le dégoûte, et tout ce qui le dégoûte n'impressionne durablement ni son cerveau, ni son cœur. Evidemment, il y a, dans V Emile ^ des exagérations, des côtés ridicules que nul ne songe à nier. Toutefois, ces tares inévitables n'empêchent pas l'idée générale de l'ouvrage de s'élever si haut qu'elle domine l'école mo-
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derne, malgré les résistances des pédants et des cuistres, et qu'elle finira bien par s'imposer partout.
Reste le Contrat Social qui couronne l'œuvre de Rousseau. C'est dans ce livre qu'il montre comment le développem-nt libre et complet de l'individu peut s'accorder avec la suprématie de l'Etat. Une fois pour toutes, les hommes ont mis en commun toute leur part de liberté et se sont engagés à obéir à la volonté du plus grand nombre, parce que lexpérience des premiers âges leur a prouvé que l'individu isolé était incapable de résister aux forces ennemies qui l'entourent. Cet abandon consenti de leur liberté immédiate est largement compensé par les avantages que la vie en société leur confère. En obéissant à l'ordre de la majorité, c'est encore à eux-mêmes qu'ils obéissent, puisqu'ils ont préalablement remis leur
destinée entre ses mains. Et l'on voit bien que cette conception de l'autorité est nettement opposée au droit divin des rois et qu'elle pose en principe que toute souveraineté vient du peuple. On voit aussi qu'elle a pour corollaire que la forme républicaine, fondée sur le suffrage universel, est le meilleur régime possible pour un Etat. Mais on ne voit pas du tout qu'elle serait en contradiction avec l'idéal individualiste de Rousseau. On ne voit pas davantage qu'elle est hostile à la royauté constitutionnelle représentative si, pour des raisons particulières, cette forme de gouvernement paraît, dans certains pays et à certaines époques, préférable à la république. Comme tous les autres ouvrages de Rousseau, le Contrat Social indique une direction à suivre. C'est ainsi qu'il faut le comprendre et l'on aurait tort de le prendre plus au pied de la lettre que
son auteur lui-même. Dans le fait, sommes-nous tous d'accord, oui ou non, sur les quelques grandes idées qui l'ont inspiré : souveraineté du peuple, soumission à la majorité, suffrage universel ? Seuls des fous ou des rêveurs songeraient, je pense, à leur opposer je ne sais quel retour vers la politique de l'Ancien-Régime. Dès lors, ayons donc l'honnêteté de reconnaître que si Rousseau ne fut pas, à proprement parler, le créateur de ces idées — et qui donc a jamais créé une idée? et n'est-il pas vrai que, dans tous les domaines, l'idée, émanation de mille intelligences anonymes, préexiste au cerveau qui va lui donner sa forme? — il en fut du moins le théoricien génial et sat, grâce à la chaleur féconde de son âme, leur insuffler une force d'action incomparable !
Mais il est temps de conclure. Cette riposte et cet exposé ne se vantent pas
d'être complets : maintes affirmations demanderaient à y être longuement justifiées. Seulement, ce n'est pas un article, déjà trop long, qui y suffirait : il faudrait tout un livre. Bornons-nous donc au strict nécessaire. Au surplus, peut-être ces notes rapides et quelque peu décousues aurontelles le bonheur de confirmer aux yeux de quelques-uns ces vérités mises en doute, depuis quelque temps, par des sophistes adroits :
« Que Rousseau ne fut pas, dans sa vie, le fou misérable et criminel que l'on veut nous faire voir; qu'au contraire, parti du vice et du vagabondage, il s'éleva, par ses propres forces, jusqu'à cet état que sa femme ne craignait pas d'appeler : la sainteté. »
« Que Rousseau n'est pas seulement un grand arti te, et cela n'est pas nié, — mais qu'il e^t aussi un penseur logique et
clairvoyant, dont la méthode constante est de développer son idée jusqu'au bout, de lui laisser prendre toute son étendue, puis d'en corriger les excès, au moment voulu, et quand ses contemporains le consultaient sur son application.
» Que toutes les théories de Rousseau, dans leur fonds le plus intime, sont vraies et ont été socialement bienfaisantes, soit qu'elles touchent à l'amour, et à la famille, soit qu'elles se préoccupent de l'éducation ou du gouvernement des peuples. »
« Que Rousseau n'est point du tout un politicien étroit et sectaire et que la preuve en est que le socialisme et l'anarchisme le revendiquent tous deux pour leur fondateur — ce dont il est juste de ne pas le tenir pour responsable; mais qu'il voulut vraiment concilier le respect delaspontanéité de l'individu avec l'obéis-
sance à une autorité librement reconnue par tous. »
« Qu'il n'est point davantage un apôtre exalté de la passion et qu'il n'a jamais prétendu que la passion avait des droits supérieurs aux lois divines ou humaines; mais que, bien au contraire, Julie et Saint- Preux, dans la Nouvelle Hèloise^ ne cèdent à leur passion, an début du roman, que pour mieux reconnaître leur erreur dans la suite et pour mieux proclamer la nécessité de se soumettre aux grands principes moraux de fidélité et de confiance réciproques qui sont à la base de la famille et de la société. »
Et voilà Jean-Jacques Rousseau tel que nous le concevons, après avoir lu attentivement ses œuvres, après avoir lu aussi à peu près tout ce que la critique, si contradictoire, a écrit sur lui. Notre portrait ne ressemble pas beaucoup à celui de
M. Jules Lemaître, mais nous avons la certitude qu'il ressemble mieux que le sien à l'original. C'est peut-être que nous avons abordé, nous, les œuvres de Rousseau comme il désirait qu'on le fît, s'il faut en croire l'épigraphe de cette étude, c'est-àdire « avec le même cœur qui les a dictés ».
Des Presses Th. Dewarichet, 52, rue de la Montagne, Brux.
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