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J.-J. Rousseau

ÎS'ous présentons aujourd'hui au public une œuvre de Lamartine : Jean-Jacques Rousseau : Son faux Contrat social, de la plus haute valeur, et qui, pourrait-on dire, est inédite en librairie j>uisqu'elle n'avait jamais encore para en volume.- Elle est extraite du « Cours de littérature », rédigé et publié par Lamartine durant les années i856 et tGfrj.

L'auteur de Jocelyn, comme on le sait, fut un critique véhément, lyrique, sans doute '(nous sommée en plein romantisme) , jugeant de très haut les œuvres et les hommes, doué par surcroît, d'un rare bon sens et de cette intuition qui donne parfois aux écrits des poètes un caractère quasi prophétique.

En faisant justice des utopies du philosophe genevois, Lamartine expose ses idées sur la sociologie et la politique générale, avec une si noble sincérité, une si vivante éloquence, qu'on a l'impression en lisant son livre, 'de goûter la conversation d'un homme charmant qui serait aussi un

homme de génie. Lamartine était mystique, dirat-on, mais les mystiques ne furent-ils pas souvent de grands psychologues? « L'observation de la vie intérieure » comme l'a dit si excellemment Emile Boutroux, a toujours été leur préoccupation dominante. Or, à moins de les prendre pour des malades, on doit noter les découvertes qu'ils ont faites dans le domaine de la pensée humaine. »

Tout ce qu'avait appris au poète le commerce des hommes et la vie publique où il joua un premier rôle, se trouve développé dans sa Revue en de longs entretiens qui peuvent être considérés comme une sorte de testament philosophique.

Aussi bien, ce cows de littérature, trop oublié aujourd'hui, représentant la valeur de vingt-huit volumes in-quarto, fait le plus grand, honneur à l'extraordinaire fécondité de l'écrivain vieillissant, à sa grandeur d'âme, à son courage.

Après la tourmente révolutionnaire de i848, Lamartine, qui avait été chef du gouvernement provisoire, se trouvait endetté de plusieurs centaines de mille francs. S'il eût accepté les deux millions que Napoléon III lui offrait sur sa cassette personnelle, ou s'il eût pu se résoudre à. vendre son château de Saint-Point et les beaux vignobles qu'il possédait en Bourgogne, il aurait été sauvé, mais le gentilhomme de lettres, — qui était aussi un gentilhomme tout court — fut ter-

rifié à la pensée 'de voir passer en des mains étrangères le patrimoine légué par ses aïeux. « Me séparer de mes terres », écrivait-il à M. de Girardin, « mais, sans elles, je serais déraciné ».

Alors, pour combler le gouffre creusé par d& déplorables spéculations et une générosité à peu j>rès sans limite et qui eut frisé l'inconscience si l'excès même d'une vertu méritait d'être sévèrement jugé, Lamartine demanda à sa plume de 'désintéresser ses créanciers. Levé dès l'aube, acharné à la besogne, il rédigea et administra avec le seul concours de sa vaillante femme, cette magnifique revue mensuelle dont nous parlions tout à l'heure.

Il s'adressa directement à ses admirateurs.

J'ai, sous les yeux, la lettre-circulaire, datée du ier Décembre i856, écrite de la main de Mme de Lamartine, aux lecteurs de la revue pour solliciter leur réabonnement.

Cette lettre est si charmante que je ne puis résister au désir d'en copier le 'début, ne serait-ce que pour mon propre agrément :

« Monsieur,

Mes abonnés ne sont pas pour moi un public, ils sont une famille d'amis.

« Je n'ignore pas que la bienveillance person-

nelle a eu plus "de part que la curiosité littéraire à votre abonnement. Je ne m'en humilie pas, je m'en glorifie. J'aime mieux la cordialité que la gloire. »

Le nombre des abonnés augmenta, mais les libéralités de l'illustre écrivain augmentèrent aussi dans des proportions inaccoutumées. L'escarcelle 'du poète ressemblait au tonneau des Danaïdes, Menacé d'expropriation et d'une vente forcée, Lamartine traînera jusqu'à la fin, le boulet de ses lourdes 'dettes : il aura toujours besoin de cent mille francs et d'un chapeau neuf.

Hélas! après avoir parcouru tout le cercle de l'humanité : jeunesse, beauté, amour, apothéose, "douleur aussi; les désenchantements , la tristesse et même les humiliations l'attendaient au seuil de la vieillesse. Cependant, tout n'était pas perdu; il lui restait un légitime orgueil de sa gloire, le souvenir des services qu'il avait rendus à la France, aussi son génie.

Dans un entretien sur Rousseau, Lamartine prend à tâche 'de détruire, une à une, les théories anarchistes, les billevesées du Contrat social — ce livre fondamental de la Révolution — mais où l'auteur a cherché, avant tout, la nouveauté 'dans

le sophisme et dans l'extravagance. Certes, Lamartine admire beaucoup, par ailleurs, le philosoj)he genevois. « // est le premier écrivain français de sentiment ». « Son éloquence, dit-il, est une éloquence intime et non pas extérieure; elle nous enveloppe de son individualité. »

Lamartine, républicain conservateur, devait demeurer jusqu'à la fin fidèle à ses opinioîis. Que lui importent les rêveries d'un Jean-Jacques? Selon lui. la Révolution était une pensée. Cette pensée, c'est la révision, pièce par pièce, de toutes les institutions du moyen âge. Mais, constate-t-il. « après une première explosion de raison, les esprits s'affaissent, un peuple ne vit pas plus longtemps qu'un poète sur le trépied. C'est pourquoi, les Assemblées qui suivent la première Assemblée, sortir d'une Révolutioti, dégénèrent, parce que c'est l'enthousiasme qui nomme la première et parce que c'est le dégoût qui nomme la seconde. Il y a, da?is toutes les choses humaines, une part de désillusions et une part de déceptions inévitables. Les Assemblées législatives sont l'expression de cette part de déception et de réaction, de difficultés et de découragement, qui, chez les peuples mobiles et impatients comme nous, marquent le lendemain des gran<li-s émotions nationales. »

L'homme politi<jue ajoute : « les Sociétés ont un tel besoin d'ordre et de conservation, qu'en le»

menant au bord de l'anarchie, on est sûr de les faire reculer sur le despotisme. Un homme qui se noie saisit le fer rouge; une Société qui a peur d'être pillée et égorgée saisit la lame du sabre ou la pointe des baïonnettes. »

Les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets, il est devenu banal de répéter, peutêtre une fois de trop, que V Histoire est un perpétuel recommencement . En vérité, l'expérience des peuples comme celles des individus n'a jamais servi à rien. C'est une étoile qui se lève quand on va se coucher.

Et ne croirait-on pas entendre discourir nos députés de la droite ou du centre — l'éloquence et la chaleur en moins — lorsque Lamartine parle de l'Assemblée législative de 18^9?

« Trois ou quatre rêveurs, disciples de Jean-Jacques, dit-il, enivrés d'utopies antisociales vinrent achever la terreur des esprits faibles en lançant des ■axiomes contre la propriété dans un pays où la\ propriété est la religion du sol. Les uns proposèrent le communisîne des brutes, les autres la muliiplication des salaires par la suppression du capital d'où coule tout salaire; les autres, l'égalité du salaire forcée entre les travailleurs et les paresseux; les autres enfin, l'anéantissement de la monnaie, cette invention presque divine de la civilisation, cette langue universelle du Commerce, et le retour.

à la barbarie de V échange sous le nom de banque 'du peuple. Ces délires très individuels de quelques sectaires sans sectateurs parurent des partis menaçants quand ils n'étaient que des jeux d'esprit, des puérilités ou des débauches de chimères. Il n'y avait qu'à rire, on frémit, tout fut perdu : la démocratie avait laissé parler les fous. »

A cette époque, la claire raison d'un Lamartine ne pouvait prendre au sérieux ces précurseurs du désordre qui ont enfanté le bolchevisme.

Qu'on nous pardonne cette digression. Toutefois ces paroles de sagesse semblent s'adresser particulièrement à Rousseau, le premier et le plus dangereux de nos démolisseurs. Intelligent et humilié, il s'écria : « La justice et l'inutilité de ma plainte me laissèrent dans l'âme un germe d'indignation contre nos sottes institutions civiles oà le bien public et la véritable justice s\ont toujours sacrifiés à je ne sais quel ordre apparent, 'distinctif, en effet de tout ordre. » Peut-être! mais par quel autre ordre de choses remplacer avantageusement Vor- 'dre existant?

Si TÉmile contient beaucoup xd'idées neuves, curieuses, raisonnables et susceptibles d'être appliquées, tout ou presque tout est incohérence dans le Contrat Social.

Il est vrai que la neurastlicnie, dont Jean-Jacques était atteint, et qui lui faisait voir partout des

ennemis acharnés, riétait point pour calmer ni son orgueil ni sa folie, une fois lancé dans le champ des paradoxes.

Mais si le démagogue est presque oublié, l'auteur des Confessions reste impérissable. Le charme du style, la vive et délicieuse émotion qui règne à travers les pages de ce livre, font de Rousseau un écrivain extraordinaire. C'est avec toute la délicatesse de sa sensibilité aiguë, voire un peu maladive, sa sincérité naïve 'ou ingénue, tout ston amour de la nature, qu'il créa le romantisme. Quand la plume lui tomba des mains, une jeunesse ardente et inquiète, s'en empara. Lamartine et, avant lui, Sénancour, Chateaubriand, tous les grands écrivains du dix-neuvième siècle, sont ses disciples.

Jean-Jacques ne se douta jamais qu'il allait devenir chef d'école, cependant toute une littérature reste imprégnée de son génie...

Dans les pages qu'on va lire, on verra un Lamartine ému et enchanté devant le poète à la fois orgueilleux et candide, mais toujours exquis, que fut Rousseau. Les artifices de style, les enfants de l'imagination peuvent enchanter l'esprit; la sincérité seule touche Vâme. Quant aux principes du

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philosophe genevois, devenu l'ennemi de la Société par envie et par ingratitude, il était au moins utile d'en montrer la dangereuse folie. Et ce sera pour V homme d'État que fut Lamartine, l'occasion de nous 'dévoiler sa propre pensée, tout en plai- 'dant, la plume à la main, une des causes qu'il avait le plus à cœur 'de défendre.

Henry FR1CIJET.

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