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DEUXIÈME PARTIE

Nous avons dit, dans le dernier Entretien, que J.-J. Rousseau, le premier des hommes doués du don d'écrire, était par sa nature, par son éducation, par sa place subalterne dans la société, par sa haine innée contre l'ordre social, par son égoïsme, par ses vices, le dernier des hommes comme législateur et comme politique, faux prophète s'il en fut jamais et dont les dogmes, s'ils étaient adoptés par l'opinion séduite de son siècle, devaient nécessairement aboutir aux plus déplorables catastrophes pour le peuple qui se livrerait à ce philosophe des chimères.

Nous avons été confondus d'étonnement en lisant ces jours-ci le Contrat social, du néant sonore et creux de ce livre qui a fait une révolution, qui a prétendu faire une démocratie et qui n'a pu faire qu'un chaos.

Comment un peuple qui possédait un Mènfcs-

quieu, a-t-il été prendre un J.-J. Rousseau pour oracle?

C'est qu'il est plus aisé de rêver que de penser; c'est que le vide a plus de vertiges que le plein; c'est que Montesquieu était la science et que Jean- Jacques était le délire.

Analysons cet évangile d'un peuple qui avait Mirabeau, et courait à Marat; les théories sont dignes des exécuteurs; tout mensonge est gros d'un crime.

Le livre commence par cet axiome :

« L'homme est né libre, et partout il est dans les fers! »

De quel homme Rousseau prétend-il parler?

Est-ce de l'homme isolé?

Est-ce de l'homme social?

Si c'est de l'homme isolé, tombé du sein de la femme sur le sein de la terre, l'homme enfant n'a d'autre liberté que celle de mourir en naissant car sans la société préexistante entre la femme et son fruit conçu par une rencontre pure-

ment bestiale, la femme n'est pas même tenue à le relever du sol, à le réchauffer sur son sein et y l'abreuver du lait de ses mamelles; et si, par un premier acte de cette société instinctive qu'on appelle l'amour maternel, l'enfant est nourri d'abord d'un aliment mystérieux préparé pour lui par la nature, aussitôt qu'il est sevré, que devient-il?

Non pas libre, assurément, mais esclave de la faim, de la soif, du froid, de l'arbre qui lui donne ou lui refuse son fruit, de l'herbe qui pousse ou qui sèche sous sa main, de l'animal faible ou féroce qu'il dévore ou dont il est dévoré, de sa nudité qui l'expose à toutes les intempéries de l'atmosphère, esclave de tous les éléments, enfin; voilà l'homme naissant fastueusement déclaré libre par J.-J. Rousseau! Ajoutez que s'il est rencontré dans son âge de faiblesse par un autre homme isolé plus fort que lui, il devient à l'instant sa victime ou son esclave; en sorte que le premier phénomène que présente la première société, c'est un maître et un esclave, un bourreau et une victime, jusqu'à ce que par les années, la force du plus âgé devienne faiblesse et la faiblesse du plus jeune devienne force et oppression, que les rôles changent et que l'esclavage alternatif passe de l'un à l'autre avec la force brutale.

Voilà l'homme libre de J.-J. Rousseau dans

l'état de la nature. Dire qu'un tel être naît libre, n'est-ce pas abuser de la dérision du langage et de l'ironie du raisonnement?

Est-ce au contraire de l'homme en société que J.-J. Rousseau veut parler? Mais l'homme isolé y naît aussi nécessairement esclave de la société préexistante, que l'homme isolé dans l'état de nature y naît esclave des éléments et des autres hommes !

Esclave de la Providence qui le fait naître ici ou là, sans qu'il ait choisi ou accepté, ni le temps, ni le lieu, ni la saison, ni la condition, ni la famille où il surgit à l'existence; esclave de la mère qui l'accueille ou le repousse de son sein, esclave du père qui, brutalement, a le droit de vie ou de mort sur ses enfants; esclave de la famille qui s'élargit ou qui se ferme pour lui; esclave de frères ou de sœurs nés avant lui, qui en font leur serviteur ou leur bête de somme pour se décharger sur lui du travail nourricier de tous; esclave de l'État qui lui inflige la condition dans laquelle il doit se ranger, esclave des lois établies qui lui prescrivent l'obéissance non délibérée aux prescriptions sociales; esclave du travail* qui doit nourrir lui et ses frères; esclave de la mort, si le salut de la société lui demande sa vie sur les champs de bataille, esclave dans son corps, esclave dans son esprit, esclave dans son

âme par la supériorité de force de Ions contre un seul, par l'éducation qui lui. impose ses idées, par la religion qui lui enseigne ses croyances; esclave de la volonté générale qui lui inflige ses punitions, ses expiations, même la mort.

Voilà, soit dans l'état sauvage, soit dans l'état de société, voilà l'homme isolé et libre de J.-J. Rousseau! En sorte que, dans l'une ou l'autre de ces hypothèses, l'axiome vrai, l'axiome contraire à celui de ce législateur du paradoxe. Au lieu de lire : L'homme naît libre, et partout il est dans les fers, lisez : l'homme naît esclave, et il ne devient relativement libre, qu'à mesure que la société l'affranchit de la tyrannie des éléments et de l'oppression de ses semblables par la moralité 'de ses lois et par la collection de ses forces sociales contre les violences individuelles.

Mais que peut-on attendre d'un législateur, ou aussi grossièrement trompeur, ou aussi stupidement trompé dès sa première ligne? Et que peuton attendre d'un démocrate dont le premier principe repose sur une vérité ainsi renversée?

En partant de ce principe ainsi renversé, et en posant à sa démocratie une base aussi fausse en arrière dans l'état soi-disant de nature, où peut aller J.-J. Rousseau et où peut-il mener son peuple? Il le mène fatalement à l'inverse de toute sociabilité et de tout gouvernement, c'est-à-dire à l'inverse de toute perfection sociale, à la liberté absolue de l'individu, ce qui veut dire, comme nous venons de le voir, à l'esclavage absolu de tous ses semblables et de tous les éléments, à l'isolement, à l'égoïsme, à la tyrannie, à l'abrutissement, à la mort!

Et voilà l'homme qu'un siècle entier a appelé philosophe!

Le second axiome est celui-ci :

« Tant qu'un peuple est contraint d'obéir et « qu'il obéit, il fait bien; sitôt qu'il peut secouer « le joug, et qu'il le secoue, il fait encore mieux. « Le droit de la société ne vient point de la nature.

Cet axiome suppose de deux choses l'une; ou

que l'obéissance, dénuée de toute raison d'obéir et de toute moralité dans l'obéissance, n'est que la contrainte et la force brutale sans autorité morale, et alors l'autorité morale de la loi sociale est entièrement niée par ce singulier législateur de l'illégalité; ou cet axiome suppose que le joug des lois est une autorité morale, et alors ce cri d'insurrection personnelle contre les lois est, en même temps, le cri de guerre légitime, perpétuel contre toute autorité. Et alors, nommez vous-même de son vrai nom ce philosophe de la guerre civile!

Le théoricien de l'athéisme moral, le grand a-narchiste de l'humanité! Faites des lois, après cette protestation contre toute autorité des lois! Faites des démocraties après cette invocation contre toute association des individus en peuples!

Quel législateur qu'un philosophe qui inscrit sur le frontispice de ses lois le cri d'insurrection contre ces lois mêmes!

Poursuivons.

Voici la théorie de la famille :

« Sitôt que le besoin que les enfants ont du

père, pour se conserver cesse, le lien naturel est

<c dissous; les enfants exempts de l'obéissance en- <( vers le père, le père exempt des soins qu'il de- « vait aux enfants, rentrent également dans l'in- <•- dépendance. Cette liberté commune est une con- « séquence de la nature de l'homme. Sa première « loi est de veiller à sa propre conservation; ses « premiers soins sont ceux qu'il se doit à lui-mê- « me; et sitôt qu'il est en âge de raison, lui seul « étant juge des' moyens propres à se conserver, « devient par cela seul son propre maître! »

Si la brute la plus dénuée de toule moralité écrivait un code de démocratie pour les autres brutes, c'est ainsi qu'elle écrirait!... Mais non, nous calomnions la brute; car, bien que le lionceau nouveau-né soit parfaitement inutile et soit même onéreux au lion qui l'a engendré, cependant le lion, par la vertu occulte de la paternité seulement bestiale, veille et combat pour sa femelle qui allaite et s'expose à la mort pour apporter la nourriture à son lionceau!

Mais si un tel principe calomnie les animaux, c'est qu'il blasphème encore plus l'homme, animal doué de moralité dans ses actes et dont le plus sublime est Devoir.

Quel blasphème, disons-nous, contre l'existence même de tout principe spiritualiste, contre toute âme, contre toute divinité dans les êtres! Quelle plus vile profession de foi d'un matérialisme ab-

soin, réduisant toute la société, même celle de l'amour, de la génération et du sang à la grossière sensation de la peine, du plaisir ou des besoins physiques dans le père, dans la mère, clans l'enfant, blasphème qui donne pour toute moralité à celle trinité sainte de la famille, quoi? la basse gravitation physique qui détache et qui fait tomber le fruit de l'arbre quand il est mùr, sans se Bouoier du tronc qui l'a porté, et qui fait

•ver 1 il branche avec indifférence quand la branche '-^t soulagée du fruit détaché!

Ainsi la consanguinité du fils avec le père et la mère, consanguinité aussi mystérieuse dans I'àme que dans les veines; ainsi la loi de solidarité génératrice, qui enchoine la cause à l'effet dans les parents, et l'effet à la cause dans les enfants; ainsi la lui d'équité, autrement dite de reconnaissance, qui impose l'amour, non seulement affectueux, mais dévoué au fils pour la vie, l'allaitement, les soins, la tendresse, l'éducation, l'affection souvent pénible dont il a été l'objet dans son âge de faiblesse, d'ignorance, d'incapacité de subvenir à Bes propres besoins; ainsi la loi de mutualité, qui commande à l'homme mûr, de rendre ;i son père <•! à sa mère 1rs trésors de cœur qu'il en B I fffanl ou jeune lmninw: ainsi la

té filiale, m min'.' de M nom dan- - !e>

langues pour assimiler le culte obligatoire ••! <Iéli-

cieux des enfants envers les auteurs de leur vie et les providences visibles de leur destinée au culte de Dieu!

Ainsi, le culte même des tombeaux, commandé aux générations vivantes pour les générations mortes, dont les monuments funèbres prolongent la mémoire et les deuils au delà des sépulcres, pour rappeler les enfants à la réunion des poussières et des âmes dans la vie future, où la grande parenté humaine confondra les pères, les mères, les enfants dans la famille retrouvée et dans l'éternel embrassement de la renaissance!

Tout cela n'est rien aux yeux du législateur immoral pour qui tout le spiritualisme social, et même sentimental, consiste à nier toute loi morale et tout sentiment, et à ne voir, dans la divine loi de filiation de l'être pensant, que le phénomène d'une sève nourricière, d'une chair humaine qui, quand elle a passé d'une veine à une autre veine, ne laisse à l'espèce renouvelée que le devoir de fleurir un jour sur les débris desséchés et indifférents de l'espèce qui fleurissait hier dans le même sillon!

Voilà un beau principe social à établir pour base des vertus de toute sociabilité en ce monde!

Etonnez-vous, après cela, de ce qu'un pareil législateur jette une dédaigneuse pitié sur son père, flétrisse sa bienfaitrice, corrompue par sa

commisération pour lui, se refuse au mariage, cette tutelle des générations à venir, et jette ses propres enfants à la voirie publique et aux gémonies du hasard qu'on appelle Hospice des enfant!? abandonnés, pour les punir, sans doute, d'être nés d'un père aussi dénaturé que ce sophiste législateur!

Après l'établissement de tels principes, et en écartant toujours le seul principe divin de toute sociabilité, le Dieu qui a créé la souveraineté nécessaire en créant l'homme sociable, Rousseau cherche à tâtons, le principe de la souveraineté. Où le trouverait-il, puisque, selon lui, la souveraineté n'est qu'un principe matériel et brutal, fondé seulement sur un intérêt physique et mutuel. résultant de nos seuls besoins charnels icibas?

Quand vous éteignez Dieu dans le ciel, comment verrez-vous la vérité sur la terre?

\nssi, voyez comme le sophiste s'égare, se confond et se contredit dans cette recherche aveugle

de la loi de souveraineté à faire accepter aux peuples! Où peut être l'autorité d'une souveraineté sociale qui ne puise pas son droit et sa force dans la source de tout droit et de toute force, la nature et la divinité?

« Le droit, dit-il, n'ajoute rien à la force » et quelques lignes plus loin, il conteste le droit à la force. Reste le hasard; il lui répugne. Il imagine une convention explicite, préexistante à toute convention, c'est-à-dire un effet avant la cause, une absurdité palpable, pour toute explication du mystère social.

Ne faut-il pas, en effet, que le peuple existe, qu'il existe en sol, en population, en société, en connaissance de ses intérêts, de ses droits, de ses devoirs, en civilisation et en volonté, avant de convenir qu'il se rassemblera en comices pour délibérer sur son existence, sur son mode de sociabilité, sur ses lois, sur sa république ou sur sa monarchie, et de donner ou de refuser son consentement à ces juges tombés du ciel ou sortis des forêts, Moïse, Lycurgue, Numa, Montesquieu ou Rousseau, sauvages chargés d'improviser la société et de faire voter le genre humain? Toute sagesse serait un scrutin de la barbarie!

Une telle origine de la société, de la politique, de la souveraineté des gouvernements, n'est-elle ■pas le délire de l'imagination? Les contes de fées

racontés aux enfants par leurs nourrices ne sontils pas des chefs-d'œuvre de bon sens et de logique auprès de ces contes bleus du législateur de l'ermitage de Montmorency?

Quant à la souveraineté, c'est-à-dire à ce pouvoir légitime qui régit avec une autorité sacrée les empires, Rousseau la place, la déplace, métaphysiquement ici ou là, dans un tel labyrinthe d'abstractions, et lui suppose des qualités tellement abstraites, tellement contradictoires qu'on ne sait plus à quoi il faut obéir et contre qui il faut se révolter; tantôt lui donnant des limites, tantôt la déclarant tyrannique; ici la proclamant indivisible, là, divisée en cinq ou six pouvoirs pondérés, fondés sur des conventions supérieures à toute convention; collective, individuelle, existant parce qu'elle existe, n'existant qu'en un point de temps métaphysique que la volonté Unanime doit renouveler à chaque respiration, déléguée, non déléguée, représentative et ne pouvant jamais être représentée; condam-

nant le peuple à tout faire partout et toujours par lui-même, lui défendant de rien faire que par ses magistrats, déclarant que le peuple ne peut jamais vouloir que le bien, déclarant, quelques lignes plus loin, la multitude incapable et perpétuellement mineure. Véritable Babel d'idées, confusion de langues qui ressemble à ces théologies du moyen âge où Dieu s'évapore dans les définitions scolastiques de ceux qui prétendent le définir!

Le peuple souverain de Rousseau s'évanouit comme le Dieu des théologues; on ne sait à qui croire, on ne sait qui adorer dans leur théologie; on ne sait à qui obéir dans la souveraineté populaire de Rousseau. La souveraineté y flotte sans titre, sans base, sans forme, sans organe, comme un de ces nuages dans le vide auquel l'imagination ivre de métaphysique peut donner les formes et les couleurs qui lui conviennent!

Malheur au peuple qui chercherait ainsi son gouvernement dans les nues! il serait mort avant de l'avoir trouvé pour l'appliquer aux nécessités urgentes et permanentes de son association nationale.

Quand Rousseau touche à la question des gouvernements, il devient plus inintelligible encore; il est impossible de tirer de ses divisions, subdivisions, pondérations, un seul mode de gouvernement applicable.

Toute affirmation de pouvoir y est contredite par une négation. Démocratie, aristocratie, monarchie représentative, monarchie absolue, démagogie sans limites, sans capacité et sans responsabilité, théocratie sans contrôle et sans réforme possible; divinité de Dieu incarnée dans le pontife ou dans le corps sacerdotal, gouvernements mixtes, où les pouvoirs se gênent par les frottements ou bien s'équilibrent dans l'immobilité par les contrepoids, despotisme, tyrannie, anarchie, enfin maximes destructives de tout gouvernement, telles que celle-ci :

« La souveraineté ne peut être représentée par m la même raison qu'elle ne peut être aliénée. « parce qu'elle consiste dans la volonté générale «« et que la volonté ne se représente pas! » Idéalité abstraite, substituée à toute réalité pratique et qui

rend tout gouvernement impossible en le rendant purement idéal.

Ecoutez cette autre maxime, non moins anarchique par ses conséquences : « A l'instant où un « peuple se donne des représentants, il n'est plus (< libre, il n'existe plus! » Maxime qui conduirait le peuple à l'ubiquité de temps, de lieu, de fonction, d'aptitude ou à la servitude et à l'anéantissement! Maxime que nous avons vu resurgir des théories métaphysiques de nos jours, maxime renouvelée des rêveries de J.-J. Rousseau; maxime qui ne renverse pas moins tout bon sens, que toute société nationale!

Plus loin, Rousseau prétend établir que, les citoyens étant égaux (ce qui n'est pas plus vrai des hommes que des arbres), nul n'a le droit d'exiger qu'un autre fasse ce quil ne fait pas luimême, ce qui condamnerait le souverain à monter la garde à la porte de son propre palais, ou le général à combattre au même rang et au même poste que chacun de ses soldats!

En matière de religion, J. -Jacques Rousseau professe dans le Contrat social la doctrine impie qui impose la tyrannie de l'État jusque dans l'inviolabilité des âmes, la doctrine de l'unité de religion politique dans l'État; sans cela, dit-il, jamais l'État ne sera bien constitué.

Ainsi, ce n'est pas seulement sa liberté que le citoyen devra céder au roi, c'est son âme. Dieu est le sujet du peuple ou du roi!

Quel libéralisme dans ce législateur, oppresseur de toute liberté! la philosophie et la théologie aboutissant à une religion civile et non divine!

Là, finit le livre, car la tyrannie populaire ou royale ne va pas plus loin! Hic tandem stetimus nobis ubi defuit orbis.

Fermons donc ce livre et plaignons le philosophe d'avoir rencontré un tel peuple pour l'admirer, et plaignons le peuple d'avoir eu un tel homme pour législateur.

Et maintenant que ce déplorable livre a porté ses fruits de démence et de perdition dans urne démocratie avortée, faute de véritable philosophie

'dans son faux prophète, essayons de remettre un peu de bon sens dans la philosophie politique du peuple, et de substituer, en matière de gouvernement quelques vérités pratiques, et par cela même divines, à ce monceau de chimères devenu un monceau de ruines, sous la main égarée des sectaires d'un aveugle, qui écrivit de génie et qui pensa de hasard.

Qu'est-ce que la société politique entre les hommes?

Qu'est-ce que la première législation?

Qu'est-ce que la souveraineté?

Qu'est-ce que les gouvernements?

Y a-t-il une seule forme de bon gouvernement?

Y en a-t-il plusieurs également bonnes selon les caractères des peuples?

Qu'est-ce que les lois?

Qu'est-ce que l'administration des lois?

Qu'est-ce que la famille?

Qu'est-ce que la liberté?

Qu'est-ce que la propriété?

Qu'est-ce que l'égalité?

Qu'est-ce que la perfection ou la décadence sociale?

Quel est le mode de consulter de véritables et perpétuels oracles de la véritable politique?

Raisonnons et ne rêvons pas; on n'a que trop rêvé depuis Rousseau, raisonnons d'après la nature.

Et d'abord qu'est-ce que la société politique?

La société politique, nullement délibérée, mais instinctive et fatale, dans le sens divin du mot fatal (fatum, destinée) est un acte par lequel l'homme, né forcément sociable se constitue en société avec ses semblables.

Cette société politique a-t-elle uniquement pour objet, ainsi que le prétendent J.-J. Rousseau et ses émules, les publicistes semi-matérialistes, la satisfaction des besoins matériels de l'homme et l'accroissement de ses jouissances physiques?

Nullement, selon moi; cette société politique, qui multiplie, en effet, les forces de l'individu par

la force collective de l'association de tous, a certainement pour effet la perpétuation et l'amélioration de la race humaine; mais elle a un objet de plus, une dignité de plus, une moralité de plus, un spiritualisme de plus.

Ce but supérieur à la grossière satisfaction en commun des besoins physiques, cette dignité de plus, cette moralité de plus, ce spiritualisme social de plus, c'est l'âme de l'humanité cultivée par la civilisation, résultant de cette société. C'est la connaissance de son Créateur. C'est l'adoration de son Dieu, c'est la conformité de ses lois avec la volonté de Dieu, qui est en même temps la loi suprême, c'est le dévouement de chacun à tous, c'est le sacrifice;

En un mot, c'est la vertu.

Toute société fondée sur l'abject égoïsme, toute société dont le premier lien n'est pas le devoir de tous envers tous, en vue de Dieu, n'est pas un peuple : ce n'est qu'un troupeau. C'est la moralité seule qui en fait une humanité.

La société politique n'est donc pas seulement une société en commandite : c'est une vertu, c'est une religion!

Cette définition, que nous n'avons malheureusement rencontrée jusqu'ici dans aucun publiciste moderne, et qui est pour nous à l'état d'évidence, élève le législateur véritable à la dignité d'oracle,

fait du commandement un sacerdoce civil, de l'obéissance un devoir, de l'amour de la patrie un culte et du dévouement des citoyens au gouvernement une sainteté.

Ce but de la société politique ainsi défini, marqué, dignifîé, sanctifié, et, pour ainsi dire, divinisé, je me demande : Qu'est-ce que le premier législateur? Et je me réponds :

Le premier et l'infaillible législateur, c'est celui qui a fait l'homme; c'est celui qui, en faisant l'homme, a mis en germe dans l'âme de sa créature, ces lois non écrites, mais vivantes, consonnances divines de la nature intellectuelle de l'homme, avec la nature de Dieu, consonnances qui font que, quand le Verbe extérieur, la loi parlée se fait entendre, à mesure que l'homme a besoin de lois pour fonder et perfectionner sa société civile, la conscience de tout homme, comme un instrument monté au diapason divin, se dit involontairement \ C'est juste; c'est Dieu qui parle en nous par la consonnance de notre esprit avec sa loi! Obéissons pnur notre avantage, obéissons pour la gloire de Dieu!

Donc, le suprême législateur est celui qui a créé d'avance en x\o\\< l'écho préexistant <!»' ses lois, la conscience, cet écho humain de la justice divine!

Qu'est-ce que toutes les lois qui n'emportent pat

avec elles le sentiment de la justice, cette sanction de la loi?

Donc, le législateur, ce n'est ni le rêveur qui appelle loi ses chimères, ni le tyran qui appelle loi ses caprices; ces lois-là emportent avec elles leurs perturbations et leurs révoltes. Le véritable législateur est celui qui dit en nous : Cette loi est juste et, parce qu'elle est juste, elle est utile, elle est obligatoire.

Et parce qu'elle est juste, utile, obligatoire, elle est le devoir religieux de tous envers chacun et de chacun envers tous.

Et parce qu'elle est devoir envers les hommes, créatures de Dieu, elle est devoir envers Dieu luimême, père et législateur.

Et parce qu'elle est devoir envers Dieu, Dieu la vengera.

Voilà le législateur suprême et le véritable oracle humain; dans la société spiritualiste, la législation est sacrée parce que son législateur est divin.

Cela ressemble peu à la société charnelle de J.-J. Rousseau, et à la société économique des Américains du Nord.

L'une a pour but de bien brouter la terre, en tirant chacun à soi, la plus large part de la nappe terrestre, l'autre a pour but de nourrir le corps sans doute, par la loi impérieuse du travail, mais

elle a un but supérieur : élever l'âme du peuple par la pensée de Dieu, par le dévouement envers ses semblables, jusqu'à la dignité de créature intelligente et morale, jusqu'à la glorification du Créateur par sa créature; en un mot diviniser la société mortelle autant que possible sur cette terre, pour la préparer au culte de son éternelle divinisation dans un autre séjour.

J'avoue que je n'ai jamais pu comprendre autrement le législateur et la législation sociale. Serait-ce une œuvre bien digne d'un Dieu que la création d'un instinct social qui n'aurait pour fin que de faire brouter en commun une race de bipèdes sur un sillon fauché en commun, afin que la mort, fauchant à son tour, cette race ruminante à gerbes plus épaisses, engraissât de générations plus fécondes ces mêmes sillons?

Si l'homme de l'humanité ne cultivait que le blé, et ne multipliait que pour la mort, sur l'écorce de cette planète, le regard de la Providence divine, daignerait-il seulement y tomber?

Otez la vertu du plan divin du Législateur suprême, à quoi bon avoir donné une âme à ce troupeau? Il suffirait de lui avoir donné une mâchoire.

Voilà cependant, la législation de J.-J. Rousseau!

Et la souveraineté dont ce philosophe parle tant, sans pouvoir la définir, parlons-en à notre tour.

Qu'est-ce selon lui et ses disciples, que la souveraineté, cette régulatrice absolue et nécessaire de toute société politique?

C'est, selon la meilleure de ces innombrables définitions, la volonté universelle des êtres associés.

Mais, répondrons-nous aux sophistes, indépendamment de ce que cette volonté, supposée unanime, n'est jamais unanime, là où il y a majorité et minorité, est toujours la tyrannie de la volonté la plus nombreuse sur la volonté la moins nombreuse;

Indépendamment encore de ce que le moyen de constater cette majorité n'existe pas, ou n'existe que fictivement;

Indépendamment enfin de ce que le droit de vouloir, en cette matière si ardue et si métaphysique de législation, suppose la capacité réelle de vouloir et même de 'comprendre, capacité qui n'existe pas au même degré dans les citoyens;

Indépendamment de ce que ce droit de vouloir, juste en matière sociale, suppose un désintéressement égal à la capacité dans le législateur, et que ce désintéressement n'existe pas dans celui dont la volonté intéressée va faire la loi;

Indépendamment de tout cela, disons-nous, si la souveraineté n'était que la volonté générale, cette volonté générale, modifiée tous les jours et à toute heure par les nouveaux venus à la vie et par les partants pour la mort, nécessiterait donc tous les jours, et à toute seconde de leur existence, une nouvelle constatation de la volonté générale, tellement que, cette souveraineté, à peine proclamée, cesserait aussitôt d'être; que la souveraineté recommencerait et cesserait d'être en même temps, à tous les clignements d'yeux de tous les hommes associés, et qu'en étant toujours en problème, la souveraineté cesserait toujours d'être en réalité?

Qu'est-ce qu'un principe pratique qui ne peut exister qu'à condition d'être abstrait et qui s'évanouit dès qu'on l'applique?

Or la souveraineté ne peut être une fiction, puisqu'elle est chargée de régir les plus formidables des réalités, les intérêts, les passions et l'existence même des peuples.

Toutes les autres définitions que J.-J. Rousseau et ses disciples font de la souveraineté ne méritent pas même l'honneur d'une réfutation; celleci était spécieuse, les autres ne sont pas même des sophismes, elles ne sont que des paradoxes. C'est plus haut, c'est plus profond qu'il faut, selon nous, découvrir et adorer la véritable souveraineté sociale.

Cherchons.

La société est-elle ou n'est-elle pas de droit divin?

En d'autres termes la sociabilité humaine, qui ne peut exister sans souveraineté, n'est-elle pas une création de Dieu, préexistant et coexistant avec l'homme sociable?

Très évidemment, oui! L'homme a été créé par

Dieu, un être essentiellement sociable, tellement sociable que, s'il cesse un moment d'être sociable, il cesse d'exister; l'état de société lui est aussi nécessaire pour exister que l'air qu'il respire ou que la nourriture qui soutient sa vie. Par tous ses instincts, par tous ses besoins, par toutes ses conservations, par toutes ces multiplications, par toutes ses perturbations de vie ici-bas, l'homme a besoin de la société, comme la société a besoin de la souveraineté. Contemplez la nature.

L'homme en a besoin même pour naître et avant d'être né. Si Dieu avait voulu que l'homme naquît et vécût isolé, il l'aurait fait enfant de la terre ou de lui-même, sans l'intervention mystérieuse des sexes et sans l'intervention féconde de ce second créateur qu'on nomme l'amour, et qui est la première et la plus irrésistible sociabilité des éléments et des âmes.

Il l'aurait fait naître dans toute sa force, dans le développement accompli de ses facultés physiques et morales, sans aucune de ces gradations de l'âge, sans aucune de ces impuissances, de ces faiblesses, de ces ignorances de l'enfant nouveauné, qui condamne le nouveau-né à la société de La mère, ou à la mort si la mère lui refuse lit mamelle, si le père lui refuse la protection, la nourriture pour subsister; et quand la mamelle tarif pour l'enfant, la mère elle-même, que devien-

drait-elle avec son enfant sur les bras, sans la société du père que l'amour conjugal et que l'amour paternel attachent, par un double instinct de vertu désintéressée, à ces deux mêmes êtres dépendants de lui?

La mère et le père, vieillis et infirmes par l'usure du temps, devenus incapables de se nourrir et de se protéger eux-mêmes, que deviendraient-ils si les enfants, dénués, comme ceux que suppose Rousseau, de tout spiritualisme, de toute reconnaissance, de toute piété filiale, cessaient de former avec les auteurs de leurs jours la sublime et douce société de la famille?

Voilà donc dans cette trinité du père, de la mère, de l'enfant, nécessaires les uns aux autres sous peine de mort, la preuve évidente que la sociabilité et l'humanité, c'est un même mot.

Or, comme la souveraineté, c'est-à-dire l'autorité et l'obéissance sont deux conditions, absolues aussi, de toute société grande et petite, voilà donc la preuve évidente, que la souveraineté, c'est la nature.

Ce n'est là ni une convention délibérée sans langue et sans raisonnement, ni un droit de la force toujours contrebalancée par cent autres forces, ni une aristocratie sans corporations, sans hérédité, sans ancêtres, ni une démocratie sans égalité possible qui ont pu inventer et proclamer

cette souveraineté chimérique de J.-J. Rousseau.

C'est la nature; elle seule est assez révélatrice des lois sociales pour inculquer à l'humanité cette condition de son existence; elle seule était assez puissante pour faire obéir cette humanité, égoïste et toujours révoltée, à cette dure condition naturelle de la sociabilité qu'on nomme souveraineté. Or, comme la nature, c'est l'oracle du Créateur, par les instincts propres à chacune de ses créatures, la souveraineté, c'est donc Dieu!

Pourquoi chercher dans les définitions quintessenciées et amphigouriques des écoles, le principe de la souveraineté? Le principe c'est Dieu, qui a voulu que l'homme sociable et perfectible développât comme un magnifique spectacle devant lui ce phénomène matériel, et surtout intellectuel et encore plus moral, de la société; et c'est la nature, interprète de Dieu, qui a donné à l'homme dans tous ses instincts, le germe de toutes ses lois et la condition absolue de cette souveraineté sans laquelle aucune société ne sul»isfe. parce qu'aucne l<>i u'r<\ obéie.

La véritable autorité sociale, qu'on appelle souveraineté, est donc divine; divine, parce qu'elle est naturelle.

Voilà la souveraineté, voilà l'autorité morale, voilà l'obéissance obligatoire, voilà fol liti< ■- et les «mictions de la loi.

Religion innée, dans ce système la société mérite ce vrai nom, car elle relie les hommes entre eux, et les agglomérations d'hommes à Dieu! Bien obéir, c'est honorer l'auteur de toute obéissance, bien gouverner, c'est refléter Dieu dans les lois; bien défendre les lois, les gouvernements et les peuples, c'est être le ministre de la nature et de la divinité. La vraie souveraineté, c'est la vicedivinité dans les lois.

Et qu'est-ce que les gouvernements?

Les gouvernements sont la souveraineté en action, le mécanisme social par lequel cette souveraineté, divine dans son essence, humaine dans ses moyens, s'exerce sur les groupes plus ou moins nombreux dont les sociétés se composent : famille d'abord, tribus après, peuplades ensuite, confédérations ou monarchies de même origine enfin. Peu importe que la souveraineté soit multiple comme dans les républiques ou une, comme dans les monarchies absolues, ou mixtes comme dans les royautés limitées, ou représentatives,

comme dans les pouvoirs électifs : pourvu que la souveraineté y soit obéie, le gouvernement existe et la société y est maintenue.

Ces formes diverses et successives de gouvernement ne sont ni absolument bonnes, ni absolument mauvaises en elles-mêmes; elles sont relativement bonnes ou mauvaises selon qu'elles servent plus ou moins bien la souveraineté qu'elles sont chargées d'exprimer et de servir; tout dépend de l'âge, du caractère, des mœurs, des habitudes, du nombre, du site, du climat, des limites, de la géographie même des peuples qui adoptent telle ou telle de ces formes de gouvernement. Patriarcale en Orient, théocratique dans les Indes, monarchiquement sacerdotale en Judée et en Egypte, royale en Perse, aristocratique en Italie, démocratique en Grèce, pontificale à Jérusalem et dans Rome moderne, élective et anarchique dans les Gaules, représentative et hiérarchique en Angleterre, chevaleresque et monacale en Espagne, équestre et turbulente comme les hordes sarmates en Pologne et en Hongrie, assise, immobile et formaliste en Allemagne, mobile, inconstante, militaire et dynastique en France, la forme du gouvernement varie partout, la souveraineté jamais.

Du patriarche d'Arabie au mage de Perse, du grand roi de Per<épr>li> au démagogue d'Athènes,

- Uu —

du consul de Rome aristocratique au César de Rome asservie dans le bas-empire, de César païen au pontife chrétien souverain dans le Capitole, de Louis XIV, souverain divinisé par son fanatisme dans sa presque divinité royale, aux chefs du peuple élevés tour à tour sur le pavois de la popularité ou sur l'échafaud où ils remplaçaient leurs victimes; des démagogues de 1793, du despote des soldats, Napoléon affamé de trônes, aux Bourbons rappelés pour empêcher le démembrement de la patrie; des Bourbons providentiels de 181 k aux Bourbons électifs de i83o, des Bourbons électifs précipités du trône, à la république surgie pour remplir le vide du trône écroulé par la dictature de la nation debout; de la république au second empire, second empire, né des souvenirs de trop de gloire, mais second empire infiniment plus politique que le premier, calmant dix ans l'Europe avant d'agiter de nouveau la terre, agitant et agité aujourd'hui lui-même par les contre-coups de son alliance sarde, insatiable en Italie, contrecoups qui, si la France ne prononce pas quos ego à cette tempête des Alpes, vont s'étendre du Piémont en Germanie, de Germanie en Scythie, de Scythie en Orient, et créer sur l'univers en feu la souveraineté du hasard; de tous ces gouvernements et de tous ces gouvernants, la souveraineté souvent dans de mauvaises mains, mais toujours

présente, n'a jamais failli; c'est-à-dire que la souveraineté, instinct conservateur et résurrecteur de la société naturelle et nécessaire à l'homme, n'a pas été éclipsée un instant dans l'esprit humain.

On a pu proclamer tour à tour le règne du père de famille, le règne du chef de tribu, le règne de la majorité dans les nations délibérantes sans magistrats héréditaires, le règne du sacerdoce dans les théocraties, le règne des grands dans les aristocraties, le règne des rois dans les monarchies, le règne des chefs temporaires dans les républiques, le règne du peuple dans les démocraties, le règne des soldats dans les régimes de force, le règne même des démagogues dans les démagogies, le pire des régimes selon Corneille; mais la souveraineté administrée par des mains tniéoeseées, perverses, violentes, tyranniques, anarchiques, même infâmes, était encore la souveraineté, c'est-à-dire l'instinct social condamnant les hommes à vivre en société imparfaite, même détestable; par la loi même de la néces>ité : la souveraineté de la nature.

Ce besoin divin de la souveraineté administrée par des gouvernements plus ou moins parfaits, est le travail le plus persévérant de l'humanité, ce qu'on appelle la civilisation, ou le perfectionnement des conditions sociales, le progrès; travail pénible, lent, quelquefois heureux, souvent déçu, plein d'illusions, d'utopies, de déceptions, rde révolutions ou de contre-révolutions, selon que les peuples et leurs législateurs s'éloignent ou se rapprochent davantage dans leurs lois précaires, des lois non écrites de la naiure sociale révélées par Dieu lui-même à l'humanité.

Les gouvernements font les lois.

Qu'est-ce donc que les lois?

Les lois sont des règlements obligatoires promulgués par les gouvernements pour faire vivre les sociétés nationales en ordre plus ou moins durable, en justice plus ou moins parfaite, en moralité plus ou moins sainte entre eux.

Plus les lois sont obéies, c'est-à-dire capables de maintenir en ordre la société nationale, plus elles sont conformes à la souveraineté de la na-

ture, qu'elles ont pour objet de manifester et de maintenir, pour conserver aux hommes les bienfaits de la société.

Plus les lois renferment de justice, c'est-à-dire de conscience, et de révélation des volontés de Dieu par l'instinct, plus elles sont vraies, utiles, obéies par les peuples qui les adoptent pour règle.

Plus les lois s'élèvent au-dessus des simples rapports réglementaires d'homme à homme, jusqu'au rapport de l'homme spiritualisé avec Dieu, plus elles sont ce qu'on appelle morales, plus elles ennoblissent, sanctifient, divinisent la société.

Ces trois caractères de la loi : la règle, la justice, la moralité sont donc les degrés successifs par lesquels la société politique se fonde et s'élève d'abord par l'ordre, se légitime ensuite par la justice, s'accomplit enfin par la moralité.

Ainsi d'abord ordre entre les hommes, sans quoi la société elle-même s'évanouit.

Justice entre les hommes sans quoi la société n'est que tyrannie.

Spiritualisme, moralité dans les lois, pour que la civilisation ne soit pas seulement matérielle, mais vertueuse et pour que l'àme de l'homme ne progresse pas moins quo sa race périssable dans une civilisation vraiment divine et indéfinie sur cette terre, o\ au delà de rot te terre.

Voilà les trois caractères de la loi!

Qu'il y a loin de cette législation marquée du sceau de la vertu, de la moralité, de la divinité à cette législation toute mécanique, toute matérielle et toute cadavérique du Contrat social de J.-JL Rousseau et de ses disciples! Dans ce système, il y a contrat entre les hommes et leurs besoins physiques; dans notre système à nous, il y a contrat entre l'homme et Dieu. Votre législation finit avec l'homme, la nôtre se perpétue et se divinise indéfiniment à travers les éternités.

Ce n'est donc pas la question de savoir laquelle de vos lois est plus monarchique ou plus républicaine, plus autocratique ou plus démocratique, mais laquelle est plus imprégnée de règle innée, de justice divine, de moralité supérieure à l'abjecte matérialité des intérêts purement physiques de l'espèce humaine.

En un mot, selon vous, les meilleures lois sont celles qui contiennent le plus d'utilités.

Selon nous, les meilleures lois sont celles qui contiennent le plus de vertus!

Il y a un monde entre ces deux systèmes.

Lisez le Contrat social, et demandez-vous, en finissant la lecture, si vous vous sentez une vertu de plus dans l'âme après avoir lu.

Lisez les législations de Confutzée, de l'Inde antique, du christianisme sur la montagne, de

l'islamisme même dans le Coran, el demandezvous si vous ne vous sentez pas soulevé d'autant de vertus de plus au-dessus de la législation du Contrat social et de la civilisation matérialiste de nos temps, qu'il y a de distance entre l'égoïsme et le sacrifice, entre la machine et lame, entre la terre et le ciel.

Voilà notre civilisation : la votre broute, la nôtre aime, choisissez!

De ces lois promulguées par les gouvernements, expressions diverses delà souveraineté de la nature, les unes sont purement réglementaires, accidentelles, ciicnii-tuncielles, passagères comme les besoins, les temps, les intérêts fugitifs des nations; les autres, et en très petit nombre, sont ce que l'on appelle organiques, c'eat-à-dipe résultante de l'organisation même de l'homme, et nécessaires à l'homme en société, quelque gouvernement du reste qu'il ait adopté poux vivre en civilisation.

Les précepte- de ces Lois organiques, qui sont

les mêmes en principe chez tout ce qui porte le nom de peuple, sont les lois qui concernent la vie, la famille, la propriété, l'hérédité, le gouvernement, la morale, la religion, la défense de la patrie, héritage commun à toutes les nations, les conditions du travail et d'alimentation, le secours du riche à l'indigent, la mutualité des devoirs, l'éducation, l'application de la justice, l'expiation des crimes ou des actes attentatoires à la société qui est la vie de tous, et que tous appellent crimes.

Voulez-vous avoir la nomenclature sommaire, et cependant complète, de toutes ces lois organiques émanées pour ainsi dire du Législateur suprême : la nature de l'homme? Lisez les décalogues antiques des législations primitives, profanes et sacrées. C'est là que vous voyez et que vous entendez la souveraineté de la nature, s'exprimant par ces lois instinctives qui révèlent le Créateur de l'homme sociable dans les prescriptions nécessaires à toute société politique.

Quel est le premier besoin de l'homme venu à la vie? C'est le besoin de conserver la première de ses propriétés : la vie. Aussi la défense de tuer et le droit de réprimer et de punir celui qui tue sont-ils placés en tête de toute législation sociale : Tu ne tueras pas. Cette propriété de la vie par celui qui la possède est tellement instinctive, unanime et de droit divin, puisqu'elle est d'inspira-

tion de la nature, que vous ne trouvez pas une législation primitive ou un code moderne où elle ne soit écrite à la première page. L'instinct dit : Je veux vivre; la nature dil : tu as le droit de vivre; la loi dit : tu vivras. C'est le décret de la souveraineté de la nature, et, en l'écrivant dans ton droit de vivre, elle a écrit en même temps, ta destinée d'être sociable; car sans la société naturelle, tu ne vivrais pas et sans la société légale, tu aurais bientôt cessé de vivre.

La défense du meurtre est donc la première des lois révélées par la souveraineté de la nature.

Si tu fais mourir, tu mourras, est la première aussi des lois écrites par la souveraineté sociale. C'est donc de droit divin que l'homme vit, et c'est de droit divin qu'il s'est groupé en société pour vivre.

De ce droit divin de vivre résulte pour lui le droit d'exercer, sous la garantie de la société, tous les autres droits indispensables à son existence.

Le second de ces droits, c'est le il mil (]v s'appro-

prier toutes les choses nécessaires à son existence, sous la garantie de la société, qui doit la même inviolabilité à tous ses membres. De là, les lois sociales sur la propriété sans lesquelles l'homme ne pourrait subsister que de crimes. Or, comme !e crime serait mutuel, l'homme cesserait promptement d'exister.

La propriété (la propriété individuelle), est un des décrets du droit divin, sur lesquels la philosophie si dérisoirement nommée socialiste de J.-J. Rousseau a répandu dans ces derniers temps le plus de ténèbres, le plus de paradoxes, le plus de sophismes destructeurs de toute société, et par conséquent, de toute humanité sur la terre. C'est là que l'insurrection de l'ignorance et de la démence contre la souveraineté de la nature a été et est encore le plus blasphématoire de la société politique. On dirait que l'excès même d'évidence du droit de propriété a aveuglé, en les éblouissant, ces insurgés contre la nature qu'on appelle socialistes, sans doute comme on appelait à Rome les destructeurs d'empires du nom des nations qu'ils avaient anéanties.

Remettons sous les yeux des hommes de bon sens, riches, pauvres, indigents même, la véritésur ce mystère sacré des lois de la propriété. Jamais la souveraineté de la nature n'a parlé plus

clairement que dans cette révélation instinctive •qui dit à l'homme par tous ses besoins : Tu posséderas ou tu mourras.

L'homme physique est un être qui ne subsiste que des éléments qu'il s'approprie dans toute la nature en venant au monde et en s'y développant jusqu'à la mort. C'est l'être propriétaire et héréditaire par excellence; sitôt qu'il cesse de s'approprier toute chose autour de lui, avant lui, après lui, il cesse d'exister.

Embryon, il s'approprie dans le sein de sa mère, la vie occulte et germinante dont il forme ses organes appropriateurs avant de paraître au jour. En paraissant à la lumière et avant de pouvoir exercer ses organes, il s'approprie par sa bouche et par ses deux mains, les ■nulles, ces deux ÏDUUUUH de vie, périssant à l'instant si on le dépossède de ce lait qui lui appartient, car il a été filtré pour lui dans les veina de la femme.

Il s'approprie une partie de l'espace, dans une part à lui destinée par la mesure de ses membres,

qui le remplissent et qui lui appartient, ens'agrandissant, à la mesure de ses bras, de ses pas, de ses mouvements dans le nid; et, s'il en est dépossédé, i! périt étouffé, faute de place au soleil.

Il s'approprie par l'acte même de la respiration, l'air nécessaire au jeu de ses poumons et à la circulation de son sang, et, si on l'en dépossède, il étouffe, il meurt exproprié de sa part d'air respirable.

Il s'approprie la chaleur du sein maternel ou du soleil qui vivifie tout ce qu'il éclaire, ou du feu qui sort de l'arbre pour suppléer le soleil absent, et il meurt s'il est dépossédé de tout calorique, partie obligée de son existence.

Il s'approprie, en ouvrant les yeux, la lumière sans laquelle ses mains et ses pieds deviennent inutiles à sa subsistance et à ses mouvements, et il languit dépossédé de sa part du jour.

Il s'approprie les fruits de l'arbre, l'herbe des sillons, la chair des animaux, nourriture sanglante, presque criminelle, et, si on l'en exproprie, il meurt dépossédé de sa part à l'alimentation nécessaire à la vie, convive affamé, chassé du banquet terrestre; et ce banquet même tarit pour tous les convives; car si la terre n'est pas possédée par celui qui l'ensemence et qui la moissonne nul n'a intérêt à la cultiver et à la moissonner.

Morte la propriété, morte la terre, morte l'humanité!

Les communistes sont donc tout innocemment les meurtriers en masse de la race humaine. II ne faut pas les exterminer comme meurtriers, il faut les plaindre et les réprimer comme suicides. Leur crime n'est qu'ignorance, leur crime même n'est qu'utopie, c'est de la vertu en délire; mais le délire de la vertu n'a pas des effets moins funestes que celui du crime.

Cette contagion a possédé Platon, les premiers économistes populaires, affamés de l'école néochrétienne, les sectaires musulmans de la Caramanie et de la Perse, les anabaptistes allemands, ivres de sang et de rêves, et enfin les philosophes prolétaires de nos jours, insensés de misère, vivant du travail industriel et demandant l'extinction du capital pour multiplier le revenu, l'anéantissement du travail pour multiplier le salaire et l'égalité du salaire pour égaliser l'oisiveté avec le travail!

0 esprit humain! jusqu'où peux-tu descendre quand l'esprit d'utopie prétend se substituer à l'esprit de bon sens et inventer une souveraineté de l'absurde en opposition avec la souveraineté de l'instinct!

Il faudrait des volumes pour énumérer toutes - in: -

les choses physiques et morales nécessaires à Ja vie de l'humanité; ce sont ces choses qui ont fait de l'homme, en comparaison des autres êtres qui ne possèdent que ce qu'ils dérobent, le premier des êtres : l'être propriétaire, le plus beau nom de l'homme!

Mais si la propriété individuelle est une loi aussi naturelle et aussi nécessaire à l'espèce humaine que la respiration, l'hérédité, qui n'est que la propriété de la famille continuée après l'individu, n'est pas moins indispensable à la famille!

Si donc la famille, comme nous l'avons démontré, est nécessaire à la continuation de l'espèce, l'hérédité, sans laquelle il n'y a pas de famille, est donc de souveraineté naturelle, de droit divin, de sociabilité absolue.

Supposez, en effet, que le père en mourant, emporte avec lui tout son droit de propriété dans

la tombe, et que la propriété soit viagère dans lt chef de cette société naturelle de la famille; le père mort, que devient l'épouse, la veuve, la mère? Que deviennent les fils et les filles? Que deviennent les aïeux survivants? les vieillards, les infirmes, les incapacités touchantes du foyer et du berceau? L'expulsion du toit et du champ paternels, la mendicité aux portes des seuils étrangers, la glane dans le sillon sans cœur, le vagabondage à travers la terre, la couche sous le ciel et sur la neige, la séparation des membres errants de la même chair, le déchirement de tous ces cœurs qui ne faisaient qu'un, la destruction de la parenté, cette patrie des âmes, cet asile de Dieu préparé, réchauffé, perpétué pour la famille; les mœurs, l'éducation des enfants, la piété filiale et la reconnaissance du sang pour la source d'où il a coulé et qui y remonte par la mémoire en action qu'on appelle tendresse des fils pour leur père et leur mère, tout cela, disons-nous, périt avec l'hérédité des biens dans la loi. Sans l'hérédité, la propriété n'est plus qu'un court égotsme, un usufruit qui laisse périr la meilleure partie de l'homme, l'avenir!

Cet philosophe* à rebours qui proclament que la propriété, c'est Je sol, et l'hérédité on prirHège, volent en même tempe à l'homme la meilleure partie de l'homme, la perpétuité de son existence,

et constituent au profit de leur viagereté jalouse et personnelle le privilège du néant.

Si de telles législations étaient adoptées sur parole par les prolétaires du socialisme, il ne resterait aux veuves, aux orphelins, aux pères et aux mères survivants qu'à adopter le suicide en masse après la mort du propriétaire et de se coucher sur le bûcher du père de famille pour périr au moins ensemble sur les cendres du même foyer!

Les gouvernements n'ont été institués que pour défendre la propriété et l'hérédité des biens contre le pillage universel ou périodique qui commence par des sophismes et qui finit par des jacqueries. La souveraineté de la nature dit à l'homme : Tu seras propriétaire, sous peine de mort de l'individu, et la souveraineté de la nature dit à la propriété : Tu seras héréditaire sous peine de mort de la famille; enfin, la souveraineté de la nature dit à la société : Tu seras héréditaire sous peine de mort de l'humanité. La loi vengeresse des attentats du sophisme contre ces décrets de la nature, c'est la mort de l'espèce. « Je n'ai pas seule- « ment créé les pères, fait dire le sage Persan au « Créateur, j'ai créé les fils et les générations des « fils sur la terre. L'hérédité est la propriété des « fils; les lois doivent la garder plus jalousement « encore que celle des pères, car ces possesseurs

< ne sont pas encore nés, pour la défendre eux.- « mêmes. Il faut leur réserver leur part des bien» « qui leur appartiennent par droit de temps. »

Mais si la souveraineté de la nature, dont les décrets se manifestent par la nécessité, proclame clairement la loi de la propriété et celle de l'hérédité des biens, celte loi naturelle n'est ni aussi claire ni aussi unanime en ce qui concerne la part plus ou moins égale dans laquelle la propriété héréditaire doit se diviser entre les veuves, 1 fils, les tilles, les enfants, les paren I- du chef de la famille.

On cherche encore a%ec une certaine hésitation, balancée entre des raisons contraires et très douteuses, si ces parts des survivants dans l'héritage doivent être égales, presque égales ou tout à fait inégales: on se demande si le droit de tester,. ce despotisme absolu «lu propriétaire, qui esf aussi le supplément de l'autorité paternelle, si nécessaire au gouvernement de la famille, doil exister

sans contrôle de l'État et de la loi des partages. On se demande si le droit d'aînesse, cette espèce de jugement de Dieu, qui tire au sort la propriété, ce droit du premier occupant dans la vie doit être la loi dans l'hérédité. On se demande si les sexes doivent faire des différences dans la loi de partage; si les filles, par leur état de faiblesse et de minorité, espèce d'esclavage attribué par la nature à la femme, doivent posséder des propriétés territoriales qu'elles ne peuvent pas assez défendre. On se demande si, quand l'état de mariage les fait suivre forcément hors du foyer de la famille un maître ou un époux qui les assujettit à son empire, elles doivent emporter dans des familles étrangères la propriété héréditaire de leur propre famille. On se demande si les fils nés après l'aîné du lit paternel doivent être déshérités de tout ou d'une partie par le droit d'aînesse qui les prime dans la vie.

Les titres de ces divers survivants à la totalité ou à des proportions équitables d'héritage sont divers, opposés, contestés, affirmés, contradictoires, sujets à des controverses incessantes, à des législations aussi variées que les climats, les natures des propriétés, les monogamies ou les polygamies, les religions ou les lois civiles, les aristocraties ou les démocraties.

Rien n'est plus difficile que de statuer sur cette

unité de l'hérédité, ou sur cette répartition de l'hérédité envers les porteurs d'un même titre devant la famille, devant l'égalité, devant Dieu. Ici la souveraineté de la nature ne parle pour ainsi dire plus intelligiblement aux législateurs. C'est la société politique, diverse dans ses formes, qui prend la parole et qui parle seule.

Une fois le principe de propriété et celui d'hérédité admis par leurs nécessités et leurs éviden-

s, le principe infiniment moins évident, moins absolu, de l'unité ou de la division de l'héritage, flotte au pré du temps, des moeurs, des formes monarchiques, aristocratiques, démocratiques, démagogiques de la société nationale.

Ce n'est pas seulement la justice innée epii fait la loi; c'est l'utile, c'est l'intérêt politique de la forme sociale dans laquelle la propriété héréditaire est distribuée antre un et plusieurs, entre plusieurs et tous; c'est l'inégalité <m l'égalité de partage correspondant à l'égalité ou à l'inégalité des droits civils, à la souveraineté d'un seul, ou à la souveraineté de plusieurs ou à la souveraineté de tout un peuple. Le juste et l'utile, font ou défont, -cl. m) les lieux, l'hérédité. L'hérédité il'-- biens dan- l;i famille est en général la mesure correspondante <!<• l'hérédité de l'État, <>u de l'hérédité des castes, ou de l'hérédité des entants, ou (!•- l'hérédité même des trônes.

L'âge patriarcal, souveraineté paternelle absolue, mais providentielle du père, première image de la souveraineté paternelle de Dieu, père universel de toute race, admet partout le droit d'aînesse dans l'hérédité, ou le droit absolu de tester en faveur du favori, du Benjamin du père; le père «e continue dans celui que Dieu lui a envoyé le premier, ou dans celui qu'il a choisi pour son bien-aimé parmi ses frères. L'homme mort, sa volonté ne meurt pas : elle revit dans l'aîné ou dans le plus chéri, ou dans le plus capable de sa race.

Ce droit d'aînesse contre lequel l'égalité moderne s'est si énergiquement prononcée, et qu'elle a effacé presque totalement de son code en France, n'a pas été si complètement effacé encore chez les autres peuples, orientaux ou européens, républicains ou monarchiques. Il ne le sera vraisemblablement jamais.

Le peuple, plus il est peuple, c'est-à-dire, plus il est gouverné par les instincts de la nature, tient à ce droit d'aînesse avec plus de ténacité que l'aristocratie elle-même. Le peuple trompe presque constamment la loi française de l'égalité des partages, en privilégiant les aînés de ses enfants sur les puînés ou les fils sur les filles. Le père de famille veut ainsi conserver, malgré la loi, la souveraineté naturelle en l'exerçant encore après lui;

il veut perpétuer, autant qu'il est en lui, sa famille et son nom en laissant dans les mains d'un chef de maison, la maison, le domaine, la richesse relative de la royauté domestique, qui constate la suprématie de la famille dans la contrée, au lieu de distribuer entre un grand nombre, des parcelles de fortune que la moindre catastrophe dissipe en poussière en tant de mains. Un second, un troisième partage finissent par réduire au prolétariat ou ù l'indigence la famille. Le peuple aime ainsi à concentrer la fortune de la famille dans une seule branche plus solide, plus durable, qui sert à relever celles qui fléchissent, à donner asile et secours aux autres enfants quand les vicissitudes de la vie viennent à les réduire à la misère et à la honte. On a beau faire, la famille est aristocratique parce qu'elle aspire, par sa nature à durer et que rien ne dure que ce qui est héréditaire. Cet instinct du père de famille, dans la démocratie même, prévaut sur les abstractions philosophiques qui ne voient que l'individu. L'abstraction dit à l'individu : L'égalité du partage est ton droit; la nature dit au père de famille : La conservation de la famille est ton devoir; efforce-toi de la perpétuer et de la fortifier, en constituant, frauduleusement, s'il le faut, une part d'hérédité conservatrice dans l'aîné de tes fils.

Mais à considérer la chose, même philosophiquement, cette égalité des partages change d'aspect selon qu'on se place à l'un de ces trois points de vue très différents :

L'individu, La famille, L'État,

La révolution française, trop irritée contre les excès de la loi d'aînesse, ne s'est placée qu'au premier point de vue : l'individu.

De ce point de vue de l'individu abstrait et isolé que l'on a appelé les droits de l'homme, elle a dit, elle a dû dire : Les partages seront égaux car l'homme est égal à l'homme et tous les enfants ont le même droit à l'héritage du père. Vérité ou sophisme, il n'y avait rien à répondre au premier aperçu de cet axiome, du moment qu'on admettait pour convenu cet autre axiome très contestable : L'homme est égal à l'homme

devant le champ; l'enfant plus avancé en âge et en force est égal à l'enfant nouveau venu, dénué d'années, de forces, d'éducation, d'expérience de la vie; l'enfant du sexe faible et subordonné par son sexe même est égal à l'enfant du sève fort, viril et capable de défendre l'héritage de tous les siens: l'enfant inintelligent est égal à l'enfant doué des facultés de l'esprit et du cœur, privilégié par ces dons de la nature; l'enfant vicieux, rebelle, ingrat, oisif, déréglé est égal au fils tendre, respectueux, obéissant, actif, premier sujet du père, premier serviteur de la maison, etc., etc. Or, autant d'axiomes pareils, autant de mensonges.

La révolution française, dans sa législation abstraite, a donc professé en fait, autant de mensonges que de principes, en supposant l'égalité des titres de capacité, d'intelligence, de vertu filiale, c'est-à-dire de droits égaux entre Lee enfante. L'égalité des parts dans l'héritage des biens du père est donc un sophisme devant la nature, aussi l'instinct dans toutes les nations a-t-il prott-té contre l'utopie de J.-J. Rousseau et de ses disciples. La révolution française elle-même n'a pas tardé à revenir sur ses pas, dans la voie de la nature et de la vérité; elle a modifié sa loi d'Aéré' dite en concédant aux pères, dans leur testament, le droit de privilégier dana une certaine propor-

tion, les premiers nés ou les privilégiés de leur cœur parmi leurs enfants.

Si l'on considère au contraire, les lois relatives au partage de l'héritage du point de vue de la famille, au lieu de les considérer du point de vue de l'individu, la question change de face et la concentration de la plus grande partie des biens dans la main des premiers nés, ainsi que la permanence d'une partie des biens dans la même famille sous le nom de majorât, qui n'est qu'un second droit d'aînesse, deviennent le droit commun dans toutes les monarchies affermies par des institutions plus ou moins aristocratiques. Les familles deviennent de petites dynasties qu'on ne peut déposséder du domaine patrimonial: le désordre même du fils aîné ne peut ruiner la génération qui est après lui puisque la terre principale, YEtat, comme dit l'Angleterre ou l'Allemagne, n'est jamais saisissable; le possesseur

viager est dépossédé du revenu, le possesseur perpétuel (la famille) reste investi à jamais du capital; une génération recouvre ce qu'une génération a momentanément perdu. La famille est éternelle comme l'Etat.

Sans doute, ce règlement de l'héritage, inaliénable dans quelques-uns de ses domaines, a de graves inconvénients, tant pour les enfants puînés, qui n'héritent que d'une faible légitime, que pour les créanciers de l'aîné qui ne peuvent forcer le possesseur viager à aliéner son inaliénable domaine dynastique; mais que d'avantages pour l'Etat, pour la famille, pour l'agriculture, pour les mœurs, pour la politique dans celte inaliénabilité d'une partie de patrimoine de la famille! Une famille ruinée par k's fautes ou par les malheurs d'une seule génération est une famille perdue pour l'Etat; en perdant sa fortune stable dans une contrée, elle perd ses influences, ses patronages, ses clientèles, ses exemples, son autorité morale et politique dans le pays. Ces liens de respect, de traditions, de déférence, établis entre les riches et les pauvres d'une contrée rurale se brisent; la reconnaissance, la considération, l'affection séculaire, qui forment le ciment moral de la société, se pulvérisent et s'évanouissent sans cesse; tout devient en peu d'années poussière, dans une contrée aussi dénuée d'antiquité, de fixité. Les

opinions flottent comme les mœurs, la rotation sans limite de la fortune et des familles empêche toute autorité morale de s'établir; la roue de la fortune en tournant si vite, précipite tout dans un égoïsme funeste à l'ensemble; le peuple môme n'a plus ni protection, ni centre, ni représentants puissants dans le pays, pour défendre ses droits, ses instincts, ses libertés. En démocratisant trop la terre, elle ruine les mœurs; en nivelant sans cesse les biens, elle abaisse les âmes.

Toutes les tyrannies aiment à diminuer les influences locales parce que rien ne résiste là où rien n'a de prestige local ou d'autorité traditionnelle sur les populations. La liberté baisse à mesure que l'égalité des héritages s'élève dans la législation des familles. La famille, en effet, est une puissance, l'individu n'est qu'un néant; l'Etat le foule aux pieds sans l'apercevoir; la dynastie de la famille détruite par l'égalité et par la mobilité des héritages, la dynastie royale devient facilement tyrannique; la conquête même devient plus facile dans un pays où l'esprit de la famille a été anéanti par la dissémination sans bornes de l'égalité des biens. Voyez la Chine, le plus admirable chef-d'œuvre de démocratie qui soit sur la terre; le partage égal des biens entre les enfants y a multiplié démesurément l'espèce et affaibli démesurément l'Etat; des poignées de Tartares, où la

famille est organisée en clans, en hordes, en tribu-, en féodal liés dynastiques y renversent et y possèdent des empire* de trois cents millions d'hommes isolés. La démocratie chinoise a pulvérisé l'esprit de la nationalité, en tuant la famille elle a tué l'énergie morale de la défense. Les Tartares vivent du droit d'arislocratie, tes Chinois meurent d'égalité.

Quant à l'égalité civile en elle-même, il y a (lcu \ choses qu'on appelle de ce nom et qu'il faut bien distinguer, si l'on ^eut distinguer en même temps ce qu'il y a de vrai, de sacré, de divin dans l'instinct de l'homme sociable, de ce qu'il y a de paradoxal, de faux, d'injuste dans les utopies philosophiques de Platon, de Fénelon, de J.-.I. Rousseau cl des législateurs prolétaires de < «• temps-ci, qui prennent le niveau de leur salaire pour la justice de Dieu dan- la constitution de leurs chimères.

La justice est une révélation di\ine qui n'a été

inventée par aucun sage, aucun philosophe, aucun législateur, mais que tout homme, sauvage ou civilisé a apportée dans sa conscience humaine ou dans son instinct organique et naturel en venant au monde, comme il y a apporté un sens invisible, le sens de la société. Le sens de la sociabilité, c'est le vrai nom de la justice. Sans ce sens divin de la justice, aucune société n'aurait pu exister une heure.

L'équité est un sens composé de deux poids égaux que Dieu a mis, pour ainsi dire, dans chaque main de l'homme, poids au moyen desquels l'homme pèse forcément en lui-même, si tel de ces poids est égal à l'autre et si l'équilibre moral est établi ou rompu entre les choses. En d'autres termes, toute justice est pondération; si la pondération n'est pas exacte, la conscience souffre, bon gré, mal gré, dans l'homme, l'arithmétique divine est violée, le résultat est faux, l'homme le sent, Dieu le venge, le coupable lui-même le reconnaît : voilà la justice.

La justice produit naturellement l'instinct de l'égalité entre les hommes devant Dieu et devant la société morale; c'est-à-dire que la conscience dit à l'homme : L'homme, ton semblable, a les mêmes droits moraux que toi, devant le même père qui est Dieu et devant la même mère qui est la société génératrice et conservatrice de l'humanité tout entière. Dieu lui doit la même part de sa providence, puisqu'il l'a créé avec la même part de son amour; la société lui doit la même part de sa justice puisqu'elle lui impose, proportionnellement à son intelligence et à ses forces, la même part de ses charges, de ses sacrifices, de ses lois dans l'ordre moral.

De là l'égalité de protection des lois humaines comme des lois divines entre tous les hommes qui ont invocation à faire à la providence par l'appel à Dieu, ou à la société sociale par l'appel à la force de la Légalité de l'Etat.

1 ~t ce qu'on a appelé avec parfailr raison l'égalité devant Dieu et devant la loi. Point de privi-

lège contre la révélation divine manifestée par l'instinct universel : la conscience. Quand bien même l'homme voudrait en créer, de ces privilèges contre Dieu, il ne le pourrait pas : c'est plus fort que lui, ce serait vengé par lui, il trouverait l'insurrection en lui, sa conscience, à lai, se révolterait contre lui; c'est fatal. Qu'est-ce donc que le remords?

La législation, en cela, est conforme à l'instinct. La révolution française a proclamé cette justice, dans la proclamation de cette égalité abstraite et divine devant la loi : ce qui veut dire et ce qui dit : « Il n'y a pas deux Dieux, il n'y a pas deux « instincts, il n'y a pas deux consciences, il n'y « a pas deux humanités; Dieu, l'instinct, l'équité, <* la loi morale, l'humanité voient des égaux dans « tous les hommes venant en ce monde! w

Ainsi dans le domaine spiritualiste, l'égalité est la justice; donc l'homme et l'homme sont égaux en droit spirituel et moral, et la société doit leur conférer cette égalité, ce droit à l'équité apparte-

nant par égale divinité de titre à la nature, que dis-je? à l'humanité tout entière.

Voilà la révolution française, voilà la sublime démocratie divine entendue comme elle peut être seulement entendue par les esprits politiques à qui la démagogie, l'esprit de radicalisme, la manie des sophismes vu la rage, suicide du nivellement impossible qui ne serait que l'extrême injustice, n'ont pas faussé le bon sens.

Mais la société politique doit-elle l'égalité des conditions et des biens à tous les hommes venant dans ce monde, rois ou sujets, nobles ou peuples, riches ou pauvres, avec l'avantage ou le désavantage de ce qu'on appelle le fait accompli? Doitelle planer comme une Némésis de l'égalité, la faux de Tarquin à la main, pour faucher sans cesse ce qui dépasse le niveau uniforme du champ social? Doit-elle à chaque individu qui naît à chaque saison du temps sur la terre, pour y demander de droit divin une place égale à celle de tout autre homme, lui doit-elle, à ce nouveau venu, de lui faire violemment cette place en déplaçant ceux qui s'en sont fait une avant lui et supérieure à la sienne? Serait-ce une justice? Serait-ce une société que cette répartition incessante et violente des rangs, des biens, des fortunes, enlevant toute sécurité au présent, tout avenir à la possession, tout mobile au travail, toute solidité

à l'établissement des familles, des nations, même des individus? Ne serait-ce pas plutôt la souveraine injustice constituée que cette égalité forcée qui récompenserait le travail acquis par l'éternelle spoliation de l'égalité des biens?

Et, de plus, les partisans irréfléchis de cette utopie de l'égalité des biens, n'ont-ils pas assez d'intelligence pour comprendre que leur égalité serait la destruction du plan divin sur la terre; que Dieu a voulu l'activité humaine dans son plan; que le désir d'acquérir est le seul moteur moral de cette activité, et que la suppression de cette inégalité, supprimant en même temps tout travail, l'égalité des socialistes produirait immédiatement la cessation de tout mouvement dans les hommes et -dans les choses.

Où serait le mobile de l'activité, si la loi sociale était assez insensée pour dire à l'homme laborieux et économe, et à l'homme oisif et parasite de la terre : Travaillez ou reposez-vous, produisez ou consommez, votre sort sera le même, et vous serez égaux devant la misère, et je vous condamne à être également misérables pour vous empêcher d'être réciproquement envieux!

Le monde s'arrêterait le jour où une loi si immobile serait proclamée par les utopistes de J.-J. Rousseau. Cette politique ne pouvait naître que sous la plume d'un prolétaire affamé, trouvant

plus commode de blasphémer le travail, la propriété, l'inégalité des biens, que de se fatiguer pour arriver à son tour à la propriété, à l'aisance, à la fondation d'une famille.

De tels hommes sont les Attilas de la Providence, car la propriété et l'inégalité des biens sont les deux providences de la société : l'une procréant la famille, source de l'humanité; l'autre produisant le travail, récompense de l'activité humaine! Il n'y aurait plus d'injustice sans doute dans ces systèmes; oui, parce qu'il n'y aurait plus de justice. Il n'y aurait plus de misère; oui, parcequ'il n'y aurait plus de pain; la famine serait la loi commune.

Voilà la législation de ces philosophes de la faim : l'univers pétrifié, l'homme affamé, le principe de tout mouvement arrêté, le grand ressort de la machine humaine brisé. L'homme content de mourir de faim, pourvu qu'aucun de ses semblables n'ait de superflu; constitution de la jalousie, vice détestable, au lieu de la constitution de la fraternité, heureuse de la félicité d'autrui,. vertu des vertu-!...

Je m'arrête; nous reprendrons L'entretien sur la législation de JJ.-J. Rousseau dans quelques jours. La métaphysique amaigrit L'esprit et lasse le lecteur; il faut se reposer souvent dans cette route.

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