‹ J.J. Rousseau au Val de TraversChapitre 41 sur 132 · MANDEMENT DE M^'' DE BEAUMONT · texte numérisé non relu

MANDEMENT DE M^'' DE BEAUMONT

avaient frappé, coup sur coup, V Emile et son auteur, M^" de Beaumont, archevêque de Paris, voulut joindre la sienne, par un mandement du 29 août 1762. Dans cette pièce, le pieux et parfois trop zélé, trop ardent adversaire des jansénistes et des philosophes, ne se contente pas de combattre les doctrines du vicaire savoyard, ou pour mieux dire, de les écraser avec la hauteur dédaigneuse que donne le sentiment de l'infaillibilité. Il s'en prend directement à Rousseau, à son caractère, à ses intentions, et n'hésite pas, suivant une méthode déjà suivie, nous l'avons vu, dans le réquisitoire de la Sorbonne, à lui appliquer les prédictions qui concernent l'Ante-Christ. Lorsque saint Paul annonçait la venue des jours périlleux, où il y aurait des gens amateurs d'eux-mêmes, fiers, superbes, blasphémateurs, impies, calomniateurs, enflés d'orgueil, amateurs des voluptés plutôt que de Dieu, il pensait à Jean-Jacques, M^" de Beaumont n'en, doute pas, et, pour le prouver, il fait du philosophe un portrait fort noir, chargé d'antithèses solennelles, mais perfides, et qui fut trèsadmiré des charitables amis du prélat. Ce succès lui coûta cher. Blessé, le lion bondit, se re-

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tourne contre Fagresseur et lui lance cette terrible épître que chacun sait par cœur :

« Pourquoi faut-il, monseigneur, que j'aie quelque chose à vous dire? Quelle langue commune pouvons-nous parler? comment pouvons-nous nous entendre? et qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?

» Cependant il faut vous répondre; c'est vous-même qui m'y forcez. Si vous n'eussiez attaqué que mon livre, je vous aurais laissé dire, mais vous attaquez aussi ma personne, et plus vous avez d'autorité parmi les hommes, moins il m'est permis de me taire quand vous voulez me déshonorer. »

Rousseau exprime à plusieurs reprises ' le regret d'avoir cédé à son premier mouvement; il traite sa réponse de « misérable écrit » ajoutant du reste « que s'il était facile à d'autres de faire mieux, personne, en un tel sujet, ne pouvait faire bien. » Je ne sais s'il était bien sincère en parlant ainsi; il est permis de supposer au contraire qu'il eût été très-fâché d'être pris au

» Voir la lettre à Moultou du 26 février 1765 et celle du 6 mars 1763 à M. de ***. Il dit au premier : « Il n'est pas permis de s'échauffer en parlant de soi ; et sur des chicanes de doctrine on ne peut que vétiller. L'écrit est froid et plat. J'en prévois l'effet d'avance, mais la sottise est faite. » Rousseau se trompe; l'effet en fut très-^rand et tout en sa faveur, d'abord sur Me^ de Beaumont, comme on va le voir, et ensuite sur le public ; il en reçut beaucoup de compliments et c'est encore peut-être le plus populaire de ses ouvrages.

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mot ^ Je suis de son avis pourtant. Sa réplique n'est pas irréfutable, elle prête le flanc à bien des objections. On y sent la hâte et la passion, mais ces défauts en font aussi le mérite. L'amertume déborde et s'épanche à grands flots. Il ne se possédait plus; toutes les colères, toutes les indignations amassées dans son âme depuis six mois éclatent à la fois, et trouvent pour s'exhaler des accents d'une incomparable éloquence. On peut discuter telle ou telle proposition; il faut courberla tête sous la révolte de l'honnête homme outragé.

C'est ce que fit M^^ de Beaumont ; il fut atterré et se tut. Homme sincère, bon, généreux, et, malgré ses violences, estimé de ses ennemis, il rendait lui-même justice aux siens. Un contemporain ^ raconte qu'il parlait souvent de Voltaire, très-peu de Rousseau, et seulement pour faire l'éloge de son caractère, de ses vertus, et avec un respect marqué pour sa pauvreté volontaire, son génie et sa bonne foi.

ï Témoin sa lettre du 28 mars à M. de Montmollin : « Voici, monsieur, un écrit devenu nécessaire. Quoique mes agresseurs y soient un peu malmenés, ils le seraient davantage si je ne vous trouvais en quelque sorte entre eux et moi, etc. » 2 Note de M. Brizard. Édit. Poinçot.

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