LES DEUX BERTRAND
portance. La dénonciation à la Classe aurait soudé son compte, mais ils se sont si bien conduits dans tout le cours de cette affaire, qu'il a fallu se refuser le doux plaisir de mortifier de plus en plus fort le plus méchant des hommes. »
Dupeyrou parle aussi à plusieurs reprises de ce terrible M. Bertrand. Le 14 avril :
« M. le procureur-général vous aura dit combien ce diable de Bertrand avait noirci notre bon ami commun et la prévention où l'on était contre lui. »
Et le 5 mai :
« Il est fort plaisant que ce soit l'ami Bertrand qui déserte le pays. Je crois qu'en effet le séjour de M. Chaillet à Berne a servi à dévoiler bien des petites menées jésuitiques, et crainte de pis, il a sagement demandé sa démission. Il ira vraisemblablement dire la messe à Varsovie et ce ne sera pas ce qu'il aura fait de plus répréhensible dans notre sainte religion. »
Mais quoi, il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Jamais les ecclésiastiques d'aucun pays et d'aucun temps n'ont admis l'autorité civile en matière de discipline professionnelle et de foi.
C'était certainement un très-honnête homme que M. Imer, le jeune diacre du Val de Travers de cette époque, cependant il voulait siéger et voter au consistoire, malgré la loi, et il répondit
à l'arrêt qui l'obligeait, selon sa charge, à faire régulièrement un catéchisme hebdomadaire dans la chapelle de Boveresse : « J'honore infiniment le Conseil d'État, mais je n'obéis qu'à la Classe. ))
On ne peut mettre en doute non plus la bonne foi de M. de Montmollin; il se croyait tenu par conscience à poursuivre l'hérésie et à préserver sa paroisse de la contagion. Seulement il avait un petit esprit et un caractère faible; une fois dans la voie de la persécution, il devint violent dans la peur de ne pas paraître assez ferme. Surtout il était d'une vanité extrême et se prenait, ou voulait se faire prendre pour un personnage important. A tout venant il parlait de ses relations avec les princes et les princesses de la maison de Prusse, se disait consulté par le roi, et laissait entendre volontiers que lui, M. le professeur, — on ne sait de quoi, ni comment, — était pour la bonne moitié dans la curiosité de cette foule d'étrangers qui venaient de toutes parts à Motiers témoigner leur estime à Rousseau ^. La communion de l'auteur de V Emile l'avait beaucoup flatté; c'était une conquête dont
ï Remarques, pages 565 et 366 du recueil.
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il s'attribuait l'honneur, et son dépit se proportionnait au mécompte. Néanmoins, à l'entendre, « il a la consolation d'avoir été approuvé et loué par son troupeau, qui lui donne plus que jamais des preuves d'affection, de confiance et de respect. »
Tout le troupeau? je ne sais; une partie, cela n'est que trop assuré, et j'aime à croire qu'il se trouva lui-même trop bien écouté et trop bien compris. Le colonel Chaillet s'était bien trompé lorsqu'il écrivait à Rousseau le 5 avril ;
« Il n'y a rien de si vrai, monsieur, que nos têtes neuchâteloises sont d'une légèreté extrême, se portant aux deux extrêmes avec une rapidité qui ne peut qu'étonner une personne qui se meut par la raison. Mais heureusement que les personnes qui vous sont attachées ont des principes et sont pétries avec un limon plus solide, plus ferme que leurs compatriotes, et vous ne verrez jamais chez eux la plus légère variation, et je suis si sûr que la façon dont cette infâme tracasserie va finir, fixera pour toujours nos têtes légères, que je ne craindrais pas de répondre sur ma tête que celle-ci sera la dernière qu'on osera entreprendre de vous susciter. »
Dès le mois de mai, l'agitation recommence, et va croissant pendant tout l'été. En vain, les ordres les plus précis du gouvernement « de pourvoir au repos et à la sûreté de M. Rousseau »,