J.-J. Rousseau et le pasteur de montmollin, 1762-1765. Suite et complément de J.-J. Rousseau au Val-de-Travers
En recueillant, il y a quelques années, les souvenirs que le passage de J.-J. Rousseau a laissés au Val-de-Travers \ j'ai regretté de ne pouvoir y joindre aucun témoignage provenant du pasteur de Motiers, qui fut, vers la fin de ce séjour, l'adversaire du philosophe et la cause de son brusque départ. Et voilà que, mon volume à peine imprimé, ces pièces, si longtemps et si vainement cherchées, m'arrivent comme d'elles-mêmes. Un lecteur bienveillant, arrière petit-fils par alliance de M. de Montmollin, me les apporte, et m'autorise à en faire une publication nouvelle, suite, complément, appui ou rectification de la première.
^ /.-/. Rousseau au Val-de-Tr avers. Un vol. Paris, Fischbacher, 1882.
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Huit ou dix mois plus tôt, cette offre libérale et généreuse m'eût rempli de joie; lorsqu'elle vint, je l'avoue, elle me causa plus d'inquiétude que de plaisir.
Nous n'avions du pasteur de Motiers que sa Réfutation de la lettre de Goa, en dix lettres fort vives, et non moins vivement réfutées à leur tour par Dupeyrou ' , le colonel Pury et
* Je continue à écrire ce nom comme je l'ai fait dans mon précédent volume, d'après la Biographie neiichâtdoise de MM. Jeanneret et Bonhôte (tome I, page 299), mais je dois avertir que cette orthographe n'est point indiscucutable.
M. Ed. de Pury, un descendant du colonel, beau-père de Dupeyrou, me fait à ce sujet les observations suivantes : « Pierre-Alexandre écrivait ordinairement Dupeyrou, mais il imprimait toujours du Peyrou; ses amis écrivent le plus souvent Du Peyrou. J'ai vu un contrat signé par sa femme : du Peyrou. Dans son acte de bourgeoisie, il est écrit deux fois Dtc Peyrou et une fois Du Peyroud. Sous une écritoire en argent donnée par lui au Conseil de ville à l'occasion de cet acte, l'inscription dédicatoire est : du Peyroud. Je me demande si, par une ancienne erreur de copiste, ce d n'est point Vx du nom original du Peyroux.
(( En effet, cette famille tire son nom du château et seigneurie du Teyroux-Sâint-FiQnQ, près de Chenérailles (Creuse'. Le château a été détruit au milieu du XVII'siècle, mais plusieurs branches de cette famille existent
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Rousseau lui-mcmc. M. de Montmollin n'avait pas répliqué, mais on ne pouvait le supposer assez indifférent de sa réputation pour n'avoir pas réuni et conservé avec soin les pièces d'un procès où sa conscience et son honneur étaient engagés. Ses relations avec Rousseau avaient été le grand événement et la grande bataille de sa vie. Elles l'avaient sorti de l'obscurité, mis en vue et rendu célèbre un moment presque à l'égal de son adversaire. Comment n'aurait-il pas attaché une importance extrême à recueillir tous les témoignages qui pouvaient justifier sa conduite aux yeux de ses parents, de ses amis et de la postérité sur laquelle il comptait bien; et non-seulement justifier, mais
encore, et toutes écrivent uniformément du Peyroux, saut une, je crois, qui n'a pas repris Vx et écrit du Peyrou, »
La seconde lettre au comte de Wemyss est signée du Peyrou, et dans les Remarques le colonel Pury dit : mon ami du Peyrou. Musset-Pathay suit cette orthographe, mais dans l'ordre alphabétique, il met ce nom à la lettre JD, tandis que plusieurs éditions de la correspondance de Rousseau l'ont placé au P. Les correspondants de M. de Montmollin écrivent Dupeyrou de toutes les manières, et parfois différemment dans la même page, mais le plus souvent avec un grand D et un grand P.
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glorifier. N'avait-il pas soutenu la bonne cause, celle de la vérité, celle de Dieu même, et n'avait-il pas vaincu en définitive contre le roi, le gouverneur, les magistrats, l'opinion?
S'il s'est trompé, si son zèle paraît aujourd'hui excessif, il ne nous est pas permis de contester la droiture de ses intentions. Il a cru certainement, et ceux qui l'appuyaient ont cru avec lui, remplir un devoir. Une seule chose demeurait inexpliquée : le contraste de sa tolérance pour l'auteur de VEmile et du Contrat social avec la passion qu'il mit à poursuivre l'auteur des Lettres de la Montagne, C'était pourtant le même homme et la même doctrine.
Rousseau et le colonel Pury ont relevé cette contradiction, et le premier l'a attribuée à une influence genevoise. On lit dans la lettre du 8 août 1765 à Dupeyrou : (( Sa tolérance et l'honneur qu'elle lui faisait dans le monde excitèrent la jalousie de plusieurs de ses confrères, surtout à Genève. Ils ne cessèrent de le harceler par des reproches et de lui tendre des pièges où il est enfin tombé. )) Rousseau, ren-
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seigné par ses amis sur ce qui se passait dans sa ville natale, avait sans doute de bonnes raisons pour s'exprimer ainsi, et ce n'était pas hasarder beaucoup, comme on me l'a reproché, d'affirmer après lui l'existence d'une correspondance de Genève encore inconnue.
Le changement de conduite du ministre envers son paroissien ne se comprenait pas sans cette intervention. Personne autour de lui ne l'avait poussé à cette campagne malheureuse, pas même ses confrères, ni ceux qui plus tard l'ont soutenu et appuyé. Or, si cette correspondance avait existé, elle devait exister encore et se retrouver. M. de MontmoUin avait pu la garder secrète, il n'avait pu la détruire. L'éclat si tragique de son triomphe, la fuite lamentable de son illustre adversaire, poursuivi par les clameurs d'une foule trop bien excitée, ont dû l'effrayer un peu et lui faire sentir le besoin d'en partager la responsabilité.
Ces prévisions n'ont pas été démenties. Les lettres de Genève forment la partie la plus considérable et la plus importante des pièces recueillies par M. de MontmoUin. Il est inutile
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d'ajouter que leur authenticité est absolument certaine. Tout ce dossier est resté dans l'héritage d'une fille du pasteur qui, en 1766, épousa M. d'Ivernois, et dans la maison même de Motiers où cette dame vécut avec son mari. Il n'y était point oublié ou négligé, mais au contraire conservé avec un soin jaloux de génération en génération. C'est par un scrupule fihal touchant et respectable que ce trésor a été jusqu'ici soustrait aux regards des chercheurs et des curieux.
Toutefois, les petits-enfants de M"'^ d'Ivernois ont compris que le moment était venu de faire connaître ces documents et de leur donner dans les démêlés de leur aïeul avec l'auteur des Lettres de la Montagne, la place et le rôle auxquels ils étaient destinés. Ils n'en modifient pas le caractère, ils n'apportent au débat aucun fait nouveau, ils n'en détruisent aucun. L'histoire, telle que les Confessions nous la donnent et telle que j'ai essayé de la raconter, d'après les témoignages contemporains, reste entière, du moins en ce qui concerne Rousseau. Ils la confirment même dans tous ses
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points essentiels et c'est bien quelque chose.
Mais il y a plus. Ils font mieux saisir les causes petites et secondaires qui ont provoqué et envenimé la querelle, aux dépens du pauvre Jean-Jacques; ils nous montrent de près les personnages cachés derrière les coulisses; ils nous révèlent le secret de leurs passions, et par là jettent des lueurs inattendues sur l'état des esprits en ce moment à Neuchâtel, et à Genève surtout, qui était le foyer et le centre de la guerre sainte.
En tous cas, M. de Montmollin devait être entendu; le dossier qu'il avait préparé devait paraître, et tous ceux qui s'intéressent à lui, à sa victime, à la vérité, remercieront avec moi la famille qui en a permis la publication.
Ces papiers se divisent en trois groupes.
Ce sont d'abord les lettres et les billets adressés par Jean-Jacques à son pasteur, au temps de leurs bonnes relations. La plupart sont publiés, mais avec des variantes qu'il vaut la peine de relever; il en est aussi plusieurs qui sont inédits.
Vient ensuite la correspondance de M. le
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pasteur J. Sarasin^, de Genève. Quoiqu'elle soit longue et qu'elle renferme beaucoup de redites et de répétitions, nous n'en retrancherons que ce qui est étranger à leur sujet prin-
^ Jean Sarasin. Les lettres sont signées le plus souvent J. Sarasin, mais quelquefois le prénom Jean est écrit en entier.
M. le professeur Eug. Ritter, si bien informé de tout ce qui concerne Rousseau et Genève, a bien voulu me donner sur ce personnage et sur ce nom les détails suivants :
(( Il y avait à Genève, au temps de Rousseau, trois pasteurs du même nom :
(( I. Jean Sarasin, Vaîné, consacré en 1726 et mort en
« 2. Jean Sarasin^ \q jeune, consacré en 1736.
« Ces deux pasteurs étaient parents éloignés au dixième degré.
« 3 . Alexandre Sarasin, fils du premier.
« Le correspondant de M. de Montmollin, dont on va lire les lettres, est le second de ces trois pasteurs, et il s'appela aussi Vaîné après la mort de son cousin. J.-J. Rousseau reçut du premier Sarasin l'aîné une lettre d'éloges à laquelle il répondit le 29 novembre 1758 par une lettre que Musset-Pathay a publiée.
« Lq Journal helvétique a rappelé ces relations. On lit dans le numéro d'octobre 1760, page 114: a Notre com- (( patriote, le fameux Rousseau, bon juge, estimait les (( sermons et le caractère de M. Sarasin. »
Rousseau, dans sa lettre, parle en effet d'un sermon dont il avait gardé un bon souvenir.
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cipal : les opinions religieuses du philosophe et la conduite du pasteur de Motiers envers son paroissien récalcitrant.
Le troisième contient les lettres des parents et des amis du professeur, quelquefois de ses ennemis, et un certain nombre de documents officiels, ou connus ou de peu d'importance, qu'il suffira le plus souvent d'enregistrer sommairement.
Rousseau arrive à Motiers le lo juillet 1762. Aussitôt installé, ayant toutes les assurances possibles qu'on l'y laisserait tranquille, il prend la résolution « de s'approcher de la sainte table, » et le 12 août, il en prévient son pasteur.
Tout le monde fut surpris et le philosophe y comptait bien. En dépit de toutes les raisons de sentiment qu'il donne pour expliquer ce grand désir de participer à la communion des fidèles, « autant pour leur édification que pour son propre avantage; » il est probable qu'il ne lui déplaisait pas de faire un peu de bruit et de répondre de cette manière à la condamnation de ses livres. Quel triomphe si le clergé neuchâtelois, plus tolérant que celui de Genève, recevait à la communion l'auteur du