ROUSSEAU INTIME
Mx\DAME BOY DE LA TOUR
ROUSSEAU IiNTIME
« Ici commence l'œuvre des ténèbres !»
Tel est le début sinistre et fatal du livre XII des Confessions^ qui s'ouvre comme un chapitre de Baltfîasar Bekker, ou de Swedenborg.
C'était en 1762, et l'existence de Jean-Jacques Rousseau n'était pas heureuse. L'apparition de VEmile venait de soulever contre lui noises et tempêtes. Le parlement l'avait décrété de prise de corps. La nouvelle était venue le surprendre au lit, dans sa chambre de l'Ermitage, au moment où il venait de s'endormir sur le livre du Lévite d'Ephraïm, la nuit du 8 juin. Il avait précipitamment ramassé ses papiers, confié ses clefs au maréchal de Luxembourg, son hôte, fait ses
adieux, dans l'entresol, à M"^^ de Luxembourg, à M"'^ de Boufflers, à M""^ de Mirepoix, à Thérèse, et dès le lendemain, à quatre heures de l'aprèsmidi, un cabriolet à deux chevaux l'emportait vers Paris. Il rencontra sur la route les huissiers qui venaient l'appréhender au corps ; ils le saluèrent, et ce salut ôte un peu de terreur au récit de Rousseau. On venait l'arrêter pour la forme, en l'avertissant à temps pour lui permettre de se sauver. Il traversa tout Paris, fut reconnu par nombre de gens dont aucun ne songea à saisir par la bride les chevaux du petit cabriolet.
Le fugitif s'en fut à traites forcées du côté de Villeroy, passa par Salins, trouva le temps fort long et les coussins de sa voiture fort durs, occupa les loisirs de la route à composer un Lévite d'Ephraïm dans le ton doucement ému de Gessner, et arriva enfin à la frontière du territoire de Berne, où il fit arrêter l'équipage pour se prosterner, et bénir cette terre de liberté, à la grande stupéfaction du postillon. Il se hâta de gagner Yverdun, petite ville au sud du lac de Neufchâtel, où il vint surprendre son « bon vieux ami » M. Roguin, qui s'y était retiré depuis quelques années.
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C'est là qu'il connut la nièce de son hôte, sa future bienfaitrice, M'^'^ Boy de la Tour^
(1) Nous devons à M. Begis communication des renseignements suivants, parus dans V Intermédiaire des chercheurs, 10 décembre, 1891 :
« M""^ Boy de la Tour (Julienne Roguin), née en 1715, à Yverdun, épousa G.-D. de la Tour, son cousin, originaire de Lyon, neveu de Roquin d'Yverdun, et banquier à Neufchâtel (Suisse). Son mari étant mort en 1762, elle continua à gérer sa maison de banque. En 1762, étant chez ses sœurs à Yverdun, elle eut Foccasion de voir Jean-Jacques Rousseau, qui était alors à la reclierche d'une nouvelle habitation ; elle lui offrit sa maison de Motiers-Travers, que Rousseau accepta. Son illustre locataire devint son ami, son protégé et celui de toute sa famille. Elle mourut le 11 septembre 1780, ayant de son mariage trois filles et deux fils :
1» Madeleine-Catherine Boy de la Tour, mariée le 16 octobre 1766 avec Etienne Delessert, banquier, père de Benjamin, de François et Gabriel Delessert, qui occupèrent tous trois à Paris un rang considérable, à divers titres. Elle mourut à Paris, le 23 mars 1816 ;
2° Elisabeth Boy de la Tour, née en 1755, mariée avec Guillaume Mallet, fondateur d'une importante maison de banque, à Paris et morte à Deuil, près Montmorency, le 20 mai 1781 ;
S"* Demoiselle Boy de la Tour, mariée avec M. de Villadin, de Berne;
4° Jean-Pierre Boy de la Tour, banquier à Lyon et à Neufchâtel, marié avec la demoiselle Pasquier et mort à Môtiers, le 2 juillet 1772, ayant un fils, François-Louis Boy de la Tour, marié à Crassier, le 24 octobre 1774, avec Henriette-Marguerite Boutens, et une fille, Marie- Louise Boy de la Tour, morte à Fleurier, le 10 avril 1808, et Louis Boy de la Tour, mort à Lyon, sans postérité.
Le portrait de M""^ Boy de la Tour, peint par Joseph Sifrede Duplessis, se trouve dans la collection de M. le baron Hottinguer. Il a fait partie de l'exposition des arts
Jean-Jacques se trouva si bien du séjour d'Yverdun qu'il prit la résolution de s'y fixer, sur les instances de M. Roguin, de toute sa famille et du bailli. Le colonel, un parent, lui offrait un petit pavillon entre cour et jardin ; on y transporta des meubles ; et Jean-Jacques écrivait à Thérèse de le venir rejoindre, quand tout à coup le bailli reçut du Sénat de Berne l'ordre d'expulser du territoire l'auteur de VEmile. Toutes les démarches furent inutiles ; il fallut replier bagages. Mais où aller? L'infortuné Rousseau était chassé de France, haï à Berne, détesté à Genève, où le ministère de France était encore plus puissant qu'à Paris, et où le Discours mr Vinégaliié avait surexité la haine du conseil.
C'est alors que W^^ Boy de la Tour lui offrit de rétablir dans une maison toute meublée qui appartenait à son fils, au village de Motiers, dans le
au début du siècle , au Champ de Mars, sous le n° 365 du catalogue. »
Le portrait de la collection Hottinguer n'est pas celui de M"^ Boy de la Tour, mais bien de sa fille Madeleine de Lessert. Une étude complète sur la famille de Lessert a été publiée dans les Annales historiques nobiliaires et biographiques de Tisseron en 1873. On y lira entre autres curieux détails que l'idée de la Joie fait peur de M^^^ Emile de Girardin est venue à l'auteur à l'occasion de la mort d'un M, de Lessert.
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Val-de-Travers, comté de Neufchâtel, à peu de distance d'Yverdim, sur l'autre versant de la montagne. Il accepta. M"^^ Boy lui donna au départ, comme souvenir, une pelote d'épingles dont il la remercia dans sa première lettre, et qu'il baisera quelquefois « les jours de barbe », en a mémoire d'un meilleur temps » .
Il quitta la maison de son ami, accompagné par le colonel Roguin, et traversa la montagne qui sépare Yverdun de Motiers. La belle-sœur de M^^^^ Boy de la Tour, M^^'^ Girardier l'aida de bonne grâce à s'installer ; il mangea chez elle en attendant l'arrivée de Thérèse.
Jean-Jacques a très sommairement conté son séjour à Motiers et ses relations avec M^^ Boy de la Tour. La fin des Confessions est faite de mémoire, le récit « ne peut plus marcher qu'à l'aventure ». Aussi n'est-ce pas là qu'il faut chercher des informations sur les années que Jean- Jacques a vécues au Val-de-Travers. Elles sont dans un recueil, contenant 93 lettres adressées par Jean-Jacques à M'''^ Boy de la Tour, longtemps conservé dans la famille de celle-ci, etappartenant aujourd'hui à la collection d'autographes de M. le baron Henri de Rothschild.
La première lettre du recueil porte la date du 18 juillet 1762 ; la dernière, du 18 janvier 1773. Cette période a déjà été minutieusement étudiée dans les travaux récents de MM. Guillaume, Fritz Berthoud, Ritter, Jansen et Maugras. Mais les lettres de Jean-Jacques à M"^^ Boy étaient encore inédites et même inexplorées jusqu'à ces temps derniers. En revanche, on connaissait déjà quelques lettres de M"'® Boy de la Tour à Jean-Jacques, mais elles avaient plutôt induit en erreur les biographes, qui n'avaient pas entre les mains la contre-partie. Ils n'entendaient qu'une cloche.
Ces lettres offrent le plus vif intérêt pour qui aime à connaître les détails de la vie privée de Jean-Jacques, ses occupations, son intérieur domestique, ses manies, ses enfantillages, ses querelles avec ses voisins, ses commérages, ses ingérences maladroites dans les affaires d'autrui, ses achats, ses excentricités : en un mot, c'est Jean- Jacques en robe de chambre et en pantoufles.,
De plus, elles mettent en lumière une figure gracieuse et bienveillante, la bienfaitrice de Rousseau : elle mérite mieux que l'ombre et l'oubli où on l'a laissée. Elle le logea et le soutint de ses secours, de ses conseils, de son obligeance que ne
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rebutèrent jamais les maussaderies ordinaires de son <c concierge », comme signait Jean-Jacques,
Rousseau habita Motiers durant trois ans. Le 18 juillet 1762, il écrit à M«^^ Boy de la Tour qu'il achève son installation; et le 4 décembre 1765, il lui annonce qu'il a quitté le pays.
A la vérité, peu d'événements importants ont marqué ce court séjour. Rousseau écrivit beaucoup de lettres, reçut beaucoup de visites, en rendit quelques-unes, se fit rapidement beaucoup d'ennemis par son humeur grondeuse et insociable, qui ne lassa pas cependant quelques bons et fidèles amis.
De ce nombre fut lord Keith, grand seigneur écossais chassé de son pays pour s'être attaché à la maison des Stuarts. Le roi de Prusse, auprès de qui il avait cherché un asile, lui avait donné le gouvernement de Neuchâtel. C'est là que Jean- Jacques fit la connaissance de ce beau et maigre vieillard. Ils se plurent, se lièrent, se virent souvent, et chassèrent ensemble. Lord Keith quitta le pays avant qu'ils eussent eu le temps de se brouiller ; aussi Rousseau lui conserva-t-il le plus affectueux souvenir.
Venu à Motiers pour rencontrer le calme, Jean-
Jacques ne manqua pas d'y retrouver Fécho des discussions soulevées par ses ouvrages. La classe .des pasteurs de Neuchâtel et le Mercure de cette ville fulminèrent contre l'exilé, qui du fond de sa retraite entendait en maugréant le bruit des récriminations voisines.
Il reçut pour se consoler l'accueil le plus bienveillant dans sa nouvelle résidence. Il a conservé avec une pieuse reconnaissance le nom de ses amis d'un jour, le colonel de Pury, Dupeyrou, Moultou, Laliaud, de Feins, de Montauban, Dastier, d'Ivernois, Roustan, Mouchon, le baron de Sauttern et tant d'autres visiteurs qui vinrent égayer de leur sympathie les noires humeurs du proscrit.
Quand il ne travaillait pas à l'édition complète de ses œuvres, ses rispotes aux attaques étaient, ses plus importantes occupations : réponse au mandement lancé contre V Emile par M^"" de Beaumont, archevêque de Paris ; lettre au syndic de Genève pour se démettre de ses droits de bourgeoisie, réfutation des Lettres écrites de la campagne^ par les Lettres écrites de la montagne. Une correspondance très active l'occupait, et nous valait ses jolies lettres à M""^ Boy de la Tour, à
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M^^ de Yerdelin, à M^''^ la Tour Franqueville, à M"^ Isabelle d'Ivernois.
Entre temps, l'auteur du Contrat social songeait à mettre ses théories à Tépreuve des faits. Paoli venait de soustraire la Corse à la domination génoise. Il s'adressa à Rousseau pour donner une constitution à son peuple libre (1764). Le solitaire de Motiers accepta avec joie et orgueil ce rôle de législateur. « La seule idée m'élève Tâme et me transporte. » Il songe déjà à un voyage en Corse : mais ce fut un feu de paille. Il vit bientôt de grosses difficultés à ses projets, l'embarras de contrarier le ministre de France, et surtout la peur de découvrir dans toute cette affaire une mystification arrangée par Yoltaire. La défiance tourna bientôt à la froideur, et il n'y songea plus.
De graves soucis venaient encore de ses relations avec le pasteur de l'endroit, M. de Montmollin , qui accueillit d'abord favorablement l'exilé, lui permit de porter au temple l'habit arménien, lui donna la communion, puis soudain, après les Lettres de la montagne^ s'éloigna de lui\ et, sous l'influence de Genève, amoncela contre
* Voy. 'QQvihoMÙ^ Jean- Jacques Rousseau et le pasteur de Montmollln. Fleurier, 1884.
son illustre paroissien l'orage final. Il le cita devant le consistoire, et contribua pour sa part à la persécution meurtrière qui chassa Rousseau de *Motiers comme un antéchrist et un loup-garou, à coups de pierres.
De récents chagrins étaient venus préparer à la catastrophe cet esprit assombri et aigri par la maladie. Ses plus anciennes et ses plus chères affections avaient disparu ; M"^^^ de Luxembourg, M"^® de Warens étaient mortes, et la nouvelle de ces malheurs avait sensiblement affecté le vieil ami à qui ils rappelaient de si heureuses et de si lointaines journées. Son voisin, mylord Maréchal^ avait quitté Neuchâtel ; le baron de Sauttern s'était presque enfui en laissant dans l'âme du trop confiant Rousseau des doutes amers.
C'est dans ces tristes dispositions que vint le surprendre la scandaleuse manifestation où, trahi de tous, noirci, honni, banni, lapidé, cerné et traqué dans sa maison, il réussit à s'enfuir pour aller chercher ailleurs un asile plus sûr et plus calme. Il se réfugia d'abord à Tile Saint-Pierre, puis à Bienne, songea à partir pour la Corse ou pour Berlin, quand le voisinage de Berne lui eut rendu impossible le séjour de Bienne, s'arrêta à
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Strasbourg, et finalemenl fila sur T Angleterre.
A son retour de Wootton, il fut d'abord caché par le marquis de Mirabeau dans sa campagne de Fleury-sous-Meudon, puis par le prince de Gonti dans son château de Trye, près Gisors. 11 prit le faux nom de Renou, et se dirigea en quittant Trye vers l'intendance du Dauphiné où le maréchal comte de Clermont-Tonnerre le protégea. Il passa à Lyon, à Grenoble, à Ghambéry, alla visiter la tombe de M'^^ de Warens, se réfugia à Bourgoin où il épousa Thérèse à l'auberge de la Fontaine d'Or, quitta Bourgoin pour Monquin, où M"^^ de Césarges lui offrit une ferme, puis quitta Monquin pour Lyon, où il vécut quelque temps chez M""^ Boy de la Tour; enfin il s'établit à Paris, rue Plâtrière, à l'hôtel du Saint-Esprit, d'où il date les dernières lettres de ce recueil, en les faisant précéder du quatrain prétentieux qui constate déjà sa folie.
Entre ces faits historiques et connus, comme entre les mailles d'un réseau, s'intercalent une foule de renseignements curieux comme des indiscrétions, qu'on peut puiser à pleines mains dans ces lettres adressées par Jean-Jacques à sa protectrice.
^me Tour habitait Lyon en hiver.
Elle était veuve avec cinq enfants, dont trois filles. L'une, l'intéressante Madelon, l'amie de Jean- Jacques, devint M™® Delessert ; les deux autres se marièrent aussi et furent Mallet et de Willading. Quant aux deux fils, ils géraient avec la mère la grande maison de commerce de Lyon où Rousseau avait placé sa petite fortune. Les emplettes qu'il fait faire à M"^^ Boy sont remboursables sur les revenus qu'elle lui fournit : mais il parait assez, aux factures, qu'elle diminue volontairement les chiffres ; ses commissions sont des cadeaux déguisés pour ménager l'amourpropre susceptible de son protégé, à commencer par le loyer dérisoire qu'elle lui fait payer pour l'occupation de sa maison de Motiers : il était tout juste suffisant pour que Jean- Jacques pût se croire un locataire, quand il était un hôte. « Vous voulez que je tire un loyer ! à la bonne heure ! à trente livres de France, il est surpayé. Ce n'est pas dans ce pays que l'on tire parti des maisons ; jamais je n'en ai tiré un liard, je l'ai prêtée souvent, et avec obligation à ceux qui l'occupaient. » (Lettre de M'^^ Boy delà Tour à Rousseau, 20 juillet 1762.)
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Rousseau n'accepta pas l'hospitalité gratuite, il l'accepta déguise'e. Parfois, à voir les factures si mal en rapport avec ses commandes et ses exigences, il lui prenait des doutes, son honneur s'alarmait; il réclamait, mais un peu à la façon de Figaro reconnaissant ses dettes au docteur Bartholo : « Je vous dirai là-dessus qu'après toutes les dépenses que vous avez faites pour moi, le loyer de dix écus par mois n'est pas même proposable. Ce serait de ma part une ingratitude monstrueuse de croire ainsi m'acquitter avec vous, et j'aimerais encore mieux vous être tout franchement redevable du tout, et recevoir de vous l'hospitalité pleine et entière, que de paraître payer mon loyer, tandis qu'en effet je le paierais si mal. y> (A M^^ Boy, Motiers, 19 novembre 1763.)
Voué au triste sort d'être toujours aidé, secouru et sauvé par autrui, il se résignait en gémissant à à cet austère sacrifice qui lui apparaissait — surprise imprévue! — comme une mortification nouvelle imposée par la perfidie de ses persécuteurs.
« Une des plus grandes rigueurs de ma destinée, et de celles que je sens le plus, est d'être toujours à charge à mes amis, et de leur être toujours inutile. Ceux qui disposent de moi avec autant de
barbarie que d'iniquité ont bien choisi dans mon cœur les endroits les plus sensibles pour ne perdre aucun de leurs coups. (A M"^^ Boy, Monquin, 6 octobre 1769.)
On eut rarement aussi mauvaise grâce à se plaindre. Mais c'était le sort de Jean-Jacques de considérer comme des infortunes les bontés qu'il lui fallait subir. Il fut donc très malheureux. Quand il arriva à Yverdun, c'était à qui se disputerait l'honneur de l'héberger : Dupeyrou lui offrait un asile à Cressier, d'Escherny à Gornaux, Pury à Suchiez, et plus tard Du Bois au Locle. C'est Roguin qui l'emporta, en logeant son vieil ami chez sa nièce. Il ne faut pas le confondre avec son parent lebanneretRoguin, dont Jean-Jacques eut fort à se plaindre, car il apprit plus tard que le banneret avait contribué à le faire expulser de l'Etat de Berne. Un autre parent, Pierre Boy de la Tour, prit rang aussi parmi les persécuteurs de Jean- Jacques et ne partagea pas la bienveillante sympathie de sa famille. Rousseau se vengea en le plaisantant dans « la vision de Pierre de la Montagne, dit le Voyant », qui n'eut aucun succès : « Les Neuchatelois, confesse modestement l'auteur, avec tout leur esprit, ne sentent guère le sel attique ni
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la plaisanterie sitôt qu'elle est un peu fine. » [Coufessions^ XII.)
Dès que M"^® Boy de la Tour eut quitté la campagne de son oncle et fut rentrée en ville, Jean- Jacques, du fond de son village, se mit en devoir de lui envoyer ses commandes. Il a sans cesse recours à son amie pour la charger des emplettes les plus vulgaires. « On ne trouve rien à Motiers, » écrit-il, et il profite sans scrupules de ses relations à Lyon.
(t A peine êtes-vous arrivée (à Lyon) que voilà toutes mes commissions en train. Soit fait, puisque vous êtes si bonne, il faut bien un peu en abuser. Pour la fourrure de la robe de bouracan, je préférerais la façon de martre n^ 1 à 75 livres. Mais j'ai peur que cette fausse martre ne dure pas; c'est pourquoi je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux sacrifier une vingtaine de livres de plus et choisir le petit gris n° 2 à 96 livres qui, je crois, serait plus léger et durerait beaucoup plus. x> (Motiers, 9 octobre 1762.)
Quelquefois il y a méprise ou malentendu : « La fourrure est très belle et chaude, seulement le bonnet assortissant ayant été doublé en plein s'est trouvé trop étroit pour entrer dans ma tête, peut-
être faudra-t-il ôter le dedans pour pouvoir le mettre. » (Motiers, 6 novembre 1762.)
Pourtant ce n'est pas faute de précision, de détails, de précautions préliminaires et de recommandations dans les ordres qu'il transmet. Un commis expéditionnaire ne serait pas plus limpide ni plus net dans le libellé de ses devis et de ses prospectus : « Premièrement, je voudrais une rame de beau papier à lettres, mais beaucoup plus petit que celui-ci et passant seulement la moitié d'un doigt ou deux ; on y joindrait deux ou trois bons canifs et portefeuilles de carton de médiocre grandeur. Je voudrais quelque petite étoffe très légère pour un caffetan d'été. Celui de camelot que vous avez eu la bonté de me faire faire est un peu gros et rude, il lime trop le doliman de dessous, la doublure des devants est extrêmement grosse et il a été estropié par le tailleur. Si c'est du camelot, je voudrais qu'il fût doux et fin, et, en le prenant gris, on prendrait aussi de la toile grise, mais très fine pour doubler les devants. Si c'est quelque autre étoffe légère de soie ou autre qui ne ronge pas la doublure, on pourra prendre un petit taffetas pour doubler les devants. La quantité d'étoffe doit répondre à peu
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près à une aune et deux tiers de drap. y> (Métiers, 9 octobre 1763.)
Ses lettres sont des commandes variées ; on dirait un livre de ménagère. Ici il lui faut « un petit paquet de clous, d'épingles pour attacher des estampes encadrées, un paquet de cure-dents et du bon amadou, s'il y en a à Lyon, car ici il ne vaut rien du tout, et cela désespère un homme qui a souvent besoin de battre le fusil pendant la nuit » (23 novembre 1762). Voilà une raison qu'on ne lui demandait pas, et dont M"^® Boy de la Tour se serait apparemment bien passée. Lui en fit-elle la remarque? On le croirait, à voir avec quel pudique embarras il reçoit un peu plus tard un « étui très bien soudé » (17 février 1765), à l'usage de son traitement intime.
(c Ce ne sont pas des commissions de femmes, » et il s'excuse du malentendu à la suite duquel M"^^ Boy de la Tour a cru devoir se charger de cet envoi confidentiel.
Ailleurs il lui faudrait des canifs, du café (9 octobre 1763) et deux ou trois almanachs de poche ; un autre jour, il désire deux fers à repasser (18 décembre 1766) pour ]VP^^ Le Vasseur, et comme ils seront emballés avec un coupon de soie,
il recommande qu'ils soient bien enveloppés, « de manière qu'ils ne coupent pas l'étoffe à cause de leur pesanteur ». Saurait-on être plus prudent, plus pratique et plus soigneux? Quand il fait venir de la laine, il en envoie un échantillon soigneusement maintenu sur une étroite bande de papier par deux petits cachets de cire rouge, et collé au feuillet de sa lettre.
Que ne commande-t-il pas? des langues de Neuchâtel ce qui sont un peu moins mauvaises que celles de Motiers, du moins les salées d ; de l'huile d'Aix, des chandelles de six à la livre, « car on n'en trouve que d'infâmes dans tout 1q pays » (25 août 1764), de la ficelle pour faire des paquets, du vin, des confitures, des mitaines de soie pour la fête de Thérèse, « une paire de bas drappés », et quand il esta Bourgoin, une alliance d'or pour se marier ; du papier à lettres, un peu plus fort que celui sur lequel il écrit, mais blanc et^fin » (27 mars 1763) ; c( deux agrafes pour un corps de femme, une paire de lunettes appelées conserves ». (17 janvier 1769). Il s'informe des adresses de ses fournisseurs, il s'enquiert d'un épicier, d'un papetier, d'un mercier, d'un quincaillier, d'un marchand de bonnes chandelles.
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Pour le 1*^^' janvier 1764, il veut faire à Thérèse la surprise d'un joli cadeau, « un manchon de femme assez joli >). II commande, mais, dans l'intervalle, il en trouve un à Motiers « par occasion ». Vite il dépêche un mot : « Point de manchon, s'il vous plaît ! » Et il ajoute ce post-scriptum qui peint l'homme au vif : « Je vous prie d'ajouter à la place un bonnet de nuit de laine fine pour moi, et des plus grands, parce que j'ai la tête grosse. y> Cette rectification, qui enlève à sa maîtresse un manchon neuf et qui lui vaut à lui un bonnet de nuit est un trait de caractère et des plus éloquents : il constate mieux que la plus érudite dissertation un égoïsme exigeant et absorbant, qui en aucune occurrence ne s'oublie ou ne renonce à ses droits.
Point de dépenses superflues, s'il vous plaît î Quand il s'installe à Bourgoin, il a soin de réduire les frais : « On me prête des couteaux et un moulin à café. Ainsi, si l'emplette de ces articles n'est pas faite encore, on la peut retrancher. » (Bourgoin, 9 septembre 1768.)
La figure de Jean-Jacques, à travers cette correspondance, s'éclaire d'un jour nouveau, qui semble emprunter ses reflets au feu du fourneau
de cuisine ; l'auteur du Contrat social nous apparaît au milieu des occupations les plus triviales de son petit ménage, un paquet de chandelles et une livre de café sous le bras ; le cabinet de travail où il écrit la Lettre à Christophe de Beaumont^ archevêque de Paris, et les Lettres de la Montagne prend une vague apparence de boutique et d'épicerie, où les pots de confiture voisinent avec le dernier ouvrage de Morellet, et où les Lettres écrites de la campagne par Tronchin reposent sur deux fers à repasser. Le grand homme, entre deux rêveries sublimes, tient son livre de dépenses, épingle des estampes au mur et vérifie s'il y a encore de l'amadou et des cure-dents sur le manteau de la cheminée ; l'écrivain se double d'un homme d'intérieur pratique, rangé et minutieux, qui veille et qui vaque lui-même aux soins du ménage.
C'est dans toute sa pauvre misère le type moderne du ménage de savant, où la servante est la maîtresse de son maître, et où tous deux vivent à l'écart, inquiets des commérages du voisinage, défiants des intrus, confinés dans l'intérieur modeste et propre qu'habitèrent le Bonhomme Jadis ou M. Sixte. Nous sommes minutieusement
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informés de ses habitudes, de sa santé, de ses goûts et de ses dégoûts : « Je continue à être mieux : cependant le côté droit est toujours enflé. J'ai lieu de croire que le vin de cabaret avait autant contribué à ma maladie que l'air et l'eau, car j'en ai apporté ici une vingtaine de bouteilles, et toutes les fois qu'il m'arrive d'en boire, je me sens plus incommodé qu'il ne m'arrive en buvant d'autre vin. L'alun dont les cabaretiers le frelatent n'affecte pas beaucoup les gens en santé, mais agit plus sensiblement sur un corps infirme. ^ (Monquin, 17 mars 1769.)
A ces effusions intimes nous devons quelquefois de jolies pages : ainsi celle où Jean-Jacques conte à M'""^ Boy ses préparatifs de déménagement quand il quitte Monquin : « Ma femme, le cœur ainsi que moi plein de vos bontés, et qui vous prie d'agréer ses tendres respects, aurait à vous présenter aussi pour son compte une petite requête au sujet de sa petite basse-cour composée de sept jeunes jolies poules et d'un coq. Tout cela sont ses élèves et nous ne saurions nous résoudre elle ni moi à manger ces poules dont nous avons mangé les œufs. Vous devriez bien, chère maman, donner asile à ce petit sérail, dans
votre maison de campagne, à condition toutefois qu'elles auront chez vous la même liberté qu'elles ont ici, ce qui se peut, ce me semble, sans grand inconvénient, puisque votre jardin est à vous au lieu que, par la raison contraire, elles ne sauraient jouir à Fourvière de la même liberté. Si vous consentez à exercer cette petite hospitalité, il faudrait, en envoyant la charrette, y mettre un panier où l'on pût loger la petite famille de façon qu'elle vous arrivât saine et sauve. Il nous reste aussi quelques pommes qu'il est inutile de laisser ici. Un autre panier pour les mettre ferait l'affaire, dût le charretier les manger en chemin. »
Quelle plaisante et curieuse peinture, qui nous montre Jean-Jacques au milieu des cages à poules, attendri sur le sort de ses volatiles pour lesquelles il implore d'une voix humide plus que la vie : la liberté ! C'était bien aimer l'indépendance que de la réclamer pour la société dans ses livres, et dans ses lettres pour sa basse-cour.
Il paraît avoir aimé les bêtes, ce qui est ordinairement le signe d'une bonne nature. A Montmorency il avait une chatte, Minette ^ qu'il laissa à M"'^ de Verdelin quand il dut s'enfuir. M""^ de Verdelin lui envoie de temps en temps des nou-
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velles^. A Monquin il avait un chien, Sultan, qu'il emmenait avec lui dans ses tournées d'herborisation. Cette bête paraît avoir eu pour son maître une affection moins suspecte que celle de ses contemporains. Jean-Jacques conte un accident qui lui arriva: a: Peu de jours après mon arrivée ici, je repartis pour une herborisation sur le mont Pila, qui était arrangée depuis longtemps. Notre voyage fut assez triste, toujours de la pluie, peu de plantes, vu que la saison était trop avancée ; un de nos messieurs fut mordu par un chien, Sultan fut estropié par un autre. Je le perdis dans les bois où je le crus mort de ses plaies ou mangé des loups ; à mon retour j'ai été tout sur» pris de le retrouver ici bien portant sans que je sache comment dans son état il a pu faire sans manger cette longue route et surtout comment il a retraversé le Rhône. » (Monquin, 29 août 1769.)
L'été, ce lui était une grande joie d'aller herboriser dans la montagne, et ensuite à travers l'île Saint-Pierre. Il devint môme naturaliste à gages et fournisseur d'herbiers. Il envoyait fréquemment des collections à la duchesse de Portland.
^ Bernardin de Saint-Pierre, à sa première visite chez Jean-Jacques Rousseau, remarqua un serin dans une cage.
Plus tard, quand la gracieuse Madelon fut mariée et mère de famille, elle voulut que sa fille apprît la botanique, et Jean-Jacques fut chargé de cette éducation. Avant de l'entreprendre, il se renseigne en homme qui n'a pas du tout envie de perdre son temps, même pour les petites filles de ses amies. « Je voudrais savoir si c'est tout de bon que M^^ de Lessert veut amuser sa fille de la connaissance des plantes ? Je me ferai le plus délicieux amusement de concourir aux siens en lui communiquant là-dessus mes idées. Mais je vous avoue que ma paresse serait moins évertuée si je croyais qu'elle ne suivît cette petite que par complaisance et^ comme on dit, par manière d'acquit. Je vous demande, madame, de vouloir me parler là-dessus de bonne foi. » (16 avril 1772.) Comme la vocation était sérieuse, il se résigna, mais à la condition de n'être ni trop dérangé ni trop incommodé, en homme qui sait et qui mesure la valeur de son temps et la force de ses jambes. Il lui écrit en lui faisant tenir une collection d'herbes : « Le paquet est si petit que j'ai peur qu'il ne se perde à la diligence qui d'ailleurs est très loin d'ici, et comme il fait fort mauvais, que je n'ai d'autre domestique et commissionnaire
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que moi, s'il arrivait que vous puissiez m'indiquer dans ce quartier quelqu'un à qui pouvoir le remettre, cela me serait, je l'avoue, d'une grande commodité. » (Paris^ 16 avril 1772.)
Quand Thiver lïiettait un terme aux tournées; d'herborisation, il fallait une distraction de chambre. Il confia un jour à M""^ Boy de la Tour le soin de lui trouver une épinette à louer pour six mois, et c'est toute une affaire : « Je ne voudrais pas une patraque, je voudrais une bonne épinette bien en état et tout ce qu'il faudrait, cordes, plumes, marteau, écarlate, pour raccommoder ici ce qui se pourrait déranger. » (29 août 1769.) Si on ne trouvait pas, qu'on lui envoie un violoncelle, des cordes et de la colophane, sinon, un bon cistre à cinq cordes monté dans le bas en cordes filées un peu grosses, ou une flûte à bec, et en tout cas du papier réglé. » Sa correspondance prend à ce moment l'aspect d'un mémoire de quelque luthier de Crémone ; elle fait songer par l'abondance et la précision du détail à ces ateliers d'artistes que décrivaient Hoffman ou Balzac, où les violoncelles, les cithares et les violons, les Amati, les Stradivarius et les Stamitz encombrent les établis de leurs carcasses fauves et luisantes.
Quelques jours après, il a reçu de Lyon le eistre convoite, mais il est injouable ; « c'est un vrai chaudron ». Enfin l'épinette est annoncée. Que de recommandations! Quel homme minutieux ! Si le porteur n'abîme pas l'instrument, il aura trente sols en plus. « Le porteur de l'instrument pourra s'adresser à Bourgoin au sieur de la Tour, perruquier sur la place, qui lui indiquera le chemin pour venir ici. La Tour ou son frère viennent me raser tous les vendredis et mardis matin et si le voyage de l'homme pouvait s'ajuster sur ces mêmes jours, un des deux la Tour pourrait l'amener lui-même. Je vous prie de dire au porteur que s'il ménage assez l'instrument en route pour qu'il arrive ici d'accord et en bon état, je lui donnerai trente sols pour boire par-dessus l'accord que vous aurez fait. »
Profitant de l'occasion, il ajoute quelques commissions :
ce L'une est d'une petite caisse de chandelles des six à la livre et d'une douzaine de livres ; l'autre serait d'un bonnet de laine et d'une paire de bas drapés et gants chauds pour votre pauvre ami qui commence à grelotter terriblement. Si vous y pouviez joindre une paire de mitaines de soie pour
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ma femme, j'aurais le plaisir de les lui donner pour sa féte qui est le^ lS de ce mois. » (Monquin, 6 octobre 1769.)
Même dans les petits détails, on reconnaît le Jean- Jacques des Confessions^ inquiet et grondeur, prévoyant jusqu'à être lassant, anxieux jusqu'au ridicule.
C'était bien pis encore, quand il s'agissait de son costume arménien. Ceci fut un véritable événement, dont on parle encore.
Pourquoi Rousseau s'habilla-t-il en Arménien? On a dit que ce fut par raison de santé, et il est fort possible, mais cela n'explique pas pourquoi la robe arménienne fut par lui précisément choisie de préférence à une simple robe de chambre. Qu'est-ce qui valut à l'Arménie l'hommage de cette prédilection ? Les différentes informations que nous confie Jean-Jacques à ce sujet concordent mal. Dans les Confessions^ il dit que l'idée de cette mascarade lui était venue diverses fois dans le cours de sa vie. Il se décida à Montmorency. Un tailleur arménien y venait souvent voir un parent, il craignait de ne pas trouver partout un tailleur arménien sous sa main, car ce genre d'ouvrier ne court pas les rues ; il consulta
M^^^ de Luxembourg ; elle l'approuva et il commanda son costume, au risque du qu'en dira-t-on. Le qu'en dira-t-on l'inquiéta plus qu'il ne l'avoue, puisqu'il ne prit son nouvel équipage que plus tard, à Motiers, non sans avoir sollicité l'approbation du pasteur.
Dans les lettres à M^^ Boy de la Tour il prend modèle sur un Arménien qu'il a vu chez mylord Maréchal.
Enfin, où qu'il ait aperçu et copié le patron de sa garde-robe, il y consacra tous ses soins, et ses recommandations à sa commissionnaire de Lyon nous mettent au fait des moindres détails de son accoutrement.
Voici, pour les peintres de l'avenir, son portrait en pied.
La robe d'hiver est longue, en bourracan, doublée de bonne fourrure durable formant parements au bout des manches. Pour l'été, le caffetan de camelot ou d'étoffe de soie bordé de martre ou de lapin remplace la robe. Le vêtement de dessous est le dolman. L'étoffe est de couleur grise ou neutre ; il ne veut pas de couleur vive « que le soleil mange ». Il importe que l'étoffe soit bon marché, mais « ne se coupe pas ». On trouve quel-
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quefois d'excellentes occasions dans « les rebuts de magasins ». Il faudrait chercher là. Cependant pour la bordure extérieure et apparente, la fourrure sera plus belle ; ou mettra soit de la martre à 75 livres ou du petit gris à 96 livres. C'est un tailleur arménien qui coupe l'étoffe, mais il serait bon de trouver un tailleur occidental qui copierait le patron pour s'en servir plus tard à meilleur compte. Ce vêtement n'est pas pour satisfaire un goût de coquetterie, mais il le faut pourtant convenable et décent ; comme il ne veut plus le quitter, il importe qu'il puisse se présenter partout fût-ce chez mylord Maréchal ou à l'église. Il ne voudrait pas qu'on l'accusât d'aller au temple en robe de chambre ; il n'y entra même en robe d'Arménien qu'après avoir reçu l'approbation de M. Montmollin, le pasteur.
Ce vêtement était noué aux reins par une ceinture dans le choix de laquelle Jean-Jacques mit toute sa coquetterie. On ne peut lui trouver d'étoffe assez élégante, ni assez « parante ». Il en eut plusieurs, tantôt en réseau de soie à mailles ce comme les filets de pêcheurs », ou en serge de soie, tantôt en étoffe rayée. Il la faut longue de deux aunes et demie, dans toute la largeur de
rétoffe, car elle se plisse sur le corps. Un jour qu'on lui envoya une ceinture trop courte, cet homme économe s'emporta : il devait la tenir étendue avec des épingles, « ce qui la déchire ». Les deux extrémités de Fécharpe sont garnies d'une jolie frange large de quatre doigts « assortissante à la houpe de bonnet d.
Car il y a encore le bonnet, doublé de fourrure ou d'agneau de Tartarie en hiver, bordé seulement en été, l'intérieur garni en silésie ou en carcassonne. La toque est ornée d'un galon d'or et surmontée d'une houppe d'or. « Il faut qu'il n'ait pas l'air d'un bonnet de nuit; » aussi doit-il, malgré sa répugnance, « se résoudre à porter du dor ». Il arrivait quelquefois que la fourrure trop épaisse rendait le bonnet trop étroit pour entrer sur sa tête : il prit la précaution d'enfermer dans sa lettre de commande un fil donnant la mesure de son tour de tête (27 mars 1763) :
— « Je l'ai prise entre les deux nœuds. »
Y a-t-il rien de si plaisant que de se figurer le profond philosophe assis à sa table et s'entourant gravement le crâne avec un fil, pour que son chapelier lui envoie des bonnets à sa taille?
Puisque nous décrivons l'intérieur de Jean-Jac-
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ques de la tête aux pieds, ajoutons qu'il porte en hiver des « bas drappés » bien chauds, qu'il a chez lui des pantoufles jaunes, et qu'il ne les lui faut pas trop grandes. « J'ai le pied extrêmement petit. » Il a la coquetterie des extrémités. Enfin quand il sort, il met des bottines de maroquin, « serrées avec des lacets de soie jaune ». Voilà, pensonsnous, un inventaire complet de sa garde- robe.
Des lacets, Rousseau en reçoit et en demande souvent, mais ce n'est pas toujours pour ses bottines de maroquin.
Il conte, dans les Confessions, qu'il s'avisa, pour ne pas vivre en sauvage, d'apprendre à faire des lacets. c( Je portais mon coussin dans mes visites, ou j'allais, comme les femmes, travailler à ma porte et causer avec les passants. » Il faisait présent de ses ouvrages à ses jeunes amies, le jour de leur mariage, à la condition qu'elles connaîtraient V Emile et nourriraient elles-mêmes leurs enfants, « sans quoi, point de lacet 3>. M"^® Boy de la Tour est souvent priée de lui envoyer à cet usage « de la soie de toutes couleurs » . Dans les commencements, elle ne saisit pas très bien ce qu'il veut, et nous comprenons son incertitude, vu l'originalité de la commission. Elle lui envoie de la soie plate ; il la
lui retourne ; il lui faut de la soie filée, de la soie à coudre, de la soie-torse. Mais aussi imaginet-on pareille idée du philosophe en quenouille aux pieds de Thérèse-Omphale ? Le meilleur de cette fantaisie fut de valoir à de jeunes mariées un curieux souvenir toujours accompagné d'une aimable lettre plus précieuse encore que le lacet. M"^ d'Ivernois, la fille du procureur général de Neufchâtel, eut la primeur de cette inoffensive manie, avec un fort joli billet « qui a couru le monde » où le tresseur de soie disait : « — Songez que porter un lacet tissu par la main qui traça les devoirs des mères, c'est s'engager à les remplir. » Ce lacet a, paraît-il, été pieusement gardé par la famille. On a souvent donné de petits morceaux à des amis, à titre de reliques, mais il mesure encore 1"^, 40 : il se passera quelque temps avant que les propriétaires se voient obligés de le remplacer.
C'est en tressant ces précieux lacets que le bon Jean-Jacques allait jaser et clabauder sur le pas de la porte avec les voisines.
Un trait de caractère, que ces lettres accusent et mettent en relief, c'est le goût de Rousseau pour les commérages, les petites histoires du quartier,
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de la rue et du voisinage, les disputes de porte à porte, les racontars que sa bavarde gouvernante lui rapportait, sachant flatter ses goûts. Ces querelles de clocher prenaient à ses yeux l'importance qu^il attachait à tout, et le mettaient souvent dans de mauvais pas, pour avoir mis le nez là où il n'avait que faire. On s'en douterait, et on pouvait aisément le prédire, à le voir emporter ses lacets pour aller jaser et voisiner aux alentours, ce qui est le pire fléau de la tranquillité domestique. La brouille suit toujours les amitiés que créent la proximité des demeures et la promiscuité des après-midi désœuvrés.
Reçu à son arrivée par la belle-sœur de M"^*^ Boy, qui rhéberga dans les premiers temps, il fréquentait beaucoup chez elle ; les deux maisons se touchaient; cinq mois après, en novembre, les voilà brouillés à mort et il désire qu'il ne soit plus question d'eux ; il écrit à M"^® Boy : « Je vous prie que nous en restions là sur ce point » ; il ne veut rien garder qui soit à eux, et M. Girardier fait reprendre tous les meubles qu'il lui avait prêtés. Qui fut coupable ? Les torts furent peut-être bien du côté des Girardier, car Jean-Jacques conte, dans ses Confessions^ que sa maison, avant son
installation, était très commode à M"^^ Girardier ; celle-ci ne le vit pas arriver sans un certain déplaisir : indeirœ, sans doute. En tout cas, quand M. Girardier tomba malade au point de mourir, trois mois après la brouille (février 1763), Jean- Jacques oublia ses griefs et envoya Thérèse le soigner et le veiller.
Rousseau, Finsociable, devait avoir le commerce difficile et les relations anguleuses. Dès le mois de mai 1763, il a assez de Motiers et de ses habitants, il voudrait s'en aller : « On ne m'aime pas ; » les gens lui font la mine de prendre « des airs de protecteurs et de juges » ; il s'en réjouit rageusement, car leur malveillance le dispense de les voir, (c Leurs honnêtetés m'avaient subjugué ; leurs impertinences me dégagent. » L'idée fixe de la persécution le mine et fait son œuvre ; Thérèse favorise ce travail intérieur et nourrit de ses rapports la bile de son maître. Il est à présumer qu'on plaisantait la vieille gouvernante sur ses relations avec Rousseau. M"^^ Boy faisait bâtir sur la montagne une maison d'été qu'elle destinait à son ami Jean- Jacques. Les mauvaises langues de Motiers jasèrent et interprétèrent ce projet de villégiature avec toute la malice que comportait
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]a situation. Il fut avéré que cette retraite était pour dissimuler une grossesse et favoriser un accouchement clandestin.
« Ma très bonne amie, je ne vaux plus rien ni pour les autres ni pour moi ; ^e ne suis plus bon qu'à souffrir, me plaindre et rabâcher; un tel commerce n'est qu'importun pour les autres, et c'est par discrétion que ne le rends pas plus assidu. Je me préparais à me transporter à votre montagne avec autant de plaisir que vous en avez eu à la faire accommoder; mais ni mon état présent ne le permet, ni quand il le permettrait je ne le pourrais faire, vu l'étrange pays où je vis, sans compromettre l'honneur de la personne qui prend soin de moi. Sitôt que j'ai bien connu le naturel des gens du lieu, je n'ai plus voulu qu'elle les vit, et cette retraite, jointe au projet d'aller habiter la montagne, leur a fait supposer aussi charitablement que sensément que j'avais des raisons pour la cacher. Leurs regards curieux, leurs brutales double-ententes et leurs sottes chuchoteries m'ont bientôt fait deviner de quoi il s'agissait; sur quoi j'ai pris le parti de rester au milieu de Motiers jusqu'à ce qu'il plaise à la Providence de me tirer tout à fait de manière ou d'autre du
m J.-J. ROUSSEAU ET SES AMIES
milieu de leurs langues empoisonnées quidistillent plus de venin que tous les serpents d'Afrique. » (Motiers, U août 1763.)
Jean-Jacques se fâcha tout rouge, et en vérité on se demande pourquoi. Quand il écrit : « Leurs langues empoisonnées distillent plus de venin que celles de tous les serpents d'Afrique » , on comprend mal cette protestation indignée qui tendrait à refaire ou à protéger de la médisance une virginité trop sérieusement compromise. Lorsqu'il refuse enfin l'habitation de la montagne par le souci c( de ne pas compromettre l'honneur de la personne qui prend soin de moi », on ne sait trop qui est dupe, ou M""^ Boy de Jean-Jacques, ou Jean-Jacques de lui-même.
Le moment eût été bien choisi pour rappeler à Rousseau la répartie de Sophie Arnould à une amie qui déclarait : « Je mets mon honneur sous la garde du roi. » — « Ma chère, reprit l'endiablée actrice, là où il n'y a rien, le roi perd ses droits. y>
Moins d'un an après son installation voilà où en est le philosophe. « Je regarde Motiers comme le séjour le plus vil et le plus venimeux qu'on puisse habiter. » Le jugement est sévère, mais peut-être
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injuste si ron songe qu'il va désormais servir à tous les milieux où Jean-Jacques tentera de vivre en société. La solitude était son seul asile.
Les premiers ennuis graves furent suscités par une affaire de mur mitoyen, ou quelque chose d'approchant. La lettre du 29 avril 1764 commence avec des airs de mystère et des précautions faites pour intriguer les esprits les plus indifférents : « Ne montrez cette lettre à personne !... Quelqu'un qui ne veut pas être nommé vient de me donner un avis... » Qu'est-ce, grand Dieu ! Cette prudence, cette personne masquée, ces confidences chuchotées, ces manières ténébreuses inconnues depuis le Conseil des Dix, présagent assurément quelque secret d'État. En effet, c'est que M. du Terreaux, maire des Verrières, fait bâtir contre la maison Boy, et que sa bâtisse, prenant sur la largeur du chemin « rendra le contour plus difficile aux voitures pour entrer dans votre grange ». Voyez un peu l'affaire de conséquence ! Or, comme M. du Terreaux ne peut bâtir qu^avec l'aveu de la communauté, il faut pi^évenir ses démarches et lui interdire ses travaux. Cet avis discret et presque anonyme fit beaucoup de bruit au village ; les communiers se dérangèrent pour venir examiner
la place, on sut que l'instigateur de ces mesures préventives était Jean-Jacques ; on désapprouva sa conduite tortueuse, et il y gagna qu'une partie de la population ne le salua plus.
Ce sont des menus faits de ce genre qui l'acheminèrent à la catastrophe finale. Les clabauderies de Thérèse n'y furent peut-être pas tout à fait étrangères. Du moins Rousseau, dans son aveuglement n'en soupçonna rien.
Ses lettres constatent l'étroitesse des liens dans lesquels elle le sut enserrer. Il y est sans cesse question d'elle; dans chaque missive, une petite phrase rappelle qu'elle existe; elle ne manque pas une occasion d'envoyer son souvenir et ses respects à l'amie de son amant; on la voit pour ainsi dire, à distance, penchée sur le bureau où Jean-Jacques termine sa lettre, réclamant un mot pour elle afin d'affirmer son existence et de se rehausser à ses propres yeux par cette intimité flatteuse avec une grande et honnête dame. C'est elle qui lui rapporte les malins propos tenus par les commères de Motiers sur leur liaison compromettante ; à la douleur et à l'exaspération de Rousseau refusant de quitter Motiers parce qu'on croit Thérèse enceinte, il semble qu'on entende les amères récriminations
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de raneienne servante déchargeant ses rancunes dans le sein de son faible amant et les lui faisant épouser, Texcitant de sa propre haine, alimentant son imbécile passion raffermie par le récit de persécutions imaginaires peut-être, exploitant à son profit, par le plus sordide calcul, le trésor de bonté et de pitié qu'elle lui connaît, et bénéficiant à chaque nouvelle scène d'un accroissement d'amour, d'un cadeau consolateur, voire même d'un testament en faveur « de cette pauvre fille qui soigne depuis si longtemps ma misérable machine! » (14 août 1763.)
Le débile vieillard tremble de la laisser « seule et sans protection dans un pays si éloigné du sien ». Dans les recommandations qu'il fait pour elle à ses amis, on reconnaît les habiles conseils et les utiles précautions que la mégère lui faisait prendre, y compris « le billet endossé en son nom » pour recueillir la fortune du pauvre homme en cas de contestation.
« Je ne veux pas trop creuser dans l'avenir, ma très bonne amie, mais mon état empire tellement depuis quelque temps qu'il ne serait guère étonnant que cet hiver je fusse délivré de mes souffrances ; et en ce cas-là jugez de la douleur que
j'aurais de laisser ici celte pauvre fille qui soigne depuis si longtenps ma misérable machine, seule et sans protection dans un pays si éloigné du sien. Si nous étions à Yverdun je serais bien tranquille, mais ici au moment où j'aurai les yeux fermés on la dépouillera de tout. J'ai fait un testament, mais puis-je espérer qu'on y aura le moindre égard? Quelque défaut de formalité le fera annuler et on ne la laissera pas même profiter de mes guenilles. J'espère qu'au nom de notre ancienne amitié vous la protégerez en tout ce qui dépendra de vous, que vous ne souffrirez pas que ce qui est dans les mains de messieurs vos fils passe à d'autres qu'à elle. En cas d'accident je lui remettrai le billet endossé à son nom. J'avais besoin pour être tranquille de vous prévenir là-dessus et maintenant je le suis parfaitement. » ( Motiers, le 14 août 1763.)
On connaît la cérémonie aussi touchante que burlesque où Jean-Jacques unit sa destinée à celle de sa gouvernante à la face de la nature, par un mariage illégitime qui consacrait une illégalité devant le maire lui-même de Bourgoin, invité en ami à cette séance.
Cet événement laissa-t-il au fond du cœur de Jean-Jacques une certaine gêne, un certain
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malaise ? En tout cas il ne s'y arrête guère dans ses lettres, il informe en passant ses amis de la résolution qu'il a prise, et il leur fait part de son mariage en des termes qui sentent la formule et le cliché plus qu'ils ne constatent le ravissement d'un récent époux.
Il écrit le 2 septembre à M. Boy le fils : « j\ime Lessert aura pu vous dire que M^^^ Renou est devenue ma sœur Sara et que je suis son frère Abraham. Si tous les mariages commençaient ainsi par un attachement de vingtcinq ans confirmé par l'estime, ne pensez-vous pas qu'ils seraient généralement plus unis ? » (Bourgoin, 2 septembre 1768.)
La même rédaction lui sert, le 5 septembre, pour aviser M""^ Boy : « Notre jolie nourrice vous aura marqué que la compagne de mon sort et de mes malheurs n'ayant voulu m'abandonner en aucune circonstance, j'ai cru lui devoir de faire que puisqu'elle était déterminée à suivre en tout et partout ma destinée, elle pût la suivre avec honneur. Si vingt-cinq ans d'attachement et d'estime précédaient tous les mariages il est à croire qu'ils en seraient généralement plus heureux. » (Bourgoin, 5 septembre 1768.)
On ne sent pas précisément dans ce simple avis un homme fier et heureux de lui. Il avait déjà trop endommagé sa lune de miel pour qu'elle pût lui réserver la moindre surprise. La scène de la Fontaine d'or n'apportait qu'une singularité de plus à l'actif de Rousseau. Il n'aima Thérèse ni plus ni moins et lui continua une iffection qui intéressait à sa compagne des personnes dont elle ne méritait pas même l'attention.
Quand la fille de M"'^ Boy, l'aimable Madelon, lui fit cadeau d'une robe, les remerciements de Jean-Jacques sont aussi gauches qu'humiliants. « Ma pauvre peti'e femme vous embrasse en pleurant d'aise du bien que vous lui avez fait et à moi par votre visite. Sa robe est très belle, si belle que quand elle l'aura, ce sera madame et ce ne sera plus ma femme. » (Bourgoin, 14 novembre 1768.)
Ce ménage douteux, qui n'a même pas pour le rehausser les apparences gracieuses de la jeunesse, de l'amour, de la gaieté et du bonheur à deux, laisse l'impression pénible et sombre d'un intérieur maussade habité par un vieillard souffrant et plaintif aux soins d'une gouvernante intéressée et perfide. C'est dans toute sa honteuse
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et triste monotonie le faux ménage du vieux célibataire entre les griffes crochues de sa cupide servante.
Tels sont le ton et le caractère de cette correspondance d'un ton très neuf et d'une originalité très piquante. C'est Rousseau intime clouant des gravures, empruntant un moulin à café, faisant avec une bêche un chemin dans la neige à travers son jardinet, chaussant des « souliers de paille « comme les employés des grands magasins de (( Lyon 3) pour se garantir du froid, ou se prenant de querelle au cabaret.
« Voici une petite anecdote qui pourra vous amuser. M. Bovier fils, depuis mon départ de Grenoble, y a déterré un garçon chamoiseur nommé Thévenin qui prétend avoir prêté ou donné en Suisse dans un cabaret neuf francs à un nommé J.-J. Rousseau qu'ondit êtrede votre connaissance. Ledit J.-J. R. ne convient pas du fait et prétend que ledit Thevenin est un imposteur; on dit même qu'il le prouve; mais ledit Thevenin paraît si bon homme, a l'air si bénin et d'ailleurs est si bien protégé, que le public de Grenoble, tout à fait bien disposé pour lui, voudrait fort le favoriser aux dépends de l'autre et faire en sorte que ce fût
ledit J.-J. R. qui fût le fripon. Malheureusement, par des informations faites sur les lieux, il se trouve que ledit bonhomme de Thévenin a eu cidevant l'honneur d'être condamné par arrêt du Parlement de Paris à être fouetté, marqué et envoyé aux galères pour fabrication de faux actes, mais comme en revanche ledit J.-J. R. a aussi été décrété, ce qui est aussi quasi la même chose, on espère encore que les choses pourront s'arranger à la satisfaction de ce pauvre Thévenin. II est tout simple que le préjugé public soit en sa faveur parce qu'on sait que sa coutume est de prêter ainsi de l'argent en passant à tout le monde, même aux gens qu'il ne connaît point du tout, et que ledit J.-J. R. est connu pour un coureur de cabarets qui va piquant à droite et à gauche quelques écus dans la poche des quidams assez sots pour lui en prêter. » (Bourgoin, 21 septembre 1768.)
Le récit est joli et montre que Jean- Jacques sait quand il veut manier habilement l'ironie. Mais elle tourne aussitôt h l'amertume et à l'aigreur. Un déni de justice échauffe et bouleverse sa bile, et il retrouve les mêmes accents que son aîné, TAlceste de Molière : « Sur les preuves de l'imposture dudit Thévenin, M. le comte de Ton-
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lierre m'a fait enfin réponse, non pas qu'il lui ferait avouer son imposture, mais au contraire qu'il lui imposerait silence. Sur ce pied-là, si Thévenin m'eût volé ma bourse, au lieu de l'obliger à la rendre, on lui ordonnerait de ne me plus voler. Pour le coup, je ne serai plus leur dupe, et sûr de n'obtenir aucune justice, je ne m'abaisserai plus à la demander. » Il n'eût pas cette peine, car Thévenin fut condamné aux galères.
Jean-Jacques nous tient ainsi au courant de toutes les menues péripéties de sa vie au jour le jour, — vie prosaïque et mesquine d'un vieillard quinteux qui vit dans son fauteuil de bois, son agenda de dépenses ouvert sur ses genoux, tandis que sa gouvernante essuie les meubles et repasse le linge.
Si la réputation de l'écrivain n'a rien à gagner à cette exhumation, elle ne perdra rien, car certaines lettres sont fort jolies, pleines d'esprit et de délicatesse. Les négligences sont rares ; il y a peu de trivialités, malgré la familiarité de la correspondance et l'humilité des sujets. La plupart sont recopiées sur un brouillon préalable, on le sent à la fermeté du style et de l'écriture.
Il y a bien de la tendresse dans l'expression de
ses sentiments affectueux pour le « vieux papa » Roguin, pour sa douce et bienfaisante amie, M""® Boy de la Tour, pour ses filles Julie et surtout Madelon, « la gentille sauteuse d, à laquelle il a voué une prédilection toute particulière et qui lui inspire les plus amusantes plaisanteries.
Il atteint à Téloquence quand vient le surprendre la nouvelle de la mort de M. Roguin : « Mon respectable ami, M. Roguin, a cessé de souffrir. Il jouit maintenant du prix de ses vertus, car j'ai toujours pensé que les hommes seront jugés sur ce qu'ils ont fait, bien plus que sur ce qu'ils ont cru, et sa récompense est bien sûre, quoiqu'il n'ait pas eu le bonheur d'en jouir d'avance en l'espérant. Une idée encore m'est consolante dans ma douleur, c'est de penser que l'adresse et l'imposture ne déguisent plus à ses yeux la vérité des choses, et que, s'il pense à son ami infortuné, il rend justice à ses sentiments, à ses principes et au sincère et pur attachement qu'il eut pour lui. Affecté de cette perte et par elle-même et par tout ce qui me la rend irréparable, je me vois mourir par degré dans tout ce qui donne un prix à la vie, et destiné, si je vis longtemps encore, à ne rester sur la terre que pour m'y pleurer tout vivant, Car
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c'en est fait, les nouveaux attachements ne sont plus de mon âge, encore moins de ma situation, et ce coup laisse dans mon cœur un nouveau vide, il ne sera plus rempli. Il faut finir cette triste lettre, je m'efforcerais en vain d'y prendre un ton moins plaintif. La perte de M. Roguin me rappelle avec force les temps heureux de notre connaissance. Combien il fallait peu pour mon bonheur ! Hélas ! que dis-je? il aurait fallu beaucoup : c'eût été de ne connaître que des gens qui lui ressemblassent. Mon vertueux ami, vous êtes allé m'attendre. Ils auront beau faire. Nous nous rejoindrons en dépit d'eux. » (20 juillet 1771.)
Si M^'^ Boy de la Tour eut pour lui mille bontés, il est juste de le reconnaître, Jean-Jacques conserva pour elle jusqu'à la fin les sentiments d'une inaltérable amitié qui ne connut ni les froideurs ni les nuages. Il garda pour elle la même tendresse et le temps ne fit que l'accroître : rare exemple, dans l'existence de Rousseau, d'une amitié qui triompha de son humeur chagrine et de ses caprices. Au bout de dix ans, bien qu'éloigné d'elle, il ne se montrait ni moins dévoué ni moins affectueux. Il s'excuse de ses négligences avec une sincérité touchante, et il se les fait pardonner.
« Depuis six mois, le travail étant venu avec abondance, ce qu'il n'avait pas encore fait, j'ai cru devoir m'y livrer tout entier et j'ai passé l'hiver cloué sur ma chaise avec une telle assiduité que, de peur de rebuter les pratiques, je ne me suis permis aucune distraction... Fatigué de tenir la plume, je la quittais pour faire quelques tours de chambre, parlant souvent de vous. » (Paris, 16 avril 1772.)
Six mois après, M"^^ Boy eut un accident au pied, et il s'en montre très affecté. Ses recommandations sont d'un fidèle et prévoyant ami. « Enfin, vous voilà bien rétablie de tout point et je vous exhorte ardemment à garder toujours le souvenir de tant de rechutes de toute espèce pour vous en garantir désormais par la plus scrupuleuse attention sur vous-même, tant à table qu'à la promenade. Evitez soigneusement les lieux raboteux, ne vous promenez qu'appuyée sur quelqu'un et ne vous fatiguez jamais trop. » (22 octobre 1772, Paris.)
C'est par ces instants d'affectueuse sollicitude qu'il se faisait pardonner ses inégalités d'humeur, dont il convient lui-même avec une bonhomie un peu bourrue mais sympathique. « Vous nous avez
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envoyé aussi d'excellents marrons dont je vous aurais remercié plus tôt, si la voie de la poste ne m'était fermée, de quoi sans vous je me soucierais peu. Vous avez trop de bonté d'entrer en explication avec moi sur mes maussades gronderies ; c'est assez de les pardonner et de sentir, comme je m'en flatte, que mon tour dur quelquefois vaut bien dans le sentiment qui l'inspire un langage plus cajoleur. » (28 décembre 1770.)
L'amitié de M""® Boy de la Tour fut assurément une grande consolation pour lui pendant ces dix années d'exil, de proscription et d'exode. Il fallait replacer en lumière cette figure aimable et compatissante que les historiens de Rousseau ont jusqu'à présent laissée dans l'ombre, faute d'informations suffisantes. Elle a été Tamie la plus dévouée, la consolatrice, la bienfaitrice infatigable du misérable proscrit. Elle mérite une place à part à côté des grandes amies de Jean-Jacques, de Verdelin ou la maréchale de Luxembourg. Nous ne nommerons pas ici M"^® de Warens. La pauvre maman mourut, l'année, le mois même où Jean- Jacques s'installait dans la maison de sa nouvelle amie, qu'il allait aussi appeler de ce nom familier et aff'ectueux. Maman était remplacée, mais c'était
cette fois rafFeetion reposée, calmée et pure d'un vieillard pour une âme bienfaisante. Dans ses lettres il ne parle pas une seule fois de sa première maman : pudeur touchante et discrète qui laissait à la seconde l'intégrité de son dévouement.
Cette intimité si étroite, si confiante, répand sur toute cette période de la vie de Jean-Jacques une douce sérénité. Son amie, qui fut sa confidente, fut aussi son refuge aux heures d'angoisse. Toute cette famille lui procura les joies les plus consolantes de l'intérêt et de l'aff'ection. Il convenait de faire revivre ces gracieuses amies, sans lesquelles la vie de Jean-Jacques serait incomplètement connue. Négliger de placer à ses côtés M™^ Boy de la Tour, son oncle M. Roguin, ses filles Julie et surtout Madeleine, c'est montrer Rousseau dans un isolement qui devient une erreur historique.
On considère volontiers que l'exode à Motiers et à Bourgoin fut une des plus rudes épreuves qu'il eut à supporter. Mais quand on sait de quelles précieuses amitiés il fut entouré, quand on ajoute aux bienveillantes assiduités des d'Ivernois, des de Luze, des de Pury, des d'Escherny, l'aimable commerce qu'il ne cessa
MADAME BOY DE LA TOUR
d'entretenir avec ses tendres amies de Lyon, on est aisément tenté de le plaindre moins, et d'envisager avec moins de compassion un sort qui fut très supportable. En dépit de ses lamentations, Jean-Jacques fut rarement aussi tranquille et aussi choyé. Sïl ne fut pas parfaitement heureux, la faute n'en fut assurément pas aux autres. Il nous livrait lui-même la cause de son infortuné^ quand il écrivait àM"'^ Boy, de Motiers, le 27 janvier 1763 : « Il est bien difficile de rencontrer le bonheur nulle part, quand on ne le porte pas avec soi. »