IKAN-.IA(:OUES ROUSSEAU
« Akt. 13. — En cas de troubles dont un culte quelconque serait Toccasion ou le motif, ceux qui les exciteraient par des prédications ou par rf^.v insinuations contrerévolutionnaires, ceux qui les provoqueraient par des violences injustes et gratuites, seront également punis selon la rigueur des lois. »
La rigueur des lois, c'était lapeine,de mort. La mort pour crime d'insinuation ! L'Inquisition elle-même n'avait rien osé de pareil I
Le décret en l'honneur de l'fttre suprême et de l'âme immortelle fut voté par la Convention.
Le 16 mai (27 floréal;, une députation de la société des jacobins se présenta à la barre de la Convention pour féliciter l'Assemblée de ses sentiments religieux. La discussion qui s'établit à ce propos est un des chapitres les plus curieux de l'histoire de la Révolution française et du jacobinisme, domestiqué alors par Couthon, Robespierre et Saint- Just et devenu dévot au Contrat social :
« Il vous restait, dit lorateur des jacobins en s'adressant aux conventionnels, à donner un grand exemple ; c'était peu pour vous d'avoir détruit quelques conspirateurs, si vous ne détruisiez le gernie de toutes les conspirations qui ont existé ou pourraient exister .* vous Tavez fait ! Les sinistres clameurs de l'athéisme se prolongeaient sourdement; l'inquiétude s'emparait des âmes, le blasphème de Brutus était répété par des bouches impures. On voulait anéantir la divinité pour anéantir la vertu. La vertu n'était plus qu'un fantôme, TÊtre suprême qu'un vain mensonge, la vie à venir qu'une chimère trompeuse, la mort un abîme sans fin. On était parvenu à obscurcir toutes les idées primitives que la nature a placées dans le cœur de l'homme; on commençait à éteindre tous les sentiments bons et généreux; la liberté et la patrie ne
semblaiept plus que des ombres légères dont la vue obsédait le regard : la Convention a proclamé solennellement que le peuple français reconnaît TÊtre suprême et Fimmortalité de Tâme... »
Le grand jour est venu; le soleil de la vérité s'est levé sur la République; les incrédules qui la souillaient ont péri sur l'échafaud. « Ils n'étaient pas vertueux, ils ne furent jamais jacobins. » Car un vrai jacobin est un disciple de Rousseau.
(( Les vrais jacobins, s'écrie le délégué du célèbre club, sont ceux qui professent hautement les articles qu'on ne doit pas regarder comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels, dit Jean-Jacques, il est impossible d'être bon citoyen : L'existence de la divinilé^ la vie à venir, la sainteté du Contrat social et des lois. Sur ces bases immuables de la morale publique doit s'asseoir notre République, une, indivisible et impérissable... »
Garnot et Couthon répondirent à l'orateur du club des jacobins. La réponse de Carnot est assez pâle ; celle de Couthon est fortement colorée. Il rend hommage aux jacobins, « aux citoyens et citoyennes » qui fréquentent les tribunes de ce club ; il se félicite de voir les « traîtres » punis et les bons jacobins apporter leurs remerciements et leurs bénediclions à l'Assemblée qui a consacré par un décret « cette vérité sainte que le juste retrouve toujours dans son cœur : le peuple français reconnait VEtre suprême et Vimmortalité de Vâme. » Exalté par son éloquence déiste, Couthon apostrophe les ce prétendus philosophes qui se mentent impudemment à eux-mêmes, en niant l'existence de la divinité. » Oh. sont-ils, s'écrie Couthon, oubliant qu'il les a fait tuer. Où sont-ils, que je leur demande si ce sont eux ou leurs
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pareils qui ont produit toutes les merveilles que nous admirons sans les concevoir; si ce sont eux qui ont établi le cours des saisons et des astres; qui sont les auteurs du miracle de la régénération et de la reproduction des êtres, qui ont donné la vie et le mouvement au monde, qui ont formé cette voûte imposante qui couvre si majeslueusementrunivers, et ce soleil bienfaisant qui vient chaque jour el vivifie tout ce qui existe sur la terre Mais non, ils ne paraîtront pas... »
Ils ne reparurent pas, en efï'et. Ni Danton, ni Chaumette, ni Condorcet, ni Vergniaud, ni Fabre d'Églantine, ni Lucile Desmoulins ne se levèrent d'entre les morts pour répondre à leurs interrogateurs rousseautistes.
LaConvention votaTimpression du discours de Couthon.
Robespierre était arrivé au sommet de son ambition. Il était devenu le grand pontife de la religion civile de Jean-Jacques et le dictateur intellectuel de la République, Le besoin d'adoration est si grand dans le cœur humain, si intense dans les pays qu'enveloppent des siècles d'atavisme mystique, que, de plusieurs côtés, Robespierre reçut des adresses où on le saluait « comme le Messie que l'Être éternel avait promis à la terre pour réformer toutes choses. » Si c'est un calcul de se faire Favocat de Dieu, c'est un calcul habile, La divinité protège, couvre et embellit de ses rayons ceux qui s intitulent ses défenseurs,, et le monde leur fait un mérite et une vertu de Tintolérance qu'ils affichent.
Le 20 prairial (8 juin), on célébra, en grande pompe, la*féte de TÊtre suprême. Robespierre, qui s'était fait nommer président de la Convention et qui devait prononcer le discours en l'honneur du créateur du ciel et de la terre, était allé, dit-on, se préparer à l'accomplissement de cet acte pieux, en méditant sous les ombrageSs
de la forêt de Montmorency, où Jean-Jacques avait si souventrêvé. llsortitdes méditations du disciple de Rousseau un discours qui a Taccent et l'allure d'un sermon genevois : « 11 est enfin arrivé, ce jour à jamais fortuné que le peuple français consacre à l'Être suprême! Jamais le monde qu'il a créé ne lui offrit un spectacle aussi digne de ses regards... C'est lui (le grand Être) qui orna de pudeur le front de la beauté pour Tembellir encore; c'est lui qui fait palpiter les entrailles maternelles de tendresse et de joie; c'est lui qui baigne de larmes délicieuses les yeux du fils pressé contre le sein de sa mère... Tout ce qui est bon est son ouvrage : le mal appartient à Thomme dépravé... ^)
Après ce culte rendu à la Divinité du Contrat social^ il fut livré bataille à l'Athéisme auquel on avait donné la forme d'un hideux mannequin. On mit le feu à ce paquet et, lorsqu'il eut été consumé par les flammes, l'apôtre de Dieu Robespierre s'écria :
« Il est rentré dans le néant, ce monstre que le génie des rois avait vomi sur la France I... Que la nature reprenne donc tout son éclat (?)... Malheureusement la statue qui représentait la Sagesse divine avait subi un accident : les flammes qui dévorèrent l'Athéisme avaient jeté leur fumée sur la Sagesse, sa voisine, et celle-ci apparut un peu noire. Gela fit rire.
Deux jours après, Robespierre, grisé d'orgueil et s'imaginant qu'il était le Tout-Puissant, présenta à la Convention la loi du 22 prairial qui autorisait l'arrestation, sur une simple « preuve morale », de tout citoyen « parlant mal des patriotes », « dépravant les mœurs », « altérant Fénergieetla pureté des principes révolutionnaires », propageant des écrits « insidieux ». Ces criminels d'État devaient être condamnés à mort par un tribunal composé
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de cinquante Jurés qu'on avait pris soin do choisir parmil les Kobespierristes les plus zélés. L'interrogatoire préa-ï lable était suppriaié ; supprimées les dépositions écrites supprimés les témoins, s'ils n'étaient absolument nécessaires. Une loi pareille mettait la France entière sous la menace de Téchafaud. L'ombre de Jean-Jacques n'avait pas conseillé la mansuétude à son disciple, et l'Etre 1 suprême ne lui avait pas mis au cœur la bonté.
L'abominable loi de prairial a inspiré à un écrivaia| révolutionnaire de haute conscience, le prince Kropot-^ kine, cette juste réllexion :
a Décréter cette loi, c'était signer la banqueroute dd gouvernement révolutionnaire. C'était faire, avec des apparences de légalité, ce que le peuple de Paris avait fait révolutionnairement, franchement, dans un moment de panique et de désespoir, pendant les journées de Septembre. Et l'effet de la Ipi de Prairial fut tel qu'en six semaines elle fit mûrir la contre-révolution. » (Pierre Kropotkine, La grande Révolution^ p. 716.)
On se révolta contre une tyrannie qui se masquait de dévotion déiste, contre « un hypocrite qui érigeait l'hypocrisie en système de gouvernement. » (Aulard, Les orateurs de la Révolution, tome II, p. 356.) En quelques heures la domination de Robespierre fut anéantie. Lorsque, étranglé de fureur, le disciple de Rousseau essaya de se défendre, le député Garnier ( de l'Aube) lui cria :
^ Le sang de Danton t'étoufïe !
Michelet appelait Robespierre « un triste bâtard de Rousseau conçu dans un mauvais jour». Edgar Quinet a écrit : «Jean-Jacques fut le mauvais génie de la Révolution. » Sans doute il n'a pas dressé de ses mauis les échafaudssur lesquels montèrent tantde victimes; mais.
esl-ce qu'un écrivain qui entreprend de légiférer pour le peuple et la postérité ne doit pas porter la responsabilité des doctrines qu'il a mises en circulation et des conseils qu'il a donnés ? N'est-il pas le complice des disciples dont il fut l'inspirateur, qui traduisirent ses idées en actes et ses théories en réalités. Dans l'appréciation de son œuvre on doit tenir compte de ce qui est l'une des conclusions de cette œuvre. Or, ce qu'il y a eu de plus stupidement atroce dans la Révolution procède du Contrai social. Le nier, c'est nier l'évidence.
Dès qu'on se met au point de vue humanitaire et français, l'influence de Rousseau apparaît néfaste. Littérairement il a interrompu la tradition nationale. Rhéteur sans sourire et sans esprit, il a huguenotisé les lettres françaises avec ses phrases de sermon, ses dissertations sans bonne foi d'où le raisonnement bannissait la raison. A la place du style voltairien oii, sous une clarté de soleil, l'idée court comme un ruisseau -rapide, il a mis le sophisme dialectique où le mensonge s'abrite et se cache dans l'équivoque des expressions. On spécule sur l'ignorance des lecteurs lorsqu'on le présente comme ayant apporté une note nouvelle à cette incomparable littérature française à qui Rabelais, Montaigne et Molière avaientdonné la gaieté et la joie, qui avait reçu de Pascal la puissance de l'ironie et de la dialectique éloquente, qui devait à Bossuet la majesté, à La Fontaine le sentiment délicat, poétique et profond de la nature, à Fénelon la grâce, à Montesquieu la profondeur, àBuffonla magnificence. Tout est mort, au contraire, dans l'œuvre de Jean- Jacques : et ses illisibles discours si déclamatoires et si vides, et son ennuyeux et interminable roman, et son incohérent Emile^ et son obscur et malfaisant Contrat social.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Par le cynisme et Tégotisme de ses Confessions il a popularisé Tabus du moi; il a fait surgir Tinsupportable lignée des écrivains couards et pleurards qui ont pris pour modèle le dévergondage de ses aveux, Toutrecuidance de sa vanité toujours en affiche et en spectacle. Il a rapetissé et enténébré les intelligences avec ses manies de métaphysicien incohérent et prétentieux de petite secte et de petite ville.
Protégé par des gens de cour et s'intitulant citoyen de Genève, il s'est fait accusateur et délateur contre Voltaire et les encyclopédistes.
A la tradition française, libérée ou se libérant des dogmes et des influences ecclésiastiques, cherchant à universaliser la tolérance, à créer lé monde laïque, à préserver de tout péril la liberté de conscience, il a opposé un protestantisme sans racine, dépourvu d'intelligence historique et d'esprit scientifique. Aux larges horizons d'une humanité fraternelle il a préféré et préconisé, comme idéal, Sparte avec ses esclaves, la cité de Calvin avec sa maussaderie, ses hypocrisies, ses étroitesses et ses persécutions. En politique il a abouti à la terreur robespierriste, à la domination du rhéteur fielleux usurpant la place de l'horfime d'idée et d'action.
Sa respousabilité est atténuée par son état mental qui ne fut jamais équilibré et sain. La folie qui s'empara de son cerveau se glissa dans ses livres. Il n'en est peut-être pas un seul où ne se montre la fêlure de l'auteur. Sd démence — on l'a remarqué — contribua, en son temps, à son succès, et elle a contribué à son influence sur notre époque. Ce qu'il y a de plus malsain dans le romantisme, la prépondérance accordée à l'imagination sur la vérité, la glorification de l'amour à trois, des unions à la Pagello, à la George Sand, à la Musset,
Fégoïsme féroce de René, dérivent des Confessions, Les romantiques qui ont pris Rousseau pour modèle ont pris pour modèle un aliéné, qui aimait mieux douter de ses amis et de ses protecteurs que de Tinfaillibilité de ses soupçonneuses hallucinations, ce qui est un des caractères essentiels de la folie I
Tandis que Montesquieu avait écrit qu'on ne doit pas venger la divinité mais l'honorer, Rousseau imagine une divinité rationaliste à laquelle est nécessaire la persécution. Il manifeste ainsi son incohérence et son absence de foi, et à la divinité dont il affirme la toutebonté, et la toute-puissance, et à Thumanité dont il se méfie et qu'il dénigre. Par là il s'est séparé de la philosophie du dix-huitième siècle et il s'est fermé les portes de notre temps.
Dans le naufrage des croyances théologiques un idéal nous est resté : cet idéal, c'est l'humanité qui le représente. Nous dépendons d'elle et nous croyons en elle. Son passé lointain est le nôtre; son lointain avenir appartient à nos fils. Nous l'aimons pour son labeur et ses souffrances de jadis, pour les efforts qu'elle accomplit dans le présent, pour les progrès qu'elle réalisera dans la suite des âges.
Notre savoir, nos trésors, nos espérances nous viennent d'elle. Les morts dont se compose son passé nous sont chers et sacrés : ce sont eux qui ont créé l'atmosphère intellectuelle et morale où les intelligences peuvent vivre et les consciences grandir; c'est le souffle de leur esprit qui nous soutient et nous pousse en avant dans l'âpre montée du devoir.
Nous lui devons beaucoup et notre fierté est de penser que nous pouvons, en la servant, témoigner notre reconnaissance à ceux qui ne sont plus, qui jadis nous ont
•IRAN-JACQUES ROUSSFATI
servis, et mériter la reconnaissance de ceux pour qui nous travaillons en ce moment. Le sentiment de cette paternité collective, de cette fraternité à travers les îJges, n'est-ce pas la plus pure des joies, le vrai fondement de la morale? Et n'est-ce pas la plus sainte des religions, celle qui n'a besoin pouY* tout miracle que des découvertes de la science?
Les biens moraux et matériels que l'humanité nous apporte incessamment s'accumulent sous la volonté et par le travail des générations qui passent. Les plus humbles ont eu part aux résultats obtenus. Tous les progrès, dès lors, humanitaires parleurs origines, deviennent humanitaires par leurs destinations. La solidarité, dans la reconnaissance et dans Tespérance, s'établit entre ce qui a existé, ce qui existe et ce qui existera. Faire son profit du passé, améliorer le présent, préparer l'avenir, diminuer les occasions d'égoïsme et de haine, accepter l'existence comme un devoir, le travail comme une joie, la lutte comme une fierté ; empêcher la déperdition des forces individuelles et collectives, croire à l'art, à l'industrie, à la science, à l'altruisme; rendre chacun utile à tous et tous à chacun : telle est notre mission. Pour l'accomplir 5 ce n'est pas à des divinités métaphysiques qu'il faut croire, mais à nous-mêmes, à l'humanité.
Saint-Raphaël, Villa Le Boyer,