‹ J.J. Rousseau, le protestantisme et la Révolution françaiseChapitre 2 sur 14 · LE CACIQUE · texte numérisé non relu

LE CACIQUE

Seule en ces bois sacrés! eh! qu'y fesait Carime ?

CAHIME

Et quel autre que vous devrait le savoir mieux?...

La tragédie prend fin sur un couplet que chante une Espagnole :

.lEAN-JACOUES ROUSSEAU

Voguons, Parcourons Les ondes, Nos plaisirs auront leur tour.

Découvrir De nouveaux mondes C'est offrir De nouveaux mythes à l'amour. •

Cette élucubration devait être mentionnée, non seulement parce qu'elle démontre l'incapacité poétique de Rousseau, mais aussi parce qu'elle laisse voir ce qui est et restera le défaut genevois de Jean-Jacques : le manque d'esprit, de légèreté, de goût et de gaîté. Qu'il s'agisse de comédies, de madrigaux, de virelais, d'épitres familières (Rousseau s'est exercé aux Charmettes à toutes ces compositions), il se montre lourd, ennuyeux et maussade. Sa correspondance est laborieuse et sans grâce. Les essais en prose qu'il a composés auprès de Mme de Warens sont d'un rhéteur écolier. Il n'est donc pas vrai qu'il se soit révélé écrivain de talent et de vocation en Savoie. La révélation n'est venue qu'à Paris et dans le voisinage de Diderot et des Encyclopédistes.

Nous savons par le poème sur le verger des Charmettes quels furent les livres dont il fît ou son plaisir ou son étude. La liste en est bizarre :

Tantôt avec Leibnitz, Malebranche et Newton, Je monte ma raison sur un subhme ton ;

Quelquefois descendant de ces vastes lumières Des différents mortels je suis les caractères ; Quelquefois m'amusant jusqu'à la fiction, Télémaque et Selthos me donnent leurs leçons, Ou bien dans Cléveland j'observe la nature.

0 VOUS, tendre Racine, ô vous, aimable Horace, Dans mes loisirs aussi vous trouvez votre place ;

Et vous trop doux LaMothe, et toi, touchant Voltaire, Ta lecture à mon cœur restera toujours chère...

L'incohérence de ces lectures ne pouvait qu'alourdir l'intelligence de l'apprenti littérateur. Heureusement Voltaire vint le tirer du chaos : « Rien de tout ce qu'écrivait Voltaire ne nous échappait. Le goût que je pris à ces lectures m'inspira le désir d'apprendre à écrire avec élégance et de tâcher d'imiter le beau coloris de cet auteur. Quelque temps après parurent ses Lettres philosophiques. Quoiqu'elles ne soient assurément pas son meilleur ouvrage, ce fut celui qui m'attira le plus vers l'étude, et ce goût naissant ne s'éteignit plus depuis ce temps-là. »

Voltaire fut donc, à ce moment, le sauveur intellectuel, le maître littéraire de Rousseau, celui qui lui enseigna la méthode, la clarté, l'élégance.

Ainsi que tous les gens qui sont très préoccupés d'euxmêmes et se plaisent à s'étudier, à s'interroger, à se palper, Jean-Jacques était, volontiers, malade imaginaire : il ajoutait à des maux très réels des maladies qui n'existaient que dans sa pensée et dont il se faisait une image macabre. En ces heures de tourments la peur de l'Enfer « l'agitait encore. » Souvent il se demandait : « En quel état suis-je ? Si je mourais à l'instant même serais je damné ? » Selon les jansénistes, dont il avait lu quelques ouvrages, sa damnation était « indubitable » ; mais, selon sa conscience, la damnation n'était pas certaine. « Toujours craintif et flottant dans cette cruelle incertitude, j'avais recours, dit-il, aux expédients les plus risibles, et pour lesquels je ferais volontiers enfermer un

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homme, si je lui éh voyais faire autant. Un jour, rêvant à ce triste sujet, je m'exerçais à lancer des pierres contre les troncs des arbres, et cela avec mon adresse ordinaire, c'est-à-dire sans presque jamais en toucher aucun. Tout au milieu de ce bel exercice, je m'avisai de m'en faire une espèce de pronostic pour calmer mon inquiétude. Je me dis : Je m'en vais jeter cette pierre contre l'arbre qui est vis-à-vis de moi ; si je le touche, signe de salut ; si je le manque, signe de damnation. Tout en disant ainsi je jette une pierre d'une main tremblante, et avec un horrible battement de cœur, mais si heureusement qu'elle va frapper au beau milieu de l'arbre ; ce qui véritablement n'était pas difficile, car j'avais eu soin de le choisir fort gros et fort près. Depuis lors je n'ai plus douté de mon salut. »

Rousseau ne s'inquiète pas que de telles folies. Bien qu'en vingt endroits de ses Confessions il parle de son dédain absolu de l'argent, il songe à se faire donner une pension par Son Excellence le gouverneur de Savoie. Le motif qu'il invoque afin de devenir le pensionné du roi de Sardaigne, c'est sa conversion au catholicisme !

Il écrit à Son Excellence :

Mémoire

A son Excellence Monseigneur le Gouverneur de Savoie

« J'ai l'honneur d'exposer très respectueusement à Soii'j Excellence le triste détail de la situation où je me trouve;, la suppliant de daigner écouter la générosité de ses pieux sentiments, pour y pourvoir de la manière qu'elle jugera convenable.

« Je suis sorti très jeune de Genève, ma patrie, ayant abandonné mes droits pour entrer dans le sein de V Eglise,

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sans avoir cependant jamais fait aucune démarche, jusqu'à aujourd'hui, pour implorer des secours dont j'aurais toujours tâché de me passer, s'il n'avait plu à la Providence de m'affliger par des maux qui m'en ont ôté le pouvoir. J'ai toujours eu du mépris, et même de l!indignation pour ceux qui ne rougissent point de faire un trafic honteux de leur foi, et d'abuser des bienfaits qu'on leur accorde. J'ose dire qu'il a paru, par ma conduite, que je suis bien éloigné de pareils sentiments. Tombé, encore enfant, entre les mains de Mgr l'évêque de Genève, je tâchai de répondre, par l'ardeur et l'assiduité de mes études, aux vues flatteuses que ce respectable prélat avait sur moi. Mme la baronne de Warens voulut bien condescendre à la prière qu'il lui fît de prendre soin de mon éducation ; et il ne dépendit pas de moi de témoigner à cette dame, par mes progrès, le désir passionné que j'avais de la rendre satisfaite de l'effet de ses bontés et de ses soins.

<( Ce grand évêque ne borna pas là ses bontés ; il me Recommanda encore à M. le marquis de Bonac, ambassadeur de France auprès du corps helvétique. Voilà lès trois seuls protecteurs à qui j'ai eu obligation du moindre secours ; il est vrai qu'ils m'ont tenu lieu de tout autre, par la manière dont ils ont daigné me faire éprouver leur générosité. Ils ont envisagé en moi un jeune homme assez bien né, rempli d'émulation et quils entrevoyaient pourvu de quelques talents. Il me serait glorieux de détailler à Son Excellence ce que ces deux seigneurs avaient eu la bonté de concerter pour mon établissement; mais la mort de Mgr l'évêque de Genève, et la maladie de M. l'ambassadeur, ont été la fatale époque du commencement de tous mes désastres.

« Je commençais aussi moi-même d'être attaqué de la

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langueur qui me met aujourd'hui au tombeau. Je retombais par conséquent à la charge de Mme de Warens, qu'il faudrait ne pas connaître pour croire qu'elle eût pu démentir ses premiers bienfaits, en m'abandonnant dans une si triste situation.

« Malgré tout, je tâchai, tant qu'il me resta quelques'^ forces, de tirer parti de mes faibles talents; mais de quoi servent les talents dans ce pays? Je le dis dans l'amertume de mon cœur; il vaudrait mille fois mieux n'en avoir aucun. Eh I n'éprouvé-je pas encore aujourd'hui le retour plein d'ingratitude et de dureté de gens pour lesquels j'ai achevé de m'épuiser, en leur enseignant avec beaucoup d'assiduité et d'application ce qui m'avait coûté bien des soins et des travaux à apprendre. Enfin, pour comble de disgrâces, me voila tombé dans une maladie affreuse, qui me défigure.

<( Je suis désormais renfermé, sans pouvoir presque sortir du lit et de la chambre, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de disposer de ma courte et misérable vie.

« Ma douleur est de voir que madame de Warens a déjà trop fait pour moi ; je la trouve, pour le reste de mes jours, accablée du fardeau de mes infirmités, dont son extrême bonté ne lui laisse pas sentir le poids; mais qui n'incommode pas moins ses affaires, déjà trop resserrées par ses abondantes charités^ et par l'abus que des^ misérables n'ont que trop souvent fait de sa confiance. . i

« J'ose donc, sur le détail de tous ces faits, recourir à Son Excellence, comme au père des affligés. Je ne dissimu*^ lerai point qu'il est dur à un homme de sentiment, et^ qui pense comme je fais, d'être obligé, faute d'autre moyen, d'implorer des assistances et des secours ; mais tel esl le décret de la Providence. Il me suffit, en mon particulier, d'être bien assuré que je n'ai donné, par ma

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faute, aucun lieu, ni à la misère^ ni aux maux dont je suis accablé. J'ai toujours abhorré le libertinage et Foisiveté, et tel que je suis, j'ose être assuré que personne, de qui j*ai l'honneur d'être connu, n'aura sur ma conduite, mes sentiments, et mes mœurs, que de favorables témoignages à rendre.

« Dans un état donc aussi déplorable que le mien, et sur lequel je n'ai nul reproche à me faire, je crois qu'il n'est pas honteux à moi d'implorer de Son Excellence la grâce d'être admis à participer aux bienfaits établis par la piété des princes pour de pareils usages. Ils sont destinés pour des cas semblables au mien^ ou ne le sont pour personne.

« En conséquence de cet exposé, je supplie très humblement Son Excellence de vouloir bien me procurer une pen~ sion, telle qu'elle jugera raisonnable, selon la fondation que la piété du roi Victor a établie à Annecy^ ou tel autre endroit qui lui semblera bon, pour pourvoir aux nécessités du reste de ma triste carrière.

« De plus, l'impossibilité où je me trouve de faire des voyages, et de traiter aucune affaire civile, m'engage à supplier Son Excellence, quil lui plaise faire régler la chose de manière que la dite pension puisse être payée ici en droiture et remise entre mes mains ou celles de madame de Warens, qui voudra bien, à ma très humble sollicitation, se charger de l'employer à mes besoins. Ainsi, jouissant, pour le peu de jours qu'il me reste, des secours nécessaires pour le temporel, je recueillerai mon esprit et mes forces pour mettre mon âme et ma conscience en paix avec Dieu; pour me préparer à commencer avec courage et résignation le voyage de r éternité ; et pour prier sincèrement et sans distraction pour la parfaite prospérité et la très précieuse conservation de Son Excellence. »

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Rousseau, dans ses Confessions, ne ntientionne pas cette lettre et n'y fait aucune allusion. Lui qui est si prolixe lorsqu'il raconte des scènes ordurières, quand ii nous entretient des misérables faiblesses de madame d§ Warens, il passe sous silence cette démarche où il essaii^ de battre monnaie avec le reniement de son pays et le trafic de la religion paternelle. Au moment même où '\\ tente d'obtenir « une pension sur la fondation que la piété du roi Victor a établie», dans le mémoire même où il sollicite cette pension, il proteste de « son indignation; et de son mépris pour ceux qui ne rougissent point de' faire un trafic honteux de leur foi ! »

Sans qu'il s'en aperçoive, ce qui est et restera son| procédé de fallacieuse dialectique se dévoile ici et s'af- 1 firme. On peut être certain que toutes les fois qu'ill blâme une chose il va la faire, et que la chose accomplie, | il trouvera des raisons pour se glorifier de l'avoir faite. 2 Ce n'est pas là tout à fait la casuistique des jésuites, | celle que Pascal a flétrie dans les Provinciales ; c'est un ; mélange de tartuferie et de calvinisme. \

Les expressions mystiques « Dieu », « Providence », ■ « Voyage de l'Eternité; » reviennent sans cesse; les | mots (( morale » et « vertu » se mêlent à l'éternel éloge | de soi, et au sempiternel dénigrement d'autrui : « J'ai l toujours abhorré le libertinage et l'oisiveté » ; « Je suis ■ un jeune homme assez bien né, rempli d'émulation,, pourvu de quelque talent; mais à quoi servent les talents dans ce pays? Je le dis, dans l'amertume de mon cœur, il vaudrait mille fois mieux n'en avoir aucun. »; Ce verbiage dévot acrimonieux et vaniteux, aboutit àcette conclusion : Faites de moi un pensionnaire de; l'apostasie !

Au mois d'avril 1738, Rousseau quitte les Charmettes.

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et va à Genève toucher ce qui lui est dû de la succession de sa mère. Sitôt qu'il a reçu sa part, « réduite à fort peu de chose, » il « emploie, en livres quelque partie de son argent et vole, dit-il, apporter le reste aux pieds de maman. Elle le reçut avec cette simplicité des belles âmes qui, faisant ces choses-là sans effort, les voient sans admiration. Cet argent fut employé presque tout entier à mon usage, et cela avec une égale simplicité. L'emploi en eût exactement été le même s'il lui fût venu d'autre part. »

Jean- Jacques redevient malade ou se croit malade. Il a des vapeurs. « Les vapeurs sont, d'après lui, la maladie des gens heureux. » Il a des vapeurs et s'imagine avoir « au cœur un polype ». En réalité, il éprouve le besoin de se distraire et de quitter les Charmettes où il s'ennuie. Il se décide à se rendre à Montpellier afin de consulter le médecin Fizes qui a réputation de guérir les polypes. Madame de Warens, loin de le détourner de ce voyage, Fy exhorte. Peut-être n'était-elle pas fâchée aussi de voir partir son hôte.

Quant à Rousseau la joie du départ et l'espoir de guérir lui font retrouver instantanément des forces pour la route.

Sur le voyage à Montpellier nous n'avons qu'un récit, celui des Confessions ; sur le séjour à Montpellier nous en avons deux entièrement dissemblables bien qu'ils soient tous les deux de Rousseau. Le premier récit est au livre VP des Confessions ; le second se trouve dans les lettres que, de Montpellier, Jean-Jacques adressait à sa protectrice pour se lamenter et lui demander de l'argent.

En voyage, Rousseau, subitement ragaillardi, a une aventure galante, il rencontre une Mme de Larnage, per-

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sonne âgée d'environ cinquante ans, mère de famille^ et fortement couperosée. On fait route ensenmble « V.oilà Mme Larnage qui m'entreprend, et adieu lO;! fièvre, les vapeurs, le polype I » Il fallait se nommerjl dire qui on était : « Cela m'embarrassait, avoue Ir^ voyageur, car je sentais très bien que, parmi la bonn compagnie, et avec des femmes galantes, ce mot de nou veau converti m'allait tuer. Je ne sais par quelle bizarrerie je m'avisai de passer pour Anglais ; je me donnai pour jacobite, on me prit pour tel ; je m'appelai Dudding, et Ton m'appela M. Dudding. » Le mensonge était hardi Jean-Jacques ne savait pas un mot d'anglais. Son acte; était d'un fou.

Mme de Larnage continue, selon le récit des ConfeS'[ sioiiSy à assiéger érotiquement Rousseau qui capitule,^ « L'amour, écrit le protégé de Mme de Warens, rendait! Mme de Larnage charmante ; il lui rendait tout Téclati de la première jeunesse, et elle ménageait ses agacerieS;^ avec tant d'art, qu'elle aurait séduit un homme ai l'épreuve. » Comment, dès lors, Rousseau n'aurait-il pas? été séduit? Il avait quitté les Gharmettes, depuis cinqj jours! Jean-Jacques est conquis, ravi, enthousiasmé et dans son délire de grand vainqueur ou de fortuné vaincu, il s'écrie : l

« Quand je vivrois cent ans, je ne me rappelleroi^ jamais sans plaisir le souvenir de cette charmantes femme. Je dis charmante, quoiqu'elle ne fût ni belle nif jeune; mais, n'étant non plus ni laide ni vieille, elle^ n'avoit rien dans sa figure qui empêchât son esprit etf ses grâces de faire tout leur effet. On pouvoit la voir| sans l'aimer, mais non pas la posséder sans l'adorer, y^i

En cours de route, Mme de Larnage voulut aller à lai messe. C'était un dimanche. Rousseau a y fut avec elle, n -

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Cela faillit, gâter ses affaires. Sur sa contenance modeste et recueillie, Mme de Larnage Favait cru dévot,. Il lui fallut ensuite beaucoup d'effective galanterie « pour effacer cette mauvaise impression. » Il Fetfaça. Et, de Saint-Marcelin, où on avait entendu la messe ensemble, jusqu'au bourg Saint-Aîidéol, patrie de Mme de Larnage et terme de son voyage, « on ne s'ennuya pas. » Rousseau Taffirme à Dieu et à la postérité pour lesquels il écrit son livre.

On se sépara, en se promettant de se revoir. Jean- Jacques, métamorphosé en Anglais, s'engagea à ne rester à Montpellier que cinq ou six semaines au bout desquelles il irait prendre gîte chez sa conquête ou sa conquérante. Celle-ci, estimant sans doute que toute peine mérite salaire, « voulut le forcer à partager sa bourse ai ' qu'elle apportait de Grenoble assez bien garnie. » Jean- ! Jacques Dudding affirme « qu'il eut « beaucoup de peine » à se défendre contre cette offre vertueuse. Il quitta sa Dulcinée le cœur tout rempli d'elle et lui lais- I sant, croit-il, « un véritable attachement pour lui. » M . Et maman?

ei A Montpellier, Rousseau se retrouve malade. Il avait iflf perdu sa maladie pendant la route. Il consulte les praticiens les plus illustres, et, par surcroît de précaution, il oi: se met en pension chez un médecin. Les praticiens ne nlf prennent pas au sérieux sa maladie et se moquent de ni son polype. Jean-Jacques occupe assez joyeusement son I temps à écrire des* lettres passionnées à Mme de Lartf! nage, à lire les réponses qu'elle lui adresse, à prendre Qi[ de l'eau de Vais, à se divertir avec « d'aimables étup , diants », à regarder jouer au Mail et à tâcher d'apprendre quelques mots d'anglais « par précaution pour le bourg de Saint-Andéol, car le temps approchait de s'y rendre. »

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Voilà ce qu'on lit dans les Confessions, Dans les lettres qu'il adresse à Mme de Warens le langage est tout autre. Il gémit sur son triste sort, se lamente sur lui-môme, dit pis que pendre de Montpellier et de ses habitants « Je ne sache pas avoir vu de ma vie un pays plus antipathique à mon goût que celui-ci, ni de séjour plus ennuyeux, plus maussade que celui de MontpelHer. Tout y est détestable : le vin, le pain, la viande. )).I1 est impossible de goûter de la soupe et des ragoûts qu'on' sert à sa pension « sans vomir. » Je ne veux pas, conclut-il après ce bel exposé, m'arrêter davantage làdessus; car si je vous disais les choses précisémeni comme elles sont, vous seriez en peine de moi, bien plus que je ne le mérite. » Les choses ne sont pas seulement détestables ; elles sont chères. Et Jean-Jacques prend texte de cette cherté pour demander de l'argent Mme de Warens. Avec l'argent qu'il a apporté et « les ^00 livres » que sa protectrice a eu la bonté de lui promettre, il n'aura pas assez « pour boucher les trous. » Mais il est tranquille ; il est assuré que l'amie des Chari mettes viendra à son secours. 11 lui rappelle qu'il n'y a point « de bon marchand à Lyon, qui ne tire une lettre de change sur Montpellier. » Ayant ainsi demandé de9 secours, il annonce à Mme de Warens qu'il lui sera nécessaire « d'aller prendre le lait d'ânesse en Pro-i vence, à deux lieues du Saint-Esprit. L'air y est excellent ; il y aura bonne compagnie avec laquelle il a déjc fait connaissance en chemin, et il* espère n'y être pal tout à fait si chèrement qu'à Montpellier. » Le pauvre homme ! | Dans une seconde lettre il revient sur le voyage qu'il doit entreprendre au pays du lait d'ânesse et de l'air excellent. Il écrit : a Dès quej'aurai reçu réponse de Lyoa

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je partirai pour Saint-Esprit et je ferai Vessai des remèdes qui m'ont été ordonnés. Remèdes bien inutiles à ce que je prévois. // faut périr malgré tout et ma santé est en état pire que jamais... J'offre mes très humbles respects aux Révérends Pères jésuites. Quand j'aurai reçu de Targent et que je n'aurai pas l'esprit chagrin, j'aurai l'honneur de leur écrire. »

L'argent n'arrivant pas assezrapidement, Rousseau qui a parlé à sa protectrice du « pire état de sa santé » et insinué que sa mort est prochaine, — il sait et il saura tirer habilement parti de cette mort prochaine — envoie à un ami de la dame des Gharmettes une lettre dont celui-ci devra lui faire connaître le contenu. Il est émouvant ce contenu : « J'ai eu le malheur dans ces circonstances gênantes de perdre mon hôtesse, de manière qu'il a fallu solder mon compte avec ses héritiers. Un honnête homme irlandais, avec qui j'avais fait connaissance, a eu la générosité de me prêter soixante livres sur ma parole, qui ont servi à payer le mois passé et le courant de ma pension; mais je me vois extrêmement reculé par plusieurs autres menues dettes et j'ai été contraint d'abandonner depuis quinze jours les remèdes que j'avais commencés, fautp de moyens pour continuer. Voici maintenant quels sont mes projets. Si dans quinze jours je ne reçois aucune nouvelle, j'ai résolu de hasarder un coup; je ferai quelque argent de mes meubles, et comme cet argent ne suffirait pas pour payer mes dettes et me tirer de Montpellier, j'oserai l'exposer au jeu. C'est un grand hasard, à la vérité, mais j'ose croire qu'il est nécessaire de le tenter dans le cas où je me trouve. Je ne prendrai ce parti qu'à l'extrémité^ et quand je ne verrai plus jour ailleurs. »

C'est une menace sous condition. Mme de Warrens

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envoie Fargent et Jean-Jacques peut quitter cette ville de\ Montpellier « où tous les habitants sont également gueuxl parla manière de vivre, la plus vile et la plus crasseuse! qu'on puisse imaginer; où les femmes sont divisées en* deux classes, les dames qui passent la matinée à s'enluminer, l'après-midi au pharaon et le soir à la débauche, à la différence des bourgeoises qui n'ont d'occupatior^ que la dernière. »

Ayant quitté cette ville sans vertu, Rousseau « se ren-? dra en diligence à un petit endroit près du Saint-Esprit^ où à moindres frais et dans un meilleur air, il pourr^ recommencer ses petits remèdes avec plus de tranquillité^ d'agrément et de succès qu'à Montpellier. Il trouvera la^ bonne compagnie d'honnêtes gens qui ne chercheront pas à écorcher un pauvre étranger et qui contribueront! à lui procurer un peu de gaîté dont il a besoin. »

Il se met donc en chemin vers Bourg-Saint -Andéol à la recherche de Mme de Larnage. Mais en route il fait des réflexions : le rôle d'aventurier qu'il allait recommencer; pouvait être moins heureux que la première fois. Il ne^ fallait dans tout le Bourg- Sain t-Andéol qu'une seule per^ sonne ayant habité TAugleterre, qui connût les Anglais et sût leur langue, pour le démasquer. La famille cla Mme de Larnage pouvait prendre de l'humeur contre! l'intrus et le traiter peu honnêtement. Mme de Larnage? avait une fille, et si cette jeune fille allait se mettre à. l'aimer, s'il l'aimait lui-même? Quel misérable état de vivre avec la mère dont il serait rassasié et de brûler pour la fille sans « oser lui montrer son cœur! » Quelle nécessité de s'exposer aux malheurs, aux affronts, aux coups, aux remords pour des plaisirs dont il avait paravance épuisé le charme? Décidément il valait mieux revenir aux Charmettes. C'est le parti que prit ce nouveau

.Jll

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Panurge qui, comme Tancien, craignait les coups naturellement.

Jean-Jacques se résolut donc à brûler l'étape de Saint- Andéol et à passer tout droit. Cette résolution il Texécule f( courageusement » mais non sans quelques soupirs. Et l'ayant exécutée il se proclamé un héros : le héros du devoir.

Il espérait trouver, à son retoqr, aux Gharmettes, un accueil tendre et amoureux. Mme de Warens le reçut avec une simplicité cordiale : — <( Ah! te voilà, petit; as-tu fait bon voyage? » Rousseau s'attendait à des étreintes chaleureuses, à des paroles passionnées. Mais pendant qu'il s'amusait avec Mme de Larnage et complotait d'aller vivre, en Anglais, avec elle, à Bourg-Saint- Andéol, la délaissée des Gharmettes se choisissait un garçon perruquier qui se prétendait noble. Mme de Warens n'était pas du nombre de ces Galypsos qui se -désolent sempiternellement du départ de leur Ulysse ; ce n'était pas non plus une Pénélope. Et Rousseau, qui a, souvent, fait cette constatation dans ses Mémoires ne l'ignorait pas. Il avait, naguère, accepté le partage avec Claude Anet. Cette fois il se montre plus exigeant ; il refuse la promiscuité, s'il est vrai que sa protectrice lui ai dit, comme il a l'impudeur de le raconter, que l'intimité d'autrefois continuerait « dans tous les sens, que ses droits demeureraient les mêmes et qu'en les partageant avec un autre il n'en serait pas privé. »

Ayant entendu et mentionné cette proposition, Jean- Jacques en tire texte pour entonner une hymne en son honneur : «Jamais la pureté, la vérité, la force de mes sentiments pour elle, jamais la sincérité, l'honnêteté de mon âme, ne se firent mieux sentir à moi que dans ce moment. Je me précipitai à ses pieds, j'embrassai ses

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genoux en versant torrent de larmes. Non, maman, lui dis-je avec transport, je vous aime trop pour vous avilir; votre possession m'est trop chère pour la partager. » Pourquoi alors livrer au public le secret delà . proposition d'avilissement? Jean-Jacques a bien compris i que cette révélation était un acte mauvais. Il essaie d'en ^ amoindrir l'odieux avec des phrases de piété et des : invocations mystiques; il s'adresse en ces termes à « Tâme » de Mme de Warrens :

« Ohl si les âmes dégagées de leurs terrestres entraves i voient encore du sein de Féternelle lumière ce qui se i passe chez les mortels, pardonnez, ombre chère et respectable, si je ne fais pas plus de grâce à vos fautes qu'aux miennes, si je dévoile également les unes et les autres aux yeux des lecteurs. »

Aux Charmettes la misère a succédé à la gène. Ilf^ semble que Rousseau, voyant, comme il dit, « la place prise », aurait dû tenir à honneur de ne pas ajouter par sa présence une charge de plus à celles qui accablaient la pauvre Vaudoise. Il reste quand même. Cette prolongation de séjour chez une femme dont il a dénoncé l'avilissement et la misère lui apparaît comme « un malheur qui fera germer les vertus dont la semence était en son âme, que l'étude avait cultivées et qui n'attendaient pour éclore que le ferment de l'adversité. » Le voilà donc, grâce à la présence du perruquier suisse, plus vertueux que jamais. Mais le perruquier ne paraît pas s'être accommodé de la cohabitation de Jean-Jacques aux Charmettes. Peu à peu Rousseau est mis à l'écart. C'est un gêneur. On le lui fait sentir. Humilié, il forme le projet de quitter la maison; il s'en explique avec son hôtesse qui, « loin de s'opposer àson départ, le favorise. » Elle en avait assez.

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Cependant, toujours débonnaire et officieuse Mme de Warens, par Tintermédiaire d'une de ses amies, dont la famille était liée avec M. de Mably, grand prévôt de Lyon, procure à Rousseau un poste de précepteur des enfants du prévôt. En bon Genevois d'origine, très attentif à ses intérêts et habile à les discuter, Jean-Jacques ne quitte le logis des Gharméttes qu'après avoir mis en demeure M. de Mably de lui faire les coaditiofts les plus favorables. Ces conditions obtenues, il part. Il va, maintenant, gagner sa vie, en France, dans un très honorable emploi. Il ne Foccupe pas longtemps. Ses deux élèves rimpatientent ; il regrette les Charmettes « et l'innocente vie qu'on y menait ».

Chez le prévôt la vie que mène Jean-Jacques est moins innocente. Il vole le vin de la maison : « Je m'avisai de convoiter un certain petit vin blanc d'Arbois très joli, dont quelques verres que par-ci, par-là je buvois à table m'avoient tort afFriandé. Il étoit un peu louche ; je croyois savoir bien coller le vin, je m'en vantai, on me confia celui-là; je le collai et le gâtai, mais aux yeux seulement ; il resta toujours agréable à boire, et l'occasion fît que je m'en accommodai de temps en temps de quelques bouteilles pour boire à mon aise en mon petit particulier.

« Mes petits vols n'étaient pas fort indiscrets : cependant ils se découvrirent: les bouteilles me décelèrent. On ne m'en fit pas semblant, mais je n'eus plus la direction de la cave. Enfin, dégoûté d'un métier auquel je n'étais pas propre et d'une situation très gênante qui n'avait rien d'agréable pour moi, après un an d'essai, durant lequel Je n'épargnai point mes soins, je me déterminai à quitter mes disciples. »

Et il reprend le chemin des Charmettes, en se disant qu'il pourrait encore y vivre heureux. « dans une amitié

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très douce. ^> Il est reçu cordialement encore, mais il s'afflige, — le perruquier se trouvant toujours auprès de ' Mme de Warens — de n'être « qu'un surnuméraire » là' où il aurait voulu être tout. Il boude, il est maussade ; il ne paraît qu'à table, aux heures des repas, le reste da| temps il s'enferme avec ses livres. Ayant trouvé, oi||. croyant avoir trouvé un nouveau système pour noter la| musique, il espère pouvoir faire fortune à Paris, et,^ a plein d'idées magnifiques », ayant en poche quelque' argent qu'il avait rapporté de Lyon, auquel il ajoute le^ produit de la vente de ses livres, il quitte Mme de Wa-t'^ rens dont « la pension était mangée d'avance, les quar-| tiers engagés, les loyers arriérés et les dettes allant leur] train. » :

Il arrive à Paris, dans l'automne de 1741, et va loger à l'hôtel Saint-Quentin, rue des Cordiers, près la Sorbonne. Il porte avec lui « quinze louis d'argent comp--' tant », une comédie intitulée Narcisse et son projet d& notation musicale. :

Il est plein d'espoir, étant persuadé « qu'un jeune homme qui arrive à Paris avec une figure passable, et; qui s'annonce par des talents, est toujours sûr d'être! accueilli. » Il est, d'ailleurs, largement pourvu de lettres f de recommandation; il en a pour M. Damesin, gentil-/ homme savoyard et écuyer, « favori de la princesse de j Carignan », pour M. de Boze, secrétaire de l'Académiej des inscriptions et garde des médailles du cabinet du| roi; pour le P. Gastel, jésuite, « auteur du Clavecin ocu^^ laire, » ]

Toutes ces recommandations, excepté celle pour le^: gentilhomme savoyard, lui viennent de l'abbé de Mably. ^

Au début, l'ambition du Genevois est modeste ; il ve- , nait simplement chercher dans une grande ville des.

JEAN -JACQUES ROUSSEAU ET LA SAVOIE

moyens d'existence. Le parasitisme chez Mme de Warens n'était plus possible ; il s'était conduit de telle sorte chez M. de Mably qu'il aurait mérité d'être chassé honteusement; renégat protestant et converti catholique, il ne pouvait songer à rentrer dans son pays ; sans métier, sans ressources, sans talent connu ou soupçonné, la vie devait, semble-t-il, lui être sinon impossible, du moins très dure. Il surmontera tous les obstacles grâce à des amitiés françaises et à un très remarquable entregent. Il était sournois et rusé, a remarqué d'Alembert, un des hommes qui l'ont le mieux connu et le mieux pénétré. Il savait être habile et souple, et ne cessait jamais d'être calculateur. Il restera catholique, jusqu'au jour oii un accident d'académie le mettra en lumière et lui inspirera la pensée d'exploiter le titre républicain de citoyen de Genève, et d'utiliser, pour sa renommée, son premier fond de rhétorique prédicante et quelques-unes des théories politiques du calvinisme. Cédera-t-il, en agissant ainsi, à une conviction personnelle et profonde ? Voici ce qu'il nous déclare lui-même au livre cinquième des Confessions :

« .. .Lorsque j'ai fait, dans la suite, à Paris, l'antidespote et le fier républicain, je sentais, en dépit de moi-même, une prédilection secrète pour cette nation que je trouvais servile et pour ce gouvernement que j'affectais de fronder. »

DE PARIS A VENISE

Depuis sa sortie de Genève, Rousseau n'a cessé de : rechercher la compagnie et la protection des nobles et des prêtres.

Le 23 octobre 1737, écrivant de Montpellier à la baronne de Warens, il lui demande des lettres de recommandation pour « la noblesse et les gens en place. » Il lui serait « très avantageux d'être présenté à quelqu'un de cette classe. » Plus tard, écrivant de Paris à la même baronne, et lui racontant les fêtes données à l'occasion du mariage du Dauphin, l'ancien laquais de Mme de Vercellis parle du peuple qui assistait à ces réjouissances sur un ton de dédaigneux grand seigneur : « Je n'ai pas eu pour ma part le spectacle le moins agréable : car j'ai vu danser et sauter toute la canaille de Paris, dans ces salles superbes et magnifiquement illuminées, qui ont été construites dans toutes les places pour le divertissement du peuple. »

En Savoie, en Suisse, en France, il court après les curés et les moines. Il les traite comme gens de sa famille : il appelle l'abbé Léonard, ami de Mme de

DE PARIS A VENISE 77

Warens, « mon oncle » ; il demande des directions spirituelles à Tabbé Gaîme et à Fabbé Gâttier; ses lettres sont pleines de respectueuses salutations pour les Révérends Pères jésuites. A Lyon, il se fait présenter par un monsieur Fallu au duc de Richelieu; dès son arrivée à Paris, en 1741, il va chez un gentilhomme savoyard c( favori de la princesse de Garignan », il sollicite le Père Castel, jésuite, Fabbé de Léon, M. de Gasc, président à mortier. Ces personnages lui « facilitent Faccès auprès de M. de Réaumur », et il a l'honneur, le 22 août 1742, de lire à FAcadémie son « Mémoire » sur la notation de la musique au moyen des chiffres. Malheureusement^ on découvre que le système imaginé par Jean-Tacques n'est pas neuf, que Finvention en appartient au Père jésuite Souhaitti; de son côté, le musicien Rameau fait de « solides objections » à la mise en pratique de ce système : « Les chiffres, dit-il, sont très bons, en ce qu'ils déterminent simplement et clairement les valeurs, en ce qu'ils représentent nettement les intervalles et montrent toujours le simple dans le redoublé, toutes choses que ne fait pas la note ordinaire, mais ils sont mauvais en ce qu'ils exigent une opération de l'esprit qui ne peut toujours suivre la rapidité de Fexécution. « La position de nos notes, poursuivit Rameau, se peint à Fœil sans le concours de cette opération. Si deux notes, l'une très haute, Fautre très basse, sont jointes sur une tirade de notes intermédiaires, je vois du premier coup d'œil le progrès de Fune à Fautre par degrés conjoints ; mais pour m'assurer, dans votre système, de cette tirade, il faut nécessairement que j'épelle tous vos chiffres Fun après Fautre ; le coup d'œil ne peut suppléer à rien. »

L'objection était sans réplique. Rousseau s'inclina et vit qu'il fallait chercher une autre profession que celle

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de réformateur de la musique. Il apporta sa comédie dej Narcisse à Marivaux qui promit de la corriger. Rousseau J cherchait à devenir un auteur dramatique ; mais malgré| la délicatesse et le charme de son talent, Marivaux n'au- 1 rait pu réussir à faire de la pauvreté dialoguée, que lui « confiait le Genevois, une pièce acceptable.

Rousseau était le moins qualifié des hommes pour être un écrivain de théâtre et surtout un auteur de comédie. Dès qu'il cesse de raisonner, d'argumenter, de discuter,; de prêcher et de décrire, il tombe dans la platitude; iL est guindé et lourd. Le sujet qu'il avait choisi était; pourtant à sa portée. Nul, plus que lui, qui passera; sa vie à se contempler, à se mirer dans ses phrases, à . cultiver son moi, à en faire l'objet presque unique dei son attention et de sa dévotion, n'était mieux désigné | pour peindre Narcisse. Mais le don du dialogue scéniquej lui faisait défaut. 9

Déçu du côté du théâtre, comme il avait été déçu duj côté de l'Académie de musique, Rousseau va.raconter ses | ennuis au jésuite Gastel qui lui dit : « Puisque les musi- | ciens, puisque les savants ne chantent pas à votre unisson, ^ changez de corde et voyez les femmes. Vous réussirez : peut' être mieux de ce côté-là. J'ai parlé de vous à Mme de 1 Beuzenval; allez la voir de ma part. G'est une bonne | femme qui verra avec plaisir un pays de son fils et de son mari. Vous verrez chez elle Mme de Broglie, sa fille, qui est une femme d'esprit. Mme Dupin en est une autre à qui j'ai aussi parlé de vous. »

Arriver par les fèmmes : le conseil du P. Gastel ne déplut pas à rex-amoureux de Mme de Larnage. 11 se présente donc chez Mme de Broglie qui le retient à dîner^ mais veut le faire dîner à l'office. Rousseau se croit humilié et fait mine d'homme peiné; Mme de Broglie a

DE PARTS A VENISE

pitié de son embarras, et le garde à sa table. Jean-Jacques, « fort aise o de s'asseoir auprès des grands, prend place à côté des autres invités, parmi lesquels se trouvait le président de Lamoignon. On cause, et on cause brillamment. Rousseau, qui ne possède aucun don de causeur, a l'esprit de se taire. Après le dîner, il lit une épître en vers de sa façon et la lit avec tant de chaleur « qu'il fait, affirme-t-il, pleurer son auditoire. » C'est possible; cela prouverait, en ce cas, que dans le salon de Mme de Broglie on avait la patience tenace et les pleurs à souhait. En effet l'épître à Parisot, dont Jean-Jacques prétend avoir donné lecture, n'a pas moins de trois cent vingt et huit vers I Et quels vers! Le poète (s'il est permis de s'exprimer ainsi) y fait l'éloge de sa vertu, de ses talents, des progrès que Mme de Warens, corrigeant ses défauts, lui a fait faire dans les sentiers « de la vertu : »

A peine à ses regards avais-je osé paraître, Que de ma bienfaitrice apprenant mes erreurs, Je sentis le besoin de corriger mes mœurs. f abjurai pour toujours ces maximes féroces, Du préjugé natal fruits amers et précoces; Qui de mes jeunes ans, parleurs âcres levains; Nourrissent la fierté des cœurs républicains : J'appris à respecter une noblesse illustre, Qui même à la vertu sait ajouter un lustre . Il ne serait pas bon dans la sogiétf.

qu'il fut entre les rangs moins d'inégalité.

De tels vers, certes, sont à faire pleurer. Ils ont une saveur singulière lorsqu'on songe que celui qui les déclama, à l'âge de trente ans, devait écrire quelques années plus tard le discours célèbre sur Torigine de l'inégalité parmi les hommes et proclamer cette inégalité, fatale à la vertu.

Voilà donc Rousseau lancé dans le monde des nobles

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

et des riches, célébrant dans un salon aristocratique,! en 1742, la « noblesse, qui ajoute un lustre à la vertu et « l'inégalité », nécessaire au bonheur des États.

Mme la baronne de Beuzenval, Mme la marquise de Broglie l'introduisent chez Mme Dupin, fille du richis-j sime financier Samuel Bernard. Le maladroit parvend profite de Taubaine un peu plus qu'il n'est convenable ;| il va, presque tous les jours, dans l'opulente maison; il< y dîne deux ou trois fois par semaine. On ne voyait chez! elle que « ducs, ambassadeurs, cordons bleus : Mme la princesse de Rohan, Mme la comtesse de Forcalquier,. Mme de Mirepoix, Mme de Brignolé, milady Hervey. »- Grisé et tout à fait fou, le pique-assiette Jean-Jacquesî écrit une déclaration d'amour à Mme Dupin. Il avait;; hésité un moment à commettre cette sottise, craignant, , dit-il, les suites de cette aventure et faisant réflexion quej « l'entrée d'une maison opulente était une porte ouverte! à la fortune » ; et qu'il était sot de se la fermer. Mais laj passion, ou la vanité, ou la sottise l'emporte sur la pru-^ dence ; il donne la lettre. Mme Dupin la garde deux^ jours et la lui rend en lui adressant quelques motS; d'exhortation dont le froid le « glace ». On l'avise, en outre, que ses visites sont trop fréquentes et qu'il ait à les discontinuer. Bref on le met à la porte, comme un; malappris.

Cette équipée n'eut pas les suites que Jean-Jacques^ pouvait craindre. Mme Dupin était grande dame etbonne^ fille. Elle confia pendant quelques jours son enfant malade, et provisoirement privé de précepteur, au trop: « combustible » Genevois. Les gaucheries, les incon-j gruités ne portaient pas trop malheur au chantre de l'inégalité. Mme de Broglie lui fait obtenir un emploi de secrétaire à l'ambassade française de Venise. Le futur ?

DE PARIS A VENISE

citoyen de Genève n'avait à se plaindre ni de la France, ni des grands, ni des financiers. Il trouvait auprès d'eux complaisances et profits.

Avant de quitter Paris, Rousseau, fervent catholique, avait fait remettre à un monsieur Antonin Boudet un curieux mémoire, auquel il a fait, dans ses Confessions^ une allusion très voilée et trop discrète et où il certifiait que M. de Bernex, évêque de Genève, avait fait des miracles :

Le fait suivant^ écrivait-il, peut entrer parmi les preuves qui constatent les actions miraculeuses de M. de Bernex.:

« Au mois de septembre IT'^O, Mme de Warens demeurant dans la maison de M. de Boigne, le feu prit au four des Cordeliers, qui donnait dans la cour de cette maison, avec une telle violence, que ce four, qui contenait un bâtiment assez grand, entièrement plein de fascines et de bois sec, fut embrasé. Le feu, porté par un vent impétueux, s'attacha au toit de la maison, et pénétra même par les fenêtres des appartements. Mme de Warens donna aussitôt ses ordres pour arrêter les progrès du feu, et pour faire transporter ses meubles dans son jardin. Elle était occupée à ces soins quand elle apprit que Mgr févêque était accouru au bruit du danger, et qu'il allait paraître à l'instant; elle fut au-devant de lui. Ils entrèrent ensemble dans le jardin ; il se mita genoux ainsi que tous ceux qui étaient présents, du nombre desquels j'étais, et commença à prononcer des oraisons, avec cette ferveur qui était inséparable de ses prières L'effet en fut sensible; le vent^ qui portait des flammes par-dessus la maison, jusque près du jardin, changea tout à coup^ et les éloigna si bien que le four, quoique contigu, fut entièrement consumé, sans que la maison en eût d'autre mal que le dommage quelle avait reçu auparavant. C'est un

.fEAN-JACQUES ROUSSEAU

fait connu de tout Annecy, el que moi^ écrivain du pré" sent mémoire^ ai vu de mes propres yeux, »

En mai 1743, Rousseau se rend à Venise ou il va rejoindre 1 ambassadeur français, M. de Montaigu. Oq' lui a donné vingt louis d'or pour son voyage, il est au service non de l'ambassade mais de l'ambassadeur. 11 est là en qualité d'étranger protégé par la marquise de Broglie. En Savoie, il avait été le protégé d'une baronne et il avait reçu, par cette baronne, des subsides qui venaient du roi de Sardaigne; à Venise sans être à pro^ prementparler fonctionnaire français, il est rétribué avec des fonds pris dans la cassette d'un ambassadeur du roi Louis XV. Jusqu'à cette date il a eu la nationalité, les opinions, la religion et les métiers de ses besoins et de ses intérêts. Le seul pays de qui il n'ait rien reçu, sinon des coups, c'est le sien.

Quelle fut sa conduite à Venise? Il s'accorde le témoin gnage qu'elle a été parfaite; par contre, il fait de l'ambassadeur dont il était le salarié, le portrait le plus malveillant, le plus haineux : « M. de Montaigu est, dit-il, un personnage « incapable de la moindre négociation », c'est un malhonnête homme qui « n'aurait pas dédaigné sa part des avantages que des bandits lui auraient procurés, » Quant à lui, Rousseau, il s'est montré constamment « plein de droiture et de zèle ». Il a bien servi la France à qui « il ne devait rien », — il lui devait la place qui le faisait vivre, — il a été « irréprochable », il a, par ses bons offices, « conservé le royaume de Naples A LA MAISON DE BouRBON ». Tant de bienfaits ont eu pour récompense des humiliations : « La première marque qué^ je reçus de la mauvaise volonté de M. de Montaigu fut à l'occasion d'un dîner qu'il devoit donner à M. le duc de Modène et à sa famille, qui étoient à Venise, et dans lequel

DE PARIS A VENISE

il me signifia que je n'aurois pas place à sa table. Je lui répondis piqué, mais sans me fâcher, qu'ayant l'honneur ^d'y dîner journellement, si M. le duc de Modène exigeoit que je m'en abstinsse quand il viendroit, il étoit de la dignité de Son Excellence et de mon devoir de n'y pas consentir. Comment, dit-il avec emportement, mon secrétaire, qui même n'est pas gentilhomme, prétend dîner avec un souverain quand mes gentilshommes n'y dînent pas? Oui, monsieur, lui répliquai-je, le poste dont m'a honoré Votre Excellence m'ennoblit si bien tant que je le remplis^ que j'ai même le pas sur vos gentilshommes ou soi-disant tels, et suis admis où ils ne peuvent l'être. Vous n'ignorez pas que, le jour que vous ferez votre entrée publique, je suis appelé par l'étiquette, et par un usage immémorial, à vous suivre en habit de cérémonie et à l'honneur d'y dîner avec vous au palais de Saint-Marc ; et je ne vois pas pourquoi un homme qui peut et doit manger en public avec le doge et le sénat de Venise, ne pourroit pas manger en particulier avec M. le duc de Modène. » Quel ton! Quel souci de préséance et d'habits de cérémonie ! « M. l'ambassadeur ayant pris le parti de me congédier, je comptais que Ja chose se passerait avec l'honnêteté accoutumée entre un maître qui a de la dignité et un domestique honorable. » [Lettre de Rous- $eau à M. de Taulé^ 8 août 1744.) Mais il n'en fut pas ainsi .

La famille de M. de Montaigu a, récemment, protesté contre les injures et les incriminations de Rousseau. M. Auguste de Montaigu a publié, en 1904, un mémoire sur Les démêlés du comte de Montaigu^ ambassadeur de France^ avec Jean-Jacques Rousseau, où il est établi, par pièces authentiques, dont les originaux sont conservés aux archives de Venise, que le Genevois a pris indûment un titre qui ne lui appartenait pas, qu'il s'est servi de ce

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titre pour léser l'ambassade de France et faire de la con-^ trebande ; qu'il a été, enfin, un serviteur de conscience peu délicate, de parole peu sincère, et méritant d'être renvoyé.

Jean-Jacques vécut dix- huit mois à Venise d'une exis tence agréable ; il s'engoua de la musique italienne contre laquelle il avait des « préjugés apportés de Paris. On le vit assidu au théâtre de Saint-Ghrysostome, savou rantla sensation délicieuse que lui firent éprouver ah douce harmonie et les chants angéliques » des opéraï italiens. En les écoutant il « se croyait au paradis. » I eut, à Venise, une petite aventure érotique avec un€ courtisane italienne dont il parle sur le ton de TenthouJ siasme : c( Je n'avais point d idées des voluptés qui m'attendaient. J'ai parlé de Mme de Larnage, dans les trans-l ports que son souvenir me rend quelquefois encore Mais qu'elle était vieille et laide, et froide auprès Zulieta ! Ne tâchez pas dimaginer les charmes et grâces de cette fille enchanteresse, vous resteriez trop:^ loin de la vérité; les jeunes vierges des cloîtres sont^ moins fraîches, les beautés du sérail sont moins vives, j les houris du paradis sont moins piquantes. (Où les a-t-il, vues? ) Jamais si douce jouissance ne s'offrit au cœur et aux sens d'un mortel. » L'aventure tourna court. Rousseau devenait très vite un amoureux transi.

11 fallut abandonner Venise ; quitter cette ville élégante, fastueuse, dont Rousseau n'avait pas apprécié les merveilles artistiques (il n'en dit rien, il semble indif-^^ férentaux beaux-arts), mais dont il avait goûté lesdiver-| tissements et la musique et essayé de connaître le^; voluptés.

Irrité, ulcéré, menacé d'arrestation à un certain moment,| ayant vu s'évanouir son réve de faire sa carrière dans h}

DE PARIS A VENISE

diplomatie, dont il aimait les vanités protocolaires (préséances, habits de cérémonie, honneur de dîner au palais Saint Marc avec des souverains, — bagatelles brillantes qui étaient pour lui la revanche de ses humiliations de laquais, relégué à la cuisine et condamné aux antichambres), Rouséeau voit renaître en lui « la fierté républicaine » de sa ville natale. Pourquoi alors ne va-til pas s'établir à Genève ?... Il retourne en France par le Simplon, traverse Nyon, sans « voir son père, ne pouvant se résoudre à se montrer à sa belle-mère après son désastre. » Comme on lui fait des reproches sur cette conduite, il « prend une chaise, revient à Nyon, mais descend au cabaret » où son père, « tout courant, vient Tembrasser. » 11 va à Genève, où il avait quelque argent à recevoir. L'argent reçu, il part pour Paris, et porte plainte contre M. de Montaigu. On le laisse clabauder, on Fencourage, on fait chorus, mais rien n'est tenté de sérieux contre son maître d'hier. Ses compatriotes, Mme de Beuzenval surtout, le blâment de s'être mis mal avec l'ambassadeur de France à Venise, de s'être attiré des désagréments. Le Père Castel, à qui il fait part de ses tristesses, lui donne à entendre que sa cause n'est pas défendable. Il perd courage « et plante tout. » « La justice et l'inutilité de mes plaintes, écrit-il, me laissèrent dans l'âme un germe d'indignation contre nos sottes institutions civiles, où les vrais biens publics (il s'agissait dans l'espèce d'un cas très personnel) sont toujours sacrifiés à je ne sais quel ordre apparent, destructif, en effet, de tout ordre, et qui ne fait qu'ajouter la sanction de l'autorité publique à l'oppression du faible et à l'iniquité du fort. » Très bien ! Mais qui obligeait le Genevois Jean-Jacques à séjourner dans le pays « d'iniquités? »

JEAN-JACOUES ROUSSEAU

Il reste à Paris et revient loger dans son ancien hotel.l « Là l'attendait la seule consolation réelle que le ciel lui i ait fait goûter dans sa misère et qui seule la lui rend supportable. » Cette consolation céleste s'appelait Thérèse | Le Vasseur.

Elle et lui se rencontrèrent, en 1744, à Paris, autour d'une table d'hôte à Thôtel Saint-Quentin, situé àFangle de la rue de Gluny et de la rue des Cordiers. Elle réservée, timide, ayant, dans sa vie, une « première faute » ; lui traînant un passé de vilenies et de misère, brutalement chassé du poste qu'il occupait auprès d'un ambassadeur français, mis à l'index par quelques-uns de ses anciens protecteurs, vaguement musicien et auteur dramatique. Elle, du moins, avait un gagne-pain assuré : elle savait coudre, pouvait ravauder du linge dans les hôtels meublés et tenir un ménage (1).

Rousseau a raconté comment il avait connu sa Thérèse, comment, en bon chevalier des dames, il avait pris sa défense, s'était fait son champion.

« Nous avions une nouvelle hôtesse qui était d'Orléans. Elle prit pour travailler en linge une fille de son pays, d'environ vingt-deux à vingt-trois ans, qui mangeait avec nous ainsi que l'hôtesse. Cette fille,

(1) Voir Vieilles maisons, Vieux papiers^ par G. Lenôtre; quatrième série, p. 143.

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appelée Thérèse Le Vasseur, était de bonne famillei^

« La première fois que je vis paroître cette fille m table, je fus frappé de son maintien modeste, et plus.^ encore de son regard vif et doux, qui pour moi n'eut jamais son semblable. On agaça la petite; je pris sa dé-j fense. Je devins hautement son champion. Je la vis sen-' sible à mes soins.

« Le rapport de nos cœurs, le concours de nos disposi-| tions eut bientôt son efTet ordinaire. Elle crut voir en| moi un honnête homme; elle ne se trompa pas. Je crus| voir en elle une fille sensible, simple et sans coquetterie; je ne me trompai pas non plus. Je lui déclarai d'avance; que je ne Fabandonnerois ni ne Tépouserois jamais.| L'amour, Testime, la sincérité naïve, furent les ministres| de mon triomphe; et c'étoit parce que son cœur étoitj tendre et honnête que je fus heureux sans être entrepre- î nant. » i

Pourquoi Jean Jacques déclare-t-il à Mlle Thérèse Le, Vasseur, fille de « bonne famille » habile ouvrière enlinge,^ de conduite décente, qu'il ne l'épousera jamais? Dans la^ situation où il se trouvait, Thérèse Le Vasseur, qu'il orna^ de tant vertus, était un parti sortable. Il a prétendu que: le mariage public eut été impossible « à cause de la dif-; , férence de religion. » Allégation inexacte puisque, enj 1745, Rousseau était catholique et puisque, s'il pouvait; se dire Genevois, il ne pouvait se prétendre citoyen de' Genève, ayant perdu par son abjuration sa «citoyenneté».

Il n'épouse pas Thérèse, mais il vit en concubinage ^ avec elle et s'estime parfaitement heureux : l

v( Je vivois avec Thérèse aussi agréablement qu'avec^ le plus beau génie de l'univers. Je voyois qu'elle m'aimoit ' sincèrement, et cela redoublait ma tendresse. Cette douce intimité me tenoit lieu de tout. »

Il promit à Thérèse des gages, — douze livres quinze sols par mois — qu'il ne lui paya jamais En réalité Thérèse fut pour lui une servante sans gages, une concubine, une compagne et une garde-malade. Rousseau, atteint d'une maladie de la vessie, avait sans cesse besoin de soins intimes, délicats, peu ragoûtants. Thérèse les lui donna, lui fît de la bonne cuisine, qu'il appréciait, tint son linge en état. Des deux le plus vraiment tributaire de l'autre, c^était lui Si dans cet établissement, il y eut calcul, ce fut de son côté.

Elle était ignorante et bornée. Cette ignorance ne déplaisait pas à Rousseau, qui fut toujours antiféministe. Il trouvait à sa servante-maîtresse un bon caractère et, dans certaines circonstances délicates. « une intelligence avisée et pénétrante. »

Thérèse ne donnait pas que des soins à Jean-Jacques : elle lui donna des enfants. Elle lui en donna cinq. La première fois que, dans les Confessions^ Rousseau parle de cet incident, il le fait en ces termes :

« Tandis que j'engraissais à Ghenonceaux (où il setrouvait mêlé à des fêtes de grand luxe, faisant jouer des comédies et composant de petits vers pour amuser les dames du château), ma pauvre Thérèse engraissait à Paris d'une autre manière, et, quand j'y revins, je trouvai l'ouvrage que j'avais mis sur le métier plus avancé que je ne l'avais cru. Cela m'eut jeté, vu ma situation, dans un embarras extrême, si mes camarades -de table ne m'eussent fourni la seule ressource qui pouvait m'en tirer. C'est un de ces récits essentiels que je ne puis faire avec trop de simplicité, parce qu'il faudrait, en les commençant, m'excuser ou me charger, et que je ne dois faire ici ni l'un ni l'autre, »

Ne voulant ni s'excuser, ni se charger, il va accuser et

charger les autres, et mettre à leur compte la responsa-jj bilité de ce qu'il a fait lui-même : m

« ... Je mangeois, presque vis-à-vis le cul de sac deH rOpéra, chez une Mme de La Salle qui donnoit assez mal à | manger, mais dont la table ne laissait pas d'être recher- J chée à cause de la bonne et sûre compagnie qui s'y trou- î voit. Le commandeur de Graville, vieux débauché, plein i de politesse et d'esprit, mais ordurier, y logeait, Y | attiroit une folle et brillante jeunesse en officiers aux | gardes et mousquetaires. Le commandeur de Nouant, I chevalier de toutes les filles deFOpéra, y apportoit jour- | nellement toutes les nouvelles de ce tripot. MM. du 1 Plessis, lieutenant-colonel retiré, bon et sage vieillard, ' et Ancelet, officier des mousquetaires, y maintenoient j un certain ordre parmi ces jeunes gens. Cette table, assez ] nombreuse, étoit très gaie sans être bruyante, et Ton y \ polissonnoit beaucoup sans grossièreté.

« J'apprenais chez Mme de La Salle une foule d'anec- [ dotes très amusantes, et j'y pris aussi, peu à peu, non, GRACE AU CIEL, jamais les mœurs, mais les maximes que j'y vis établies. D'honnêtes personnes mises à mal, des maris trompés, des femmes séduites, des accouchements : clandestins, étaient là les textes les plus ordinaires; et 1 celui qui peuplait le mieux les Enfants Trouvés était toujours le plus applaudi. Gela me gagna; je formai ma" laçôn dépenser sur celle que je voyais en règne chez des gens très aimables, et, dans le fond, très honnêtes? gens, et je me dis : Puisque c'est l'usage du pays on peut le suivre. Voilà l'expédient que je cherchais. Je m'yv déterminai gaillardement, sans le moindre scrupule, eti le seul que j'eus à vaincre fut celui de Thérèse, à qui ; j'eus toutes les peines du monde de faire adopter cet ^ unique moyen de sauver son honneur. Sa mère qui, de

plus, craignait un nouvel embarras de marmaille, étant venue à mon secours, elle se laissa vaincre.

(( On choisit une sage-femme prudente et sûre, appelée Mlle Gouin, qui demeuroit à la pointe Saint-Eustache, pour lui confier ce dépôt ; et quand le temps fut venu, Thérèse fut menée par sa mère chez la Gouin pour y faire ses couches. T allai Vy voir plusieurs fois, et je Importai un chiffre que favois fait à double sur deux cartes, dont une fut mise dans les langes de Tenfant, et il fut déposé par la sage-femme au bureau des Enfants Trouvés, dans la forme ordinaire. L'année suivante^ même inconvénient et même expédient, au chiffre près qui fut négligé. Pas plus de réflexion de ma part, pas plus d'approbation de celle de la mère ; elle obéit en gémissant. »

En 1746, le 19 novembre, lorsque le premier enfant de Thérèse et de Rousseau a été envoyé aux Enfants Trouvés Jean-Jacques a trente-quatre ans. Il a eu de nombreuses aventures ; sa première éducation a été donnée par des pasteurs ; il a été élevé, il a grandi, en quelque sorte, au milieu des sermons ; jusqu'à l'âge de seize ans, il a entendu lire la Bible et les Evangiles; les personnes qui l'entouraient, à Genève, étaient fermement attachées « à la foi chrétienne et protestante » ; quand il est entré comme apprenti chez un graveur et qu'on a dressé son contrat d'apprentissage, son maître a promis « de l'élever en la crainte de Dieu et des bonnes mœurs. » Lorsqu'il a été catéchumène, il a écouté religieusement, durant des mois, des « instructions évangéliques. » Après sa fuite, et devenu catholique, il n'a cessé de fréquenter les églises, de lire des livres de piété, de voir des prêtres, des moines, des Pères jésuites; à Lausanne, il fait quatre lieues, chaque dimanche, pour aller entendre la messe dans l'église d'Assens; et voilà, s'il faut l'en croire, qu'il

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

suffit de quelques propos de table d'hAte, de quelques plaisanteries de « vieux débauchés », pour l'amener « gaillardement sans le moindre scrupule » à mettre ses enfants à Thôpital ! La mère douloureuse résiste : il lacondamne à une obéissance gémissante ! Et il ne cesse, ■ pendant qu'il se débarrasse ainsi gaillardement de créa-' tures qui sont siennes, de parler de vertu, de vanter sa^ vertu, de déclamer contre la corruption des mœurs ij En 1750, Thérèse étant grosse pour la troisième fois, eti Jean- Jacques se préparant à envoyer son troisième enfant] rejoindre à Thôpital les deux autres, Rousseau, plus^ enflammé de vertu que jamais, nous fait savoir, dans sesj Confessions^ quel était en cette annéç-làl'état de son âme: j

« L'année suivante, 1750, comme je ne songeois plus j à mon discours (le discours contre les lettres, les' sciences et les arts) j'appris qu'il avoit remporté le prix à Dijon. Cette nouvelle réveilla toutes les idées qui mei l'avoient dicté, les anima d'une nouvelle force et achevai de mettre en fermentation dans mon cœur ce premier ^ levain d'héroïsme et de vertu que mon père, et ma patrie, l et Plutarque, y avoient mis dans mon enfance. » ;

Père dénaturé, lui, Rousseau, non certes! Ce qui l'a J fait agir, c'est la vertu, l'abnégation, l'héroïsme. 11 nous explique tout cela :

« Tandis que je philosophois sur les droits del'hommej un événement vint me faire mieux réfléchir sur les miens. Thérèse devint grosse pour la troisième fois. Trop sincère avec moi, trop fier en dedans pour vouloir démentir mes principes par mes œuvres, je me mis à examiner là destination de mes enfants, et mes liaisons avec leur mère, sur les lois de la nature, de la justice et de la rai-» son, et sur celles de cette religion pure, sainte, éternelle comme son auteur, que les hommes ont souillée en fei-

gnant de vouloir la purifier, et dont ils n'ont plus fait, par leurs formules, qu'une religion de mots, vu qu'il en coûte peu de prescrire l'impossible quand on se dispense de le pratiquer.

« Si je me trompai dans mes résultats, rien n'est plus étonnant que la sécurité d'âme avec laquelle je m'y livrai. Si j'étois de ces hommes mal nés, sourds à la douce voix de la nature, au dedans desquels aucun sentiment de juslice et d'humanité ne germa jamais, cet endurcissement seroit tout simple; mais cette chaleur de cœur, cette sensibilité si vive, cette facilité à former des attachements, cette force avec laquelle ils me subjuguent, ces déchirements cruels quand il les faut rompre, cette bienveillance innée pour mes semblables, cet amour ardent du grand, du vrai, du beau, du juste, cette horreur du mal en tout genre, "cette impossibilité de haïr, de nuire, et même de le vouloir, cet attendrissement, cette vive et douce émotion que je sens à l'aspect de tout ce qui est vertueux, généreux, aimable : tout cela peut-il jamais ' s'accorder dans la même âme avec la dépravation qui fait fouler aux pieds sans scrupules le plus doux des devoirs? Non, je le sens, et le dis hautement, cela n'est pas possible. Jamais un seul instant de sa vie Jean-Jacques n'a pu être un homme sans sentiment, sans entrailles, un père dénaturé. J'ai pu me tromper, mais^non m'endurcir. Si je disais mes raisons, j'en dirais trop. Puisqu elles ont pu me séduire, elles en séduiraient bien d'autres; je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourraient me lire à se laisser abuser par la même erreur. Je me contenterai de dire qu'elle fut telle qu'en livrant mes enfants à l'éducation publique, faute de pouvoir les élever moimême, en les destinant à devenir ouvriers et paysans plutôt qu'aventuriers et coureurs de fortunes, je crus

.TKAN-JACQUES ROUSSEAU

faire un acte de citoyen el de père et je me regardaiN comme un membre de la République de Platon. Plus' d'une fois, depuis lors, les regrets de mon cœur m'ontappris que je m'étais trompé; mais bien loin que ma! raison m'ait donné le même avertissement, j'ai souvent' béni le ciel de les avoir garantie par là du sort de leur père et de celui qui les menaçait quand j'aurais été forcé | de les abandonner. Si je les avais laissés à Mme d'Epinay | ou à Mme de Luxembourg qui, soit par amitié, soit par ! générosité, soit pour quelque autre motif, ont voulu s'en ^ charger, auraient-ils été plus heureux? Auraient-ils été 1 élevés du moins en honnêtes gens? Je l'ignore; mais je | suis sûr qu'ori les aurait portés à haïr, peut-être à trahir 1 leurs parents. Il vaut mieux cent fois qu'ils ne les aient i point connus. »

Pourquoi donc les a-t-il mis au monde? Il allègue, comme explication de ses envois à l'hospice, le bonheur '] que l'hôpital réserve aux enfants trouvés! Il devenait père pour procurer cette félicité aux créatures issues de luil Rousseau a l'hypocrisie sinistre.

Et Thérèse?... Elle n'a donc aucun droit? C'est de la chair à plaisir, c'est la misérable à qui on impose le fardeau de la maternité et dont on jette ensuite les produits aux ténèbres de l'hôpital. Ayant accompli ce devoir, Jean-Jacques « bénit le ciel », entonne un dithyrambe en l'honneur de ses vertus, « de son amour ardent du vrai, du beau, du juste », de sa fidélité aux lois de la sainte nature, et nous apprend qu'après avoir été un homme de Plutarque, il est devenu un homme de Platon. Tout à l'heure il nous disait que s'il avait envoyé ses enfants à l'hospice, c'était pour avoir subi Tinfluence de vieux débauchés.

Tout ce que la casuistique et la rhétorique ont de mal-

sain et de pervers, tout ce que la folie de Forgueil, de Tégoïsme lâche pouvait inspirer se rencontre dans les pages des Confessions que nous venons de reproduire.

Pas une seule des explications tentées par Rousseau ne supporte l'examen. Il n'était pas dans le dénuement quand ses premiers enfants vinrent au monde. Secrétaire de la richissime Mme Dupin, il gagnait un millier de francs pour un travail qui lui laissait des loisirs. A cette somme qui représentait une valeur trois ou quatre fois supérieure àce qu'elle représenteraitaujourd'hui, venaient s'ajouter les cadeaux que Mme Dupin et des amis faisaient à Thérèse. A partir de 1752 il est caissier du fermiergénéral Francueil, et cet emploi est largement rétribué; en 4753, il fait jouer le petit acte du « Devin du Village » et reçoit pour cette œuvrette cinquante louis du caissier de rOpéra; cent louis du roi, cinquante louis de Mme de Pompadour, cinq cents francs d'un éditeur. 11 est célèbre; les libraires recherchent ce qu'il écrit. Thérèse, — dont il ne paie pas les gages, — mène sa maison avec économie ; la mère de Thérèse, Mme Le Vasseur, pour lui épargner un domestique, vient tous les matins allumer son feu, faire son petit service, écrire sous sa dictée les phrases qu'il avait méditées pendant la nuit. Il a, à titre gracfeux, une bonne et un secrétaire. Même avec des enfants le ménage aurait été à l'aise. Auraient-ils été mal élevés? Mais il était là. Le prestige de la réthorique, la puissance de Thypocrisie sont si grands que, malgré l'évidence des faits, nombre de lecteurs des Confessions regardent comme vertueux le rhéteur habile à parler de vertu. Rousseau a poussé jusqu'au génie cette habileté. C ilvin l'avait précédé dans cette voie et lui a légué le secret de la dialectique rusée et atroce qui permettait au meurtrier de Michel Servet de prôner sa mansuétude

96 , JEAN- JACQUES ROUSSEAU j

au moment même où il venait d'insulter sa victime. * Dupes de Tliypocrite, les biographes de Rousseau | oublient Thérèse et n'ont pas un mot d'apitoiement pour la ^ mère sacrifiée? Elle ne savait pas polir des phrases, celle-là, ? peser des syllabes, balancer des antithèses; elle ne possédai t pas Fart de changer, par des subtilités de dialectique^ ^ les vices en vertus ; elle ne vantait pas sans cesse sa gran- deur d'âme et son héroïsme; elle ne se donnait pas ' pour une merveille de la création, un être unique « ayant horreur du mal en tout genre » et doué « de l'impossibilité de nuire! » Lorsqu'elle écrivait — ce qui lui arriva 1 rarement, — ses lettres manquaient de style, étaient | dépourvues d'orthographe, mais elles avaient une naïveté I sincère et respiraient une vraie tendresse : «Mon cher ^t; ami, » écrivait-elle à l'homme qui lui avait enlevé ses '! enfants, dont elle avait été la garde-malade, qu'elle à avait suivi dans les solitudes où il se plaisait, qu'elle < avait accompagné dans ses vagabondages de dromomane et dans ses exils, « mon cher ami, quelle joie que j'ai eue : de recevoir de vos chères nouvelles, je vous assure que ^ mon esprit ne tenait plus à rien de douleur de ne pas ' vous voir et de nous séparer sans pouvoir vous dire tous mes sentiments ; que mon cœur a toujours été pour vous ^ et qu'il ne changera pas tant que Dieu vous donnera des ■ jours et à moi aussi. Quelle satisfaction pour moi de nous ^ rejoindre tous les deux et de passer toutes nos douleurs ensemble I Je n'attends que le moment pour vous rejoindre et vous embrasser du fond de mon cœur. Vous savez bien ' que mon cœur est pour vous et que je vous l'ai toujours { dit, quelque part que vous fussiez que je voudrais aller jj vous rejoindre, fût-il la mer à passer et les précipices (1). ;

(1) Jean-.laccjues Rousseau^ ses amis et ses ennemis^ 2 vol'. < Totiie J I, p. 4.^0.

Les phrases sont incorrectes, mais le sentiment qu'elles expriment est délicat, affectueux; c'est plus vrai, plus réllement éloquent que les dissertations cuistrales et la phraséologie échauffée qui dépare si souvent les lettres de Saint- Preux et de Julie, et les épîtres déclamatoires de Jean-Jacques à la maîtresse de Saint-Lambert.

Non seulement on n'a eu pour Thérèse aucune pitié» mais on s'est appliqué à la représenter comme le mauvais génie du Genevois, comme une mégère qui le harcèle, Texaspère, le brouille avec toute la terre, lui crée des périls imaginaires, le trouble, l'inquiète, l'amène à un état maladif de léthargique accablement, d'angoisse incessante, d'égarement. Haro sur la servante ! Sainte-Beuve lui-même, si avisé pourtant, se risque à écrire : «... La misérable compagne qu'il s'était donnée avait l'art, selon qu'elle se déplaisait plus ou moins vite dans un lieu, d'entretenir et d'exciter les inquiétudes de Rousseau, qui avaient parfois des redoublements où toute la raison menaçait de périr. » Rousseau, atteint tantôt du désir passionné de la solitude, tantôt de la manie du vagabondage, tantôt du délire de la persécution, changeant et mobile comme tous les fous, n'avait nul besoin, pour être inquiet, des excitations do Thérèse qui, jamais, ne s'est refusée à le suivre, à subir ses caprices, à obéir à ses hallucinations, à prendre sa part de ses misères. Pour adoucir les fatigues et les tristesses de ces perpétuels changements, elle n'avait ni le réconfort de l'orgueil, ni les consolations vaniteuses de la renommée et de la gloire. Dans la vie errante elle était la constante sacrifiée; et, si elle avait eu des impatiences, des révoltes, elle n'avait fait qu'user d'un droit. Ces rébellions étaient la revanche de la mère. »

98 JEAN-JACQUES ROUSSEAU 1

Mais Thérèse ne paraît pas s'être révoltée bien souvent. Sauf en un passage vague et mystérieux du livre IX des Confessions(i) écrit pendant que leGenevois étaiten pleine^ démence et voyait partout des persécuteurs, Rousseau rend justice, non pas une fois^ mais vingt fois à la bonté, au dévouement, à la tendresse de la femme, qui, servante fidèle et garde-malade attentive, l'avait soigné dans ses maladies pendant un tiers de siècle.

(1) *. . Elle a navré mon cœur dans le fort de mes misères,^' sans que, jusqu'au moment où j'écris, il me soit jamais échappé un seul mot de plainte à personne. »

Ceci est, probablement, une allusion au désir manifesté par'- Thérèse de c{uitter Rousseau.

Seul de tous les écrivains suisses, M. Edouard Rod, dont l exis-, tence littéraire s'est passée en France et à Paris, a parié avec i)itie et sympathie de Thérèse Le Vasseur.

Yl

PREMIÈRES RELATIONS AVEC VOLTAIRE

Avant de venir s'installer à Paris, Rousseau s'était occupé de musique et d'opéras. Ses connaissances musicales étaient cependant très sommaires. 11 n'apprit la musique qu'assez tard et ne fut jamais qu'un simple amateur. Ayant voulu lire La théorie de Vharmonie de Rameau, « il n'y comprit rien. » Il ne put jamais parvenir à solfier proprement un air et à lire couramment une partition. Ses premiers essais de composition musicale n'eurent aucun succès : l'opéra-ballet Les muses galantes^ qu'il voulut faire jouer, fut trouvé détestable par Rameau.

A propos d'un autre opéra Rousseau entre en relations avec Voltaire. Les Confessions nous apprennent comment se fit cette première rencontre :

« L'hiver qui suivit la bataille de Fontenoi il y eut beaucoup de fêtes à Versailles, entre autres plusieurs opéras au théâtre des Petites-Écuries. De ce nombre fut le drame de Voltaire intitulé La Princesse de Navarre^ dont Rameau avoit fait la musi jue, et qui venoit d'être changé et réformé sous le nom des Fêles de Ramire. Ce

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

nouveau sujet demandoit plusieurs changements aux divertissements de l'ancien, tant dans les vers que dans la musique. Il s'agissoit de trouver quelqu'un qui pût remplir ce dopble objet. Voltaire, alors en Lorraine, et Rameau, tous deux occupés pour lors à Topera du Temple de la Gloire, ne pouvant donner des soins à celuilà, M. de Richelieu pensa à moi, me fit proposer de m'en charger ; et, pour que je pusse examiner mieux ce qu'il y avoit à faire, il m'envoya séparément le poème et la musique. Avant toute chose, je ne voulus toucher aux paroles que de Taveu de l'auteur; et je lui écrivis à ce sujet une lettre très honnête, et même respectueuse, comme il convenoit... »

Rousseau néglige de nous donner le texte de cette lettre. Elle était, cependant à reproduire :

« Paris, 11 décembre 1745.

« A monsieur de Voltaire,

(( Monsieur, il y a quinze ans que je travaille pour me rendre digne de vos regards et des soins dont vous favorisez les jeunes muses en qui vous découvrez quelque talent. Mais pour avoir fait la musique d'un opéra, je me trouve, je ne sais comment, métamorphosé en musicien. C'est, monsieur, en cette qualité que M. le duc de Richelieu m'a chargé des scènes dont vous avez lié les divertissements de Za princme de Navarre. Il a même exigé que je fisse, dans les canevas, les changements nécessaires pour les rendre convenables à votre nouveau sujet. J'ai] fait mes respectueuses représentations ; Monsieur le duc] a insisté j'ai obéi. C'est le seul parti qui convienne al l'état de ma fortune. M. Ballot m'a chargé de vous com-1 muniquer ces changements. Je me suis attaché à lesj

PREMIÈRES RELATIONS AVEC VOLTAIRE

rendre en moins de mots qu'il était possible. C'est le seul mérite que je puis leur donner. Je vous supplie, monsieur, de vouloir les examiner, ou plutôt d'en substituer de plus dignes de la place qu'ils doivent occuper.

« Quant au récitatif, j'espère aussi, monsieur, que vous voudrez bien le juger avant l'exécution, et m'indiquer les endroits où je me serais écarté du beau et du vrai, cestà'dire de voire pensée. Quel que soit pour moi le succès de ces faibles essais, ils me seront glorieux^ s'ils me procurent V honneur d'être connu de vous, et de vous montrer V admiration et le profond respect avec lesquels f ai Vhonneur d'être^ monsieur^

« Votre très humble : etc..

« Jean-Jacques Rousseau,

Citoyen de Genève. »

A cette lettre de déférence et d'admiration. Voltaire fit cette réponse :

« 15 décembre 1745.

« Vous réunissez, monsieur, deux talents qui ont toujours été séparés jusqu'à présent. Voilà déjà deux bonnes raisons pour moi de vous estimer et de chercher à vous aimer. Je suis fâché pour vous que vous employiez ces deux talents à un ouvrage qui n'en est pas trop digne. Il y a quelques mois que M. le duc de Richelieu m'ordonna absolument de faire en un clin d'œil une petite et mauvaise esquisse de quelques scènes insipides et tronquées, qui dévoient s'ajuster à des divertissements qui ne sont points faits pour elles. J'obéis avec la plus grande exactitude; je fis très vite et très mal. J'envoyai ce misérable croquis à M. le duc de Richelieu, comptant qu'il ne serviroit pas, ou que je le corrigerois. Heureusement il est entre vos mains, vous en êtes le maître absolu; j'ai perdu

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

entièrement tout cela de vue. Je ne doute pas que vous n'ayez rectifié toutes les fautes échappées nécessairement dans une composition si rapide d'une simple esquissé,

que vous n'ayez suppléé à tout

« Je me rapporte de tout à vous et à M. Ballot, et je compte avoir bientôt l'honneur de vous faire mes remercîments, et de vous assurer, monsieur, à quel point j'ai celui d'être », etc.

Vingt ans après avoir reçu ces lignes de courtoisie. Rousseau, en les reproduisant, les fait suivre de ces mots rogues et fielleux :

« Qu'on ne soit pas surpris de la grande politesse de cette lettre, comparée aux autres lettres demi-cavalières' que Voltaire m'a écrites depuis ce temps. Il me crut en grande faveur auprès de M. de Richelieu et la souplesse courtisane qu'on lui connaît l'obligeait (I) à beaucoup d'égards pour un nouveaux venu, jusqu'à ce qu'il connût mieux la mesure de son crédit !»

L'insinuation de Rousseau est encore plus ridicule que venimeuse. Voltaire, alors dans tout l'éclat de sa gloire,' Voltaire en relations avec des souverains. Voltaire qiiî vivait depuis vingt-cinq ans dans Tintimité du duc de Richelieu n'avait guère à s'inquiéter du crédit que pouvait avoir ou n'avoir pas un petit et obscur croque-notes. Il aurait été, au contraire, franchement heureux de lii" être utile, de le compter parmi les serviteurs de 1 grande cause pour laquelle il combattait avec tant d verve et d'abnégation. Jean-Jacques, à ce moment, cherchait Savoie. Etranger à Paris, condamné à une exis tence de bohème, composant des certificats de miracles, écrivant, pour quelque monnaie, « l'oraison funèbre de S. A. S. Monseigneur le duc d'Orléans, premier prince

PREMIÈRES RELATIONS AVEC VOLTAIRE

du sang de France », il est le type deTarriviste exotique.

Lorsqu'il écrit à Voltaire sa requête adulatrice, il ignore dans quel parti de combat il prendraplace défini- Yement. Il ne sait pas bien s'il sera protestant comme ses compatriotes de Genève, catholique comme ses bienfaiteurs savoisiens, philosophe comme ses nouveaux amis Diderot et Grimm. Il n'a rien publié encore qui ait attiré sur lui l'attention. Diderot, qui venait de prendre avec d'Alembert, et sous Tinfluence de Voltaire, la direction de V Encyclopédie^ lui propose de traiter dans ce dictionnaire les questions d'économie politique et de musique. Il accepte. Le voilà encyclopédiste et voltairien. 11 ne le sera pas longtemps. Un incident auquel Diderot sera puissamment mêlé va le jeter dans une voie nouvelle.

LE DISCOURS SUR l'iNFLUENGE DES LETTRES ET DES ARTS

Diderot, qui avait publié, en 1746, sous le titre de "| Pensées philosophiques un opuscule condamné à être brûlé | par la main du bourreau, et rempli d'idées neuves, pro- "] fondes et hardies, s'attira une plus grave affaire en faisant t imprimer un livre où se trouvaient des épigrammes, d'ailleurs fort inoffensives, sur quelques personnes bien en cour. Il fut arrêté et conduit au donjon dé Vincennes (24 juillet 1749). Il y resta vingt-huit jours, sans voir personne que le lieutenant de police. Au bout de ce temps, ayant écrit au ministre d'Argenson pour lui demander de le tirer d'une prison « où il était le maître de le faire mourir, mais non pas de le faire vivre », il fut transféré du Donjon dans le Château, où il eut permission de recevoir des visites.

Rousseau avec qui, depuis longtemps, Diderot entretenait des relations cordiales, alla le voir. Il a fait, dans les Confessions^ le récit de cette très importante visite :

« Cette année 1749, l'été fut d'une'chaleur excessive. On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de payer des fiacres, à deux heures après midi j'allois à pied,

DISCOURS SUR l'influence DES LETTRES ET DES ARTS 105

quand j'étais seul, et j'allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route, toujours élagués, à la mode du pays, ne donnoient presque aucune ombre; et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m'étendais par terre n'en pouvant plus. Je m'avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France, et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l'académie de Dijon pour le prix de l'année suivante, Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs,

« A Finstant de cette lecture je vis un autre univers, et je devins un autre homme. Quoique j'aie un souvenir vif de l'impression que j'en reçus, les détails m'en sont échappés depuis que je les ai déposés dans une de mes quatre lettres à M. de Malesherbes.

« Ce que je me rappelle bien distinctement dans cette occasion, c'est qu'arrivant à Vincennes j'étois dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l'aperçut : je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius, écrite au crayon sous un chêne. Il m'exhorta de donner l'essor à mes idées, et de concourir au prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l'effet inévitable de cet instant d'égarement. »

On a fait à ce récit des objections nombreuses : tout d'abord on a remarqué que la question du Mercure est d'octobre, qu'octobre n'est pas l'été et qu'en octobre les chaleurs ne sont pas accablantes; on a comparé ce récit avec celui que Rousseau lui-même a donné de cet incident dans sa deuxième lettre à M. de Malesherbes^ et où il dramatise avec une exagération encore plus évidente les péripéties de son voyage au château de Vincennes.

JEAN- JACQUES ROUSSEAU

« J'allais voir Diderot, alors prisonnier à Vincennes ; j'avais dans ma poche un numéro du Mercure de France^ ^ que je me mis à feuilleter le long du cliemin. Je tombe sur la question de TAcadémie de Dijon, qui a donné lieu à mon premier éerit. Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture : tout à coup je me sens ébloui de mille lumières ; des foules d'idées vives s'y présentent à la fois avec une force et une confusion qui me jeta dans un trouble inexprimable; je sens ma téte prise par un étourdissement semblable à l'ivresse. Une violente palpitation m'oppresse, soulève ma poitrine; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue, et j'y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu'en me relevant, j'aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes, sans avoir sentis que j'en répandais. 0 monsieur ! si j'avais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et senti sous cet arbre, avec quelle force j'aurais exposé tous les abus de nos institutions; avec quelle simplicité j'aurais démontré que l'homme est bon naturellement, et que c'est par ces institutions seules que les hommes deviennent méchants. Tout ce que j'ai pu retenir de ces foules de grandes vérités, qui dans un quart d'heure m'illuminèrent sous cet arbre, a été bien faiblement épars dans les trois principaux de mes écrits, savoir : ce premier discours, celui sur rinégalitéy et le traité de l'éducation, lesquels trois ouvrages sont inséparables et forment ensemble un même tout. Tout le reste a été perdu, et il n'y eut d'écrit sur le lieu môme que la prosopopée de Fabricius. Voilà comment, lorsque j'y pensais le moins, je devins auteur presque malgré moi. »

Cette vesle mouillée de larmes^ cet esprit ébloui de mille

DISCOURS SUR l'influence DES LETTRES ET DES ARTS 107

lumières^ cette mise en scène qui serait à peine admissible s'il s'agissait de Moïse recevant au Sinaï, au milieu des éclairs, les tables de la loi, c'est évidemment de la rhétorique. Quant à Taffirmation « je devins auteur malgré moi », elle est le contraire de la vérité. Avant de composer la prosopopée de Fabricius, Rousseau s'était préparé et exercé au r(Me d'écrivain public. Ses essais en tous genres, comédies, discours en vers, traductions, morceaux en prose, ne valaient rien, mais ils étaient nombreux et révélaient la volonté de devenir auteur. Jean-Jacques en écrivant à M. de Malesherbes a cédé à sa double manie : se glorifier et se poser en victime. A-t-il dit vrai en affirmant que d'emblée il avait pris parti contre les lettres et les arts; ou bien avait-il d'abord pensé à soutenir une thèse favorable aux arts et aux lettres? N'a-t-il changé d'opinion que parce qu'on l'avait averti que le succès n'irait pas vers cette thèse? Cette dernière affirmation qui fait de Jean-Jacques un sophiste, préoccupé non de la vérité mais de la réussite, a été soutenue par Marmontel et adoptée, dans une certaine mesure, par Michelet.

Dans ses Mémoires (au livre VIII), Marmontel met ce récit dans la bouche de Diderot : « Un jour, nous promenant ensemble, Rousseau me dit que l'Académie de Dijon venait de mettre au concours une question intéressante qu'il se proposait de traiter. Cette question était : Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs? « Quel parti prendrez-vous? » lui demandai-je. Il me dit : « Le parti de Vafflrmaiive, — C'est le pont aux ânes, lui dis-je, tous les talents médiocres prendront ce chemin-là, et vous n'y trouverez que des idées communes, au lieu ^que le parti contraire présente à la philosophie et à l'éloquence un champ nou-

JEAN-JAGOUES ROUSSEAU

veau, riche ef fécond. — Vous avez raison, me dil-ii après avoir réiléchi un moment, et je suivrai votre conseil. »

« \insi, dès ce moment, ajouta Marmontel, son rôle et son masque furent décidés. »

Michelet est moins affirmatif et moins dur ; mais il fait, cependant, honneur à Diderot de la décision que finit par prendre Rousseau : Diderot, écrit-il, était encore à Yincennes quand il eut la visite du musicien Rousseau. Rien ne le recommandait : « Diderot, qui Taimait, ne méditait pas moins d'inscrire Rousseau au titre du Grand dictionnaire des sciences^ de lui donner l'honneur d'être un des fondateurs de V Encyclopédie. (Ce qu'il a fait réellement.)

« Mably, dans cette année, avait donné son livre contre la vie moderne, son Éloge de Sparte, Rousseau protégé de Mably pouvait-il ignorer ce livre? Il n'en dit rien mais parle seulement du sujet proposé par l'Académie de Dijon... Les trois récits qu'on a de ce moment par Rousseau, Diderot et Marmontel s'accordent aisément. Rousseau entrevit bien la grande place qu'il allait saisir en attaquant les sciences, et le parti de ses amis. Mais il ne l'eut pas fait sans l'avis généreux du capital ami qui, pour lui, était tout alors, sans l'autorisation de Toracle du temps.

« Grave question pour Diderot? Au jour où il dressait le monument des sciences, allait-il envoyer Rousseau dans le camp opposé? Ne risquait-on pas de voir bientôt un encyclopédiste QxmQxm à^VEncijclopédiet Qui sait? ennemi de Diderot?

« Celui-ci fut très grand. Il conseilla contre lui-même, contre son œuvre et contre son parti. Il conseilla Rousseau pour Rousseau, selon ses tendances, son talent et sa

DISCOURS SUR l'influence DES LETTRES ET DES ARTS 109

destinée, et, quoi qu'il arrivât, il le lança dans l'avenir. »

Diderot, n'en déplaise à l'éloquence de Michelet, n'eut pas à prendre cette peine. Lorsque Rousseau, ayant écrit la prosopopée de Fabricius, arriva au château de Vincennes, son parti était arrêté, ainsi que le révèle cette prosopopée, — emphatique et violente déclamation contre les lettres, les sciences et les arts, dont il donna lecture à Diderot :

... Que signifient ces statues, ces tableaux, ces édifices? Insensés, qu'avez-vous fait?... Ce sont des rhéteurs qui gouvernent, c'est pour enrichir des architectes, des peintres, des statuaires, des histrions que vous avez arrosé de votre sang la Grèce et l'Asie? Romains, hâtezvous de renverser ces amphithéâtres, brisez ces marbres, brûlez ces tableaux I... »

En crayonnant ce morceau de rhétorique, Rousseau ne s'était pas lancé dans l'avenir, il s'était lancé dans le passé, il était revenu à son passé de Genevois, à son enfance, à ses souvenirs delà cité calviniste. Les morts qui sommeillent en chacun de nous s'étaient réveillés en lui.

11 avait entendu la voix de ses ancêtres les calvinistes du seizième siècle qui avaient applaudi à la mutilation des statues d'églises, à la mise en lambeaux des toiles de sainteté, à la destruction des idoles papales ; il s'était retrouvé citoyen de la petite ville sur laquelle planait le génie de Calvin; d'où le luxe était banni, d'où les arts, le théâtre, la poésie, les divertissements étaient exilés, où l'esprit théologique remplaçait l'esprit littéraire, où l'éloquence prenait un tour oratoire et se manifestait sous la forme du sermon moralisateur, et, volontiers, vitupératif. Pour préface à son discours académique, pour prélude au rôle qu'il allait prendre et garder, Rousseau composait une prosopopée à Faccent dévot et

JEAN JACQUES ROUSSEAU

calviniste, flétrissant « l'urbanité si vantée du siècle », les profanateurs « par jurements » du nom du maître de l'univers, les « insulteurs de Dieu par blasphèmes ».

Le discours était, d'ailleurs, une œuvre médiocre, de style boursouflé et laborieux, quelque chose comme une composition d'académicien de province, méditée par un prédicant maussade, suffisant et borné. Il eut, pourtant, ùn succès énorme et que, à distance, on ne s'explique guère. L'idée principale : la malfaisance des lettres et des arts, est un jeu d'esprit sans portée et sans intérêt, un paradoxe de solitaire ignorant, aigri, de janséniste ou de calviniste dominé par des souvenirs de petite ville.

Le procédé d'argumentation employé par Rousseau dans ce premier essai est captieux et puéril. 11 est facile, en l'adoptant, d'établir ou de renverser tout ce qui nous plaît ou nous déplaît. Rien n'étant sans inconvénients il est aisé de prouver que les meilleures choses sont détestables : il suffit de passer sous silence le bien qu'elles renferment et d'insister uniquement sur les maux qu'elles peuvent produire. Prenez, par exemple, le soleil : il est la cause de maladies graves, il incommode, il aveugle, il brûle; il donne la vie à des milliers d'insectes malfaisants; il est par conséquent, dangereux, redoutable. Avec un peu d'ignorance et beaucoup de mauvaise foi, on arrive à prononcer contre lui, en les motivant, des arrêts de flétrissure; et, en forçant la note, on en peut venir à réclamer sa suppression, à la déclarer, tout au moins, désirable. De même pour les arts et les lettres. S'ils contribuent à propager le culte de la beauté et le culte de la vérité, ils peuvent aussi leur être dommageables.

A volonté, en se jouant, un sophiste établira le pour

DISCOURS SUR l'influence DES LETTRES ET DES ARTS 111

et le contre. Mais que prouvent ces misérables jeux de rhéteurs?

Les développements historiques que Rousseau donne à ce thème d'académie provinciale sont d'un enfantillage qui provoque le sourire ou d'une ignorance qui appelle le dédain. Jean- Jacques oppose/ à la corruption d'Athènes et de Rome « la vertu des Scythes » et celle des Perses, « nation singulière chez laquelle on apprenait la vertu, comme chez nous on appuend la science ». Il fait argument d'une prétendue tradition, « passée de l'Egypte en Grèce », et selon laquelle « un Dieu ennemi du repos des hommes est l'inventeur des sciences ». L'oisiveté, remarque l'observateur Jean-Jacques, a été le berceau du savoir, et le savoir produit l'oisiveté! Il flétrit les « déclamateurs qui sapent les fondements de la foi » ; il apostrophe avec colère « les philosophes » et signale « leurs dangereuses rêveries ». Il en veut surtout aux vulgarisateurs « d'avoir indiscrètement brisé la porte des sciences et introduit dans leur sanctuaire une populace indigne DE s'en approcher. » Il termine par cette invocation à la vertu : « 0 vertu, science sublime des âmes simples! Faut-il donc tant de peine et d'appareil pour te connaître? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurS; et ne-suffit-il pas, pour apprendre tes lois, de rentrer en soi même et d'écouter la voix de sa conscience, dans le silence des passions? »

Si de telles banalités, cent fois répétées dans toutes les églises, ne méritent guère de retenir l'attention, le discours couronné par l'académie de Dijon n'en reste pas moins un document curieux pour l'histoire littéraire et morale du Genevois Rousseau. On peut remarquer, en effet, que tout le personnage est dans cette déclamation et qu'elle contient, ou a peu près, les théories qu'il déve-

.lEAN-JACQUES ROUSSEAU

loppera plus tard dans des livres d'une rédaction aussi laborieuse, mais plus habile. 11 y apparaît dévot, dénigrant, et, déjà, dessinant une attitude d'hostilité à Tégard « des philosophes », dont il est provisoirement Fami. Les adversaires de V Encyclopédie à ses débuts, les ennemis de Voltaire et des écrivains voltairiens n'eurent pas grand effort à faire pour découvrir ou pressentir un allié futur dans le pourfendeur des sciences et des lettres ; et ce fut là, sans doute, une des causes du succès de l'emphatique discours. Le paradoxe que Jean-Jacques venait de soutenir est au nombre des thèses qui ne causent aucun effroi dans le monde religieux et dans les classes sociales riches et nobles. C'est un sujet de conversation et d'amusement pour les désœuvrés de salon. Les paradoxes littéraires, ou, plus exactement, illitéraires et antiscientifiques de Rousseau devaient plaire à l'aristocratie du temps de Louis XV, et, de fait, ils lui plurent. Malgré ses affectations d'homme mal élevé, ses bizarreries de demi-fou, ses brusqueries calculées (et dont il s'entendait merveilleusement à tirer parti), ses maussaderies de malade, son arrogance de façade, il restera, à presque toutes les époques de sa vie, le protégé, le subventionné des financiers, des ducs, des marquises, des barons, comme il avait été, de par son apostasie et par ricochet, le pensionné du roi de Sardaigne.

Rousseau comprit tout de suite, en voyant le succès de son discours, qu'il lui serait facile de prendre en France et dans la société parisienne, amie de l'exotisme, un rôle adapté à ses goûts, à ses « infirmités » et à sa vanité. Et sans hésiter il le prit. Délaissant l'emploi de comptable qu'il avait accepté chez le receveur général des finances M. de Francueil, emploi qui lui aurait permis de vivre à l'aise, d'élever ses enfants, de ne pas

DISCOURS SUR l'influence DES LETTRES ET DES ARTS 113

s'engager plus avant dans ce métier de littérateur qu'il flétrissait; et « déterminé, dit-il, à passer dans Tindépendance et la pauvreté le peu de jours qui lui restaient à vivre », il s'applique « à briser les fers de l'opinion », quitte Paris, se donne pour copiste de musique et se prépare à être de plus en plus, en composant des opéras et des livres, un de ces corrupteurs du genre humain que sa vertu intraitable et farouche venait de vitupérer! Il avait pour prendre cette résolution des motifs qu'il nous fait connaître :

« Jeté malgré moi dans le monde sans en avoir le ton, sans être en état de le prendre et de m'y pouvoir assujettir, je m'avisai d'en prendre un à moi qui m'en dispensât. Je me fis cynique et caustique par honte; j'affectai de mépriser la politesse que je ne savois pas pratiquer » .

Rousseau se condamnait par là à une perpétuelle comédie ; il devenait une espèce de sycophante. Ce professeur de morale, dont « Tâpreté prenait l'intrépidité de la vertu », envoyait, cette année môme, sa troisième progéniture aux enfants trouvés. C'est ainsi que cet homme de Plutarque et de Genève illustrait l'appel au devoir qui sert de conclusion à son premier discours.

Ces envois successifs de petits êtres à l'hospice n'avaient point passé inaperçus, bien que Rousseau prétende le contraire. Thérèse recevait des visites et il est vraisemblable que trois grossesses n'échappent pas aux regards ; la mère de Thérèse (Rousseau nous l'apprend) avait mis Mme Dupin au courant des envois à l'hôpital; Jean-Jacques en parla à Mme d'Epinay; il « s'en était ouvert au médecin Thierry qui soigna Thérèse dans une de ses couches où elle se trouva fort mal » ; la sagefemme, Mme Gouin, était naturellement renseignée; Mme de Francueil Tétait aussi; Mme de Chenonceaux

114 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

probablement. Rousseau nous avertit dans les Confes' sions^ qu'il avait trouvé ces expéditions à Thospice si bonnes, si sensées, si légitimes que, « s'il ne s'en était;; pas vanté ouvertement^ ce fut par égard pour la mère », f mais qu'il avait prévenu Diderot et Grimm, et, 'dans la suite, Mme de Luxembourg. Dans ces conditions croire au (( secret » c'était se montrer plus que naïf. Quel mal y avait-il, au surplus, à publier des agissements que leur auteur proclamait si « bons », si « sensés », si « légitimes? » Rousseau, néanmoins, mène grand tapage autour de cette divulgation et la flétrit de toute l'énergie de son âme vertueuse. |

Il est vrai que ce lui est une occasion d'accuser Grimm| qu'il déteste, de décrier Diderot dont il a cessé d être | l'ami et de faire, à nouveau, et pour la centième fois, ! son apologie, une apologie enveloppée, selon sa méthode,* dans la médisance d'autrui :

(( Je suis sûr de la discrétion de Mme Dupin et de l'amitié^ de Mme de Chenonceaux ; je l'étois de celle de Mme dei Francueil, qui d'ailleurs mourut longtemps avant que^ mon secret fût ébruité. Jamais il n'a pu l'être que par] les gens mêmes à qui je l'avais confié, et ne l'a été en \ effet qu'après ma rupture avec eux. Par ce seul fait ils 5: sont jugés : sans vouloir me disculper du blâme que je| mérite, j'aime mieux en être chargé que de celui que mé- 1 rite leur méchanceté. Ma faute est grande, mais c'est ^ une erreur : j'ai négligé mes devoirs, mais le désir de nuire n'est pas entré dans mon cœur, et les entrailles de père ne sauroient parler bien puissamment pour des^ enfants qu'on n'a jamais vus : mais trahir la confiance | de l'amitié, violer le plus saint de tous les pactes, publier les secrets versés dans notre sein, déshonorer à plaisir | l'ami qu'on a trompé, et qui nous respecte encore enl

DISCOURS SUR l'influence DES LETTRES ET DES ARTS 115

nous quittant, ce ne sont pas là des fautes, ce sont des bassesses d'âme et des noirceurs. »

Le scandale du monde est ce qui fait Foffense.

Et ce n'est pas pécher que pécher en silence !

Rousseau, « déshonoré » par la divulgation d'un acte qu'il avait commis à trois reprises, et qu il se préparait à commettre deux fois encore, reprend son apostolat contre les lettres, les arts et les sciences et répond, par des dissertations morales, à un monsieur Gautier de Nancy qui avait attaqué le discours couronné; il répond également au roi Stanislas qui avait mis son nom à une réfutation dont le jésuite Messony était, en très grande partie, l'auteur; à un M. Bordes (de Lyon) qui avait cru devoir polémiquer aussi, et, enfin, à un anonyme de Dijon.

La réplique de Rousseau à M. Gautier est rude et presque brutale. Gautier ayant posé cette question : « Est-ce parce qu'on cultive les belles-lettres, les sciences et les arts, qu'on n'a plus de vertu? » Jean-Jacques répond : « Pour cela précisément. » Gautier ayant écrit : « Si l'on était impoli, rustique, ignorant, goth, vandale, serait-on digne des éloges de l'auteur du discours ?» — « Pourquoi non? » réplique Rousseau. Tout lecrit du Genevois est de ce style hargneux et de ce ton suffisant.

Jean-Jacques parle d'autre sorte au roi de Pologne. S'adressant à un personnage royal, qui a eu pour collaborateur un jésuite, Rousseau insiste sur l'irréligion de la science et prodigue le blâme « au philosophe qui se flatte de pénétrer les secrets de Dieu et ose associer sa prétendue sagesse à la sagesse éternelle. » Il remarque que « la savante Grèce était pleine d'athées, tandis que jamais barbare n'avait mis en doute l'existence de Dieu » ; il affirme « que même aujourd'hui il n'y a dans toute l'Asie qu'un seul peuple lettré et que plus de la moitié

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

de ce peuple est athée, et que c'est la seule nation de l'Asie où rathéïsme soit connu. » Ce genre de réfutation ne devait pas irriter le roi Stanislas et son jésuite.

En un autre passage il fait de la sublimité de l'Evangile un éloge qu'il reproduira, sans presque en changer les termes, dans la profession de foi du Vicaire savoyard: (( Divin livre, le seul nécessaire à un chrétien^ et le plus utile de tous à quiconque même ne l'est pas ; il n'a besoin que d'être médité pour porter dans l'âme Tamour de son auteur (?) et la volonté d'accomplir ses préceptes. Jamais^ la vertu n'a parlé un si doux langage; jamais la plus profonde sagesse ne s'est exprimée avec tant d'énergie et de simplicité. On n'en quitte point la lecture sans sei sentir meilleur qu'auparavant. »

Ces phrases de sermon Rousseau les avait entendues bien des fois, lors de son séjour à Genève. Elles lui reviennent; il les réédite, il les reproduira à satiété. Elles ne devaient pas le desservir auprès du roi de Pologne. Celui-ci ne pouvait pas non plus faire un accueil rébarbatif à l'apologie — bien singulière en un pareil discours — d'un « grand prince » — c'était une allusion à l'ex-roi de Pologne lui-mêmC; — favorisant les arts et les lettres :

« Il y a en Europe un grand prince, et ce qui est bien plus, un vertueux citoyen qui, dans la patrie qu'il a adoptée, et qu il rend heureuse, vient de former plusieurs institutions en faveur des lettres. Il a fait en cela une chosB très digne de sa sagesse et de sa vertu. Quand il est question d'établissements politiques c est le temps et le lieu qui décident tout. Il faut pour leurs propres intérêts que les princes favorisent toujours les sciences et les arts ; et, dans l'état présent des choses, il faut encore

i DISCOURS SUR l'influence DES LETTRES ET DES ARTS 117 qu'ils les favorisent aujourd'hui pour l'intérêt même des I peuples. »

I Donner une pareille conclusion à une diatribe contre '$ les sciences, les lettres et les arts, est-ce flagornerie calf culéé ou inconscience?

Il y a à signaler encore dans cette réponse au très V catholique roi Stanislas deux lignes ou Rousseau met, M au point de vue moral, l'a hypocrite » et protestant l Cromwel au-dessous de Cartouche.

La réponse à M. Borde, dont Jean-Jacques était > « l'obligé » et l'ami, reprend le ton cassant de la réplique i au professeur Gautier. Rousseau y renouvelle ses outrages r aux philosophes et à la philosophie. Bordes ayant écrit : ti « Les philosophes étaient des hommes; s'ils se sont r trompés, doit-on s'en étonner? » Jean-Jacques répond : » « C'est quand ils ne se tromperont plus, qu'il faudra s'en { étonner.» Bordes écrit : « Plaignons les philosophes, t profitons de leurs fautes, et corrigeons-nous. » Rousseau ; réplique : « Oui, corrigeons-nous et ne philosophons plus I » Ces plates insolences alternent avec des niaisej ries de ce genre : « Les premiers hommes furent très ignorants, comment oserait-on dire qu'ils étaient corrompus dans des temps où les sources de la corruption n'étaient pas encore ouvertes? » Et le tout finit par ce modeste aveu : « Je ne crains pas de combattre seul, dans mon siècle, les maximes odieuses qui ne tendent qu'à détruire et avilir la vertu », en ne faisant pas dériver du luxe l'infinité des maux!

Dans son beau livre sur Rousseau M. Louis Ducros, '. doyen de la faculté des lettres d'Aix, a remarqué que, . lorsque, pour réfuter ses contradicteurs, Jean- Jacques est 1 forcé d'abandonner le ton prédicant, il devient a un disputailleur pointilleux et un insupportable avocassier. »

JEAN-JACQUES ROUSSEAU MUSICIEN ET FAVORI DE LA COUR DE LOUIS XV. — LE « DEVIN DU VILLAGE ))

Rousseau sortit à son avantage de cette vaine polémique. Son discours « prend par-dessus les nues», écrivait Diderot. Rousseau avait eu un roi pour contradicteur, ce qui le flattait et le servait ; il s'était aguerri à la controverse, et, en même temps qu'il s'était rendu favorable les ennemis des philosophes, il avait su garder l'amitié de quelques-uns des encyclopédistes. Diderot, officieux par nature, cordial et bon, se chargea de faire imprimer l'œuvre de son ami et la prôna un peu partout. Grimm fît chorus. Rousseau prit conscience de son mérite et comprit tout de suite « l'avantage qu'il en pourrait tirer pour assurer son existence. » Il jugea très finement qu'un copiste de musique de quelque célébrité « ne manquerait pas vraisemblablement de travail. » Avec son instinct genevois des affaires, il devina que la renommée est une bonne et lucrative enseigne. Il était heureux. Le cœur de sa Thérèse « était celui d'un ange. » Leur attachement croissait avec leur intimité et ils sentaient davantage, de jour en jour, combien ils étaient faits l'un pour l'autre.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU MUSICIEN

Au renom littéraire il ajouta la singularité du costume et de l'attitude. Se singulariser est un moyen de réclame qui réussit partout. Rousseau connut ce moyen et ne cessa de le mettre en pratique. Il réforma son costume : « Je quittai la dorure et les bas blancs, je pris une perruque ronde ; je posai l'épée ; je vendis ma montre, en me disant, avec une joie incroyable : je n'aurai plus besoin de savoir l'heure qu'il est. » Un peu de folie se mêle à ces poses. Il arbore, sans y avoir droit, le titre de <c citoyen de Genève », et se félicite d'attirer l'attention par son « extérieur et quelques mots heureux (?) » Quelques années plus tard il se déguisera en Arménien.

Sa dissertation contre les lettres et les arts, ses diatribes contre le luxe ne lui nuisent pas dans les salons et les milieux riches et lettrés. Au contraire. Il étonne, il amuse, il apporte un nouveau sujet de conversation. Devant cet étranger, musicien sans notoriété, pseudoinventeur d'un système de notation condamné par l'Académie, auteur de quelques-essais d'opéras repoussés partout et sévèrement jugés par les maîtres, s'ouvrira le théâtre de la Cour et il obtiendra argent et applaudissements dans l'entourage de Louis XV : « Le Devin du village^ écrit-il, acheva de me mettre à la mode, et, bientôt, il n'y eut pas d'homme plus recherché que moi dans Paris. » .

Ses amis Diderot et Grimm, dont il a tant médit, l'aidaient de tout leur pouvoir; Mme d'Epinay, qu'il a si vilainement calomniée, le recommandait à Duclos, « historiographe de France, l'un des quarante de l'Académie française et de celle des Belles-Lettres. » C'est à Duclos, dont l'influence était considérable en tout ce qui intéressait les menus plaisirs du roi et de la cour, que le citoyen de Genève dut de voir paraître son Devin à

.)i:an-jacq(jes Rousseau

l'opéra. « Souffrez, monsieur, écrit Jean-Jacques, en lui dédiant son œuvre, que votre nom soit à la tète de cet ouvrage qui, sans vous, n'eût point vu le jour. «

Le succès du Deoin est d'autant plus étonnant que Rousseau avait contre lui l'hostilité de Rameau. Ce grand musicien regardait Jean-Jacques comme un amateur ignorant. Malgré l'opposition de l'un des maîtres glorieux de la musique européenne, le Demn du villarje fut joué à la Cour.

Quelle est la valeur de ce petit ouvrage? Jean-Jacques en parle comme s'il s'agissait de la septième merveille du monde. Il déborde d'enthousiasme pour lui-même en racontant son triomphe :

« Ma pièce étoit dans un genre absolument neuf, auquel les oreilles n'étoient point accoutumées. Tous ceux qui l'entendirent en étoient enchantés, au point que, dès le lendemain, dans toutes les sociétés, on ne parloit d'autre chose. M. de Cury, intendant des menus, qui avoit assisté à la répétition, demanda l'ouvrage pour être donné à la Cour.

« Quand tout fut prêt et le jour fixé pour la représentation, l'on me proposa le voyage de Fontainebleau, pour voir au moins la dernière répétition. J'en fus plus content que je ne m'y étois attendu. L'orchestre étoit nombreux, composé de ceux de l'Opéra et de la musique du roi. Jelyotte faisoit Colin ; Mlle Fel, Colette ; Cuvilier, le devin ; les chœurs étoient ceux de l'Opéra. Je dis peu de chose : c'étoit Jelyotte qui avoit tout dirigé ; je ne voulus pas contrôler ce qu'il avoit fait. »

Le grand jour de la représentation arrive. Le récitqu'en fait Rousseau décèle une amusante vanité d'aiiteur :

« J'allai m'établir dans la loge oii me conduisit M. de

JEAN-JACQUES ROUSSEAU MUSICIEN

Cury, et qui étoit la sienne ; c'éloit une grande loge sur le théâtre, vis-à-vis une petite loge plus élevée, où se plaça le roi avec Mme de Pompadour. Environné de dames, et seul d'homme sur le devant de la loge, je ne pouvois douter qu'on m'eût mis là précisément pour être en vue. Soit effet de la présence du maître, soit naturelle disposition des cœurs, je n'aperçus rien que d'obligeant et d'honnête dans* la curiosité dont j'étais l'objet.

« La pièce fut très mal jouée quant aux acteurs, mais bien chantée et bien exécutée quant à la musique. Dès la première scène, qui véritablement est d'une naïveté touchante, j'entendis s'élever dans les loges un murmure de surprise et d'applaudissements jusqu'alors inouï dans ce genre de pièces. A la scène des deux petites bonnes gens, cet effet fut à son comble. J'entendois autour de moi un chuchotement de femmes qui me sembloient belles comme des anges, et qui s'entre-disoient à demi-voix : t< Cela est charmant, cela est ravissant ; il n'y a pas là un son qui ne parle au cœur. » Le plaisir de donner de l'émotion à tant d'aimables personnes m'émut moimême jusqu'aux larmes, et je ne les pus contenir au premier duo, en remarquant que je n'étais pas seul à pleurer. J'eus un moment de retour sur moi-même en me rappelant le concert de M. de Treitorens. Cette réminis- 'cence eut l'e^'et de l'esclave qui tenait la couronne sur la tête des triomphateurs ; mais elle fut courte, et je me livrai bientôt pleinement et sans distraction au plaisir de savourer ma gloire. Je suis pourtant sûr qu'en ce moment la volupté du sexe y entrait beaucoup plus que la vanité d'auteur ; et, sûrement, s'il n'y eût eu là que des hommes, je n'aurais pas été dévoré, comme je tétais sans cesse, du désir de recueillir^ de mes lèvres^ les délicieuses

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

larmes que je faisais couler. J'ai vu des pièces exciter de plus vifs transports d'admiration ; mais jamais une ivresse aussi pleine, anssi douce, aussi touchante, régner dans tout un spectacle, et surtout à la Cour^ un jour de première représentation. Ceux qui ont vu celle-là doivent s'en souvenir, car V effet en fut unique. »

Quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre. Rousseau en prend beaucoup, il en prend même trop, au dire d'un de ses contemporains, homme d'infiniment d'esprit et très bon connaisseur en musique, le président de Brosses, qui apprécie en ces termes le Devin du village : « C'est une petite misère villageoise, qui est jolie et agréable la première fois quand on ne la sait pas ; quand on la sait, ce n'est plus qu'un « tampons » et un pont neuf. Il n'y a point d'étoffe la-dedans. »

Jean-Jacques devait avoir les larmes facilement jaillissantes pour s'attendrir comme il le fit à ce duo :

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