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cher. Les lettres du prince, qui lui valent dé temps en temps do fort belles réponses, respirent la simplicité, le goût et le respect des sentiments naturels, une conception assez élevée do la vie, une philosophie douce, pas très-hardie ni trèssubtile, maissuffisante^ une bonté qui va jusqu'à Thumanité. Par-ci par-là, il y a des naïvetés germaniques qui font sourire; en somme, cependant, l'impression que laisse cette correspondance est excellente. Vers la fin, elle se particularise davantage; le philosophe se montre plus expansif; le prince, plus familier. A cet échange de pensées, à ce commerce intime et prolongé, les cœurs se sont ouverts; ce n'est pas encore Tamitié, mais cen est déjà la plus honorable et la plus touchante préface.
Obtenir la confiance de Rousseau n'était pas chose facile. Quant à la conserver, aucun de ses amis n'y a complètement réussi. Ceux qui, dans son cœur, ont résisté le plus longtemps aux soupçons et aux chimères, sont assurément milord Maréchal, madame de Verdelin, Deleyre et Moultou. Georges, Keith, maréchal d'Kcosse, est une des figures les plus vivantes el les plus originales du dix-huitième siècle. Il mériterait une élude spéciale. Son biographe, après nous Tavoir montré prenant part au soulèvement jacobite de 1715, puis condamné à mort et obligé de quitter sa terre natale, aurait à le suivre dans ses aventureuses pérégrinations, et surtout dans ses affectueux rapports avec Frédéric II, sous les ordres duquel, ainsi que son frère, il servit et.se distingua. Cette lâche, qui tentera sans doute quelqu'un de nos jeunes et savants littérateurs, ne saurait être la nôtre; le but de ce travail ne s'accommoderait guère d'une digression si étendue cl son unité en souffrirait trop.
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Nous nous bornerons à rappeler brièvement dans quelles circonstances il connat Jean-Jacques et se lia avec lui. Chargé dans sa vieillesse par Frédéric II du gouvernement de Neucliâlel, territoire placé, à cette époque, sous le protectorat et la domination de la Prusse, il reçut unjour la visite de Rousseau qui, à Motiors-Travers, se trouvait être un do ses administrés. Leurs deux misanthropies, leurs deux sauvageries, au lieu de se repousser, se convinrent. Une affection bizarre dans la forme, mais très-réelle, très-vive au fond, et qui fait penser à celle de madame Du Deffand pour Horace Walpole, naquit et s'établit entre eux. Milord Maréchal appelait le philosophe son fils; et il eût bien désire que celui-ci se laissât traiter en conséquence, sur Ui même pied que ses trois garçons Ibrahim, Stefan, Molcho et que sa fille chérie, Emel- Ulla. Sa grande préoccupation était d'assurer l'existence du solitaire errant, de lui procurer quelque peu de bienêtre et la sécurité. Il le pressait et tourmentait constamment à ce sujet ; sa tendresse était ingénieuse à gudtiplier, à .varier les manières d'offrir; il rencontrait souvent des tours d'une extrême délicatesse.
« Mon bon ami. écrivait-il un jour, si vous n'étiez plus sauvage que les sauvages du Canada, il y aurait remède. Parmi eux, si j'avais tué plus de gibier que je ne pourrais manger ni emporter, je dirais au premier passant : « Tiens, voilà du gibier, » il l'emporterait; mais Ji-aq-Jacques le laisserait. Ainsi j'ai raison de dire qu]il est trop sauvage. »
Et, lorsque, à force d'instances, il fut parvenu à le déterminer à accepter une petite pension réversible en partie sur la tête de Thérèse, il se hâtait de lui dire, afin de le tranquilliser cl de le remercier :
« Il n'y a que vous peul-Atro qui ayez le cœur assez l)on et nssez scn-
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sible pour comprendre le plaisir que tous m^avez fait et la peine d'où TOUS m'ayez tiré en tous laissant persuader d'agréer mes offres ; je ne puis vous exprimer combien je suis sensible à ce procédé, ni coDibien je suis flatté de la distinction et préférence que vous donnez à mon amitié. A cette heure que vous êtes un bon enfant et obéissant à votre père, je veux vous consulter pour savoir comment régler nos afbires. »
Cette lettre |;)ortait comme suscription : à mon fUs Jean- Jacques^ le bon enfant. Et la suivante commence par ces paroles : « Que je suis content de moo bon fils! » Hélas! ce contentement ne devait pas durer I Les relations de Rousseau avec milord Maréchal s'altérèrent après raffaire de David Hume ; George Keith ayant risqué quelques observations à Tadresse de son soupçonneux et irascible ami, celui-ci s'en offensa et ne sut point lui cacher sa mauvaise humeur. Le vieux soldat, ne voulant pas s'engager dans des contestations qui le fatiguaient et l'attristaient, cessa entièrement d'écrire à son fils d'adoption; mais jusqu'à la fin de sa vie il s'occupa de lui avec une sollicitude particulière.
« Ma dernière espérance n'est pas éteinte, tant que madame de Yerdelin veut bien s'intéresser à moi. J'ai la con-* viction la plus intime que, si je puis encore attendre quelque liberté et quelque tranquillité sur la terre, c^est à elle que je les devrai. » L'aimable femme dont Rousseau parlait en ces termes d'une cordialité émue, dans une lettre à Coindet, vers la fin de 1769, à l'heure où le désespoir l'envahissant chaque jour davantage n'accordait plus à son mal que de courtes et insuflisantes trêves, — madame de Verdelin, méritait celte pleine vi suprême confiance. Douce, discrète, spirituelle sans éclat et sans malice, mais non sans finesse, pieuse et point superstitieuse, elle céda un instant aux surprises de la passion ; promptement redevenue maîtresse
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d'elle-même, elle voua le reste de son existence à ses devoirs de mère, aux soins que réclamaient la santé chétive de ses trois filles et leur éducation.
Madame de Verdelin était-elle jolie? Je Tignore. On aimerait à le savoir. Dans sa longue et abondante correspondance avec le philosophe et en quelque sorte au second plan, on voit commencer, s'interrompre, se poursuivre un petit roman de cœur auquel il ne manque qu'un dénoûmenl heureux. Le héros de ce roman est un assez médiocre personnage, Margency. Plus ou moins lié d'abord avec le monde des Encyclopédistes, il papillonna autour de madame d'Épinay, s'aperçut à temps que la place était prise, et se rabattit sur madame de Verdelin alors mariée, qui eut la faiblesse de s'attacher sérieusement à lui. La dévotion ne tarda pas à devenir pour elle une rivale plus redoutable que ne l'avait été l'amie de Grimm. Margency, probablement touché de la grâce, passa de la tendresse à une froideur gladale, puis s'éloigna et disparut.
On ne le vit reparaître et quitter le faubourg Saint- Jacques où il s'était retiré, qu'après la mort de M. de Verdelin. Il proposa à la veuve, jeune encore et très-respectablement riche, de l'épouser; mais madame de Verdelin avait été blessée au cœur par son abandon. Quoique simple et même humble, elle avait Fàme haute, et, tout en pardonnant, ne put se résoudre à oublier. Margency, d'ailleurs, ne sejnble avoir rien fait qui fût de natore à la désarmer ou à la fléchir.
En ce qui touche Rousseau, Tattentive et généreuse vigilance de madame de Verdelin ne s'attiédit, ne se ralentit jamais. Au nlfilieu des agitations et des vicissitudes de sa
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carrière, Tancien ermite de Monlmorency reçut bien des marques, bien des preuves de l'affectueux souvenir que lui conservait sa voisine^ Lors d'un voyage qu'elle fit aux eaux de Bourbonnc, elle alla le visiter à Motiers-Travers. Ce fut aussi madame de Verdelin' (et elle s'en repentit amèrement plus lard) qui détermina Jean-Jacques à se fier aux caresses do Hume et à raccompagner en Angleterre.
Dans les lettres de cette charmante personne, il n'y a pas trace d'apprêt littéraire; elle est même dénuée du talent d'écrire; ce n'est ni une Lespinasse^ ni une Du Deffand; mais l'égalité de son âme communique à sa correspondance je n(3 sais quel attrait irrésistible à la longue. A ne juger que par les témoignages directs et personnels, on est tenté (le regretter qu'au lieu de s'éprendre follement de madame (IHoudetot Rousseau n'ait pas aimé la douce châtelaine de Sois y.
Madame de Verdelin était faite pour le emii-jour et non pour l'obscurité. Elle serait digne qu'un Sainte-Beuve, l'ajoutant à sa belle galerie de portraits, ravivât sa" physionomie un peu effacée, et nous la rendit avec son, calme et honnête sourire, son air agréablement sensé, son expression ferme et sereine, miroir p'une âme pure.
C'est précisément à l'un des maîtres de la critique moderne, à M. Sainte-Beuve lui-même,que nous allons demander de peindre en quelques mois et de caractériser Deleyre. Nous n'aurons, pour cela, qu'à choisir une ou deux pages dans l'étude qu'il a élé amené à lui consacrer, en s'occupant de Ducis^
* Madame de Verdelin passail ordinairement l'été ù Soisy, près de Montmorency.
2 Voir \c Constitutionnel des 2 et 0 mars 1863.
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« Deleyre, nous dit réminent écrivain, ami de Jean-Jacques Rousseau qui l'estimait plus qu'il ne l'a témoigné dans ses Confessions^ et qui ne cessa de le recevoir jusque la fin de sa vie ; Deleyre, dont le nom ne se rencontre qu'incidemment dans les Mémoires des contemporains, était un de ces hommes secondaires du xviii* siècle, qui offrent bien de l'intérêt à qui les observe de près. C'est un de ces hommes comme il y en a eu de tout temps, qui n'ont pas assez de force pour être auteui's, mais qui valent mieux que la plupart des auteurs. Il avait été engagé parmi les Jésuites dans sa jeunesse et avait eu sa période de tendresse et de rêverie religieuse: il ne s'en guérit jamais entièrement. Non qu'il eût conservé aucune croyance : on nous assure même qu'il était le plus dénué des hommes à cet égard; mais il en avait gardé comme le vague besoin, et il en sentait le vide...
« Pour bien le définir, je dirai que s'il y avait au xviii* siècle les femmes de J fan-Jacques, tant celles de la noblesse que de la bourgeoisie, —les Boufflers, les d'Houdetot, les d'Epinay, les La Tour-Franqueville, plus tard madame Roland, — qui étaient plus ou moins d'après la Julie ou la Sophie de l'Emile, il y eut aussi les hommes à la suite de Rousseau, les âmes tendres, timides, malades, atteintes déjà de ce que nous avons depuis appelé la mélancolie de René et d'Obermann. Deleyre était une de ces àmes-là, une âme sensible, inquiète, dépaysée, déclassée, tirée du cloître où elle n avait pu rester, et souffrant dans la société d'oii il lui tardait toujours de s'enfuir, une de ces organisations ébranlées comme il ne s'en trouve pas sous celte forme au xvii* siècle, et conune il devait s'en rencontrer beaucoup au commencement du nôtre ; il allait avoir son expression, mais imparfaite et insuffisante encore, dans les liêveries d'un promeneur solitaire ou dans les Confessions. C'était un athée vertueux, un 31. de Wolmnr, mais qui n'avait pas tout à fait la force de l'être et qui se dévorait lui-même. Il unissait en lui bien des contrastes ; il guerroyait à mort, en zélateur ardent, contre la superstition et tout ce qu'elle engendre; tautum Relligio potuit suadere malorum, et il était l'auteur de la célèbre romance sentimentale : Je Vai planté y je Vai vu 7iaitre, dont Rousseau a fait la musique...
tf Aucun grand homme, aucun grand esprit ou talent, si singulier ou original qu'il semble, n'est seul de son espèce. Jean-Jacques Rousseau n'était pas le seul, au xvin* siècle, de cette forme d'humeur, de sensibilité el détalent. Deleyre, né en 1726 et de quatorze ans plusj'euneque lui, lé suivait d'assez près en tout ; il n'était pas seulement le plus passionné de ses disciples, c'était en quelque sorte un Rousseau en second, un Rous-
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seau utïaibli, non affadi, nullement copiste, bien naturel, bies sincère, — j'allais dire plus sincère quelquefois que Tautre. t
II est impossible dé mieux saisir, de traduire u^ec plus d'exactitude et de irivacité le genre de sensation, d'impression, que produisent les lettres de Deleyre à Jean-Jacques. Je me garderai d'insister davantage sur un sujet si magistralement traité. Le lecteur est maintenant informé et pa^ faitement au courant; il n'a plus qu'à contrôler, à vérifier par lui-même.
Rien ne prouve plus irrécusablement l'étendue des esprits supérieurs, leur largeur de compréhension et, par conséquent, la portée de leur rayonnement, que T extrême diversité et la contrariété apparente de leurs relations. Ainsi Rousseau que nous venons de voir si étroitement lié avec Deleyre, l'athée sentimental, ne Tétait pas moins avec le vertiîeux et libéral ministre protestant, Paul Moultou. Il avait en cette loyale et ardente nature une confiance qui, souvent troublée par des accès de misanthropie, a persisté néanmoins, en quelque sorte, au delà du tombeau, et s'est marquée par des actes déciiïifs entrés aujourd'hui définitivement dans l'his* loire littéraire. En effet, personne n'ignore que, deux raojs avant la mort de Jean-Jacques, Moultou reçut des mains de celui-ci le manuscrit des Confessions et d'autres papiers encore parmi lesquels se trouvaient les Dialogues. Ce fut Pierre Moultou, son fils, qui, en 1789, publia les six derniers livres des Confessions.
Par quels liens intellectuels et moraux^ par quelle «om« munion de sentiments, d'idées, le jeune ministre genevois se rattachait-il à Tillustre rénovateur politique, social et religieux? C'est là ce qu'il nous, importe avant tout de savoir^
INTKODUCriON. xlvu
de déterpmiQer avec la plus grande netteté. J'étonnerai peulclre le public français en lui disant que cet examen, fort simple et fort innocent en soi, est beaucoup moins facile et exige infiniment plus de précautions qu'on ne se l'imaginerait à Paris. Nous sommes ici en présence de susceptibilités honorables sans doute, mais qu'en vérité Ton a peine à comprendre au dix-neuvième siècle, et qui sont assez délicates à expliquer.
Je m'empresse de déclarer que ces susceptibilités ne sont aucunement le fait de la respectable et intelligente famille du fidèle ami de Rousseau. M. Georges Streckeisen l'a bien montré en publiant, il y a bientôt trois ans, le volume des Œuvres inédites^eX ceux qui ont eu l'honneur d'approcher, qui ont le plaisir de connaître l'aimable et digne madame Streckeisen-Moultou, sont, plus que d'autres, à même de rendre témoignage de son dévouement éclairé à la mémoire de Jean- Jacques. Ce n'est certes pas elle qui songerait à rougir des rapports de son arrière-grand-père avec le solitaire de l'Ermitage et le proscrit de Motiers-Travers, non plus que de sa liaison franchement avouée avec le patriarche de Ferney. Mais tout le monde autour des éditeurs genevois n'a pas, par malheur, la même fermeté de jugement ni le même libéralisme de vues. Il est probable, trop probable, hélas ! que la seule annonce de la présente publication excilera des in* quiétudes, provoquera des craintes chez quelques personnes d'une piété sincère, mais timorée et volontiers ombrageuse*
Les lettrés de Moultou à Rousseau, je l'affirme sans hésitation, ne justifient nullement ces craintes et me paraissent tout à fait propres à dissiper ces inquiétudes préma4.urées«
* Œuvres el correêpondance inédites de Jean- Jacques Rousseau. — Ghci Michel Lévy.
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Elles atlestent — puisque c'est là le point scabreux — que Paul Mouliou ne s'est jamais écarté des conditions essentielles de la foi chrétienne, n'a jamais dérogé à ses prescriptions fondamcniales. Quoique Jean-Jacques, dans le singulier accès de terreur qu'il éprouva durant l'impression de VÊmile, lui eût envoyé et expressément confié le manuscrit du Vicaire savoyard^ le théologien genevois était loin d'en accepter, d'en professer les doctrines.
« Votre religion naturelle, écrivait-il à Rousseau le 15 mars i 762, n est pas autre chose que le christianisme bien entendu ; toute la différence, c est que vous prouvez ce que TÉvangile nous enseigne par autorité. Vous ne différez donc du vrai chrétien, qu'en ce qu'il croit tenir du ciel même ce (|ue vous reconnaissez ne devoir qu'aux lumières de votre raison. Par conséquent, un chrétic^n raisonnable qui croirait pourtant à tous les miracles de Jésus-Christ ne vous refuserait pas le titre de chrétien. Qui pense comme Jéms-Ckrist est son disciple. Vous seriez donc bientôt d'accord, et, sans vous foicer à recevoir les preuves qui affermissent sa foi, il prolilerait avec grand plaisir des raisonnements sur lesquels vous appuyez la vôtre. Mais ce chrétien éclairéy mon cher concitoyen, ce chrétien philosophe, n'est pas le peuple ; celui-ci ne croit le christianisme que parce quil croit aux miracles sur lesquels il est fondé, et ta religion cesserait bientôt d'être pour lui la plus raisonnable, la plus auguste des religions, si elle cessait d'être la plus merveilleuse. Ces miracles donc, ces prophéties qui lui feraient tant de tort dans notre esprit, si quelque chose pouvait lui en faire, sont le seul point d'appui du peuple ; si vous les lui ôtez, il ne lui reste plus que des piliers flottants; il ne sait que croire. Voilà pourquoi je crains que votre ouvrage ne soit dangereux à Genève (quoiqu'il soit très-bon pour l*aris), c'est que notre religion u'est ici que la religion naturelle confirmée par des miracles, seule raison du peuple, en fait de religion, »
Après une pareille letlre, ce serait, à ce qu'il me semble, pousser à l'excès la mauvaise volonté et l'esprit de prévention, que de contester à Moultou la pureté, la solidité de son christianisme. Malgré la déférence et l'enthousiasme que lui
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inspire le grand écrivain dont il est l'admirateur, il se sépare de lui très-explicitement, très-positivement, sur la question du miracle. Il regarde le surnaturel comme la b^se de la religion, donc il est chrétien et non rationaliste. Est-ce à dire que son orthodoxie soit étroite, intolérante, voisine du bigotisme? Assurément non ; et, de même que nous aurions tort de vouloir faire Moultou plus libre penseur qu'il ne rétait, nous manquerions également aux devoirs de la probité inlellectuelle, en ne signalant pas le caraclère libéral et, dans un certain sens, progressif, de ses convictions religieuses. C'est évidemment par là qu'il se rattachait à Rousseau. On aura remarqué dans la lettre précédente des traits significatifs qui laissent apercevoir, ou du moins soupçonner, quels horizons nouveaux embrassait la pensée du hardi ministre protestant. Ce mot, par exemple-, qui pense comme Jésus-Christ est son disciple^ admirable de générosité, d'élévation, d'humaine ferveur, élargit singulièrement le cercle des croyances permises, des opinions religieuses individuelles parmi les communions chrétiennes.
Notons aussi le curieux passage relatif à la foi au miracle qui, nécessaire à Genève, Test moins k Paris. Partirons-nous de là pour conclure que Moultou était un déiste, un philosophe? Ce serait se jeter dans l'excès contraire et commettre une erreur tout aussi considérable. Ce que l'on peut légitimement affirmer, c'est que, sans en avoir peut-être parfaitement conscience, il inclinait vers cette belle et noble forme de la piété qui a trouvé sa plus haute expression dans le vénérable et célèbre Channing.
Il ne reste rien ou presque rien du livre sur les origines du^chrislianisme auquel Moultou a longtemps travaillé et
L IiNTRODLCTIOiN.
dont Voltaire lui parle quelquefois avec intérêt dans ses ettres encore inédiles. Je ne me hasarderai point à conjecturer ce qu'aurait été cet ouvrage. Toutefois, je ne puis me défendre de penser qu'il eût été le point de départ, au sein du protestantisme, d'une évolution sérieuse et salutaire, d'un mouvement en avant dans Tinterprétalion des Ecrilurcb. En ébauchant cette entreprise, Moullou jetait les fondements de l'œuvre que, grâce aux progrès de la science, grâce aussi aux tendances libérales qui se manifestent dans quelques parties de l'Église réformée, des hommes comme MM. Colani, Albert Révillc, Coquerel fils sont en train d'^accomplir courageusement et de mener à bien.
La correspondance de Paul Moultou avec Jean-Jacques roule principalement sur les différends qui, à plusieurs reprises, s'élevèrent entre l'illustre Genevois et ses concitoyens. Le jeune ministre prit chaudement le parti et les intérêts de son maître; il fut l'âme de la fraction assez considérable qui, au nom de la tolérance et de l'équité, protesta en faveur de Rousseau. Nous laisserons de côté, nous abandonnerons à Toubli qu'elles méritent, ces interminables querelles qui, devant la postérité littéraire, n'auront d'autre excuse que d'avoir été Toccasion des Lettres écrites de la Montagne. Il vaut mieux consacrer les dernières lignes de cette Étude à l'examen d'une question qui n'est pas sans importance, et rechercher avec M. Ernest Naville*, quelle est la véritable nationalité de Jean- Jacques Rousseau.
Rousseau a le caractère genevois, cela est incontestable. 11 a eu beau s'enfuir de Genève, dès l'âge de seize ans, n'y re-
^ Voir le substantiel et consciencieux article qu'il a consacré dans la BidliO' thèque universelle^ avril-mai 1862, aux Œuvres inédites de Jean-Jacques Rousseau.
INTRODUCTIOiN. u
venir que rarement et fréquenter les Encyclopédistes, les Saint- Lambert, les Diderot, sa cite natale Tavait marqué d*tfnè empreinte qui ne put jamais s'effacer. Il porta dans le déisme l'esprit sérieux, précis et sévère de la Réforme ; et il lui donna ainsi, dans notre pays, des chances de durée, une consistance et une dignité que ne lui aurait certes pas conférées la perpétuelle et dénigrante ironie de Voltaire. Je ne nie pas la foi déiste de ce dernier; elle était, je crois,^ chez lui, Irès-sinccre ; mais il y mêlait tant de sarcasmes, de pilaisanteries irrévérentes, de choquantes bouffonneries, que sa conception restant sirictement philosophique et rationnelle, devait demeurer sans action bienfaisante sur révolution religieuse de riiun^anilé.
C'est Rousseau qui, avec ses habitudes genevoises et calvinistes de conviction ardente, a, si Ton veut bien souffrir cette expression, solidilié et corsé le déisme français trop léger, Irop fluide, trop volatil avant lui. Mais si Téléraent genevois, très-reconnaissableet très-distinct à l'origine, qu'il a réussi à nous faire accepter, ne doit être ni passé sous silence, ni systématiquement diminué, il faut avouer qu'il s'est insensiblement perdu dans le génie de la France, comme un fleuve dans l'océan. L'esprit français en ses belles et lumineuses parties a fort heureusement réagi sur Jean-Jacques ; et, pour ne parler ici que de la forme de ses écrits, son style a toutes les qualités, toutes les ressources, toutes les nuances, toutes les richesses de la langue française. Ne fût-ce qu'à ce titre, il est des nôtres.
N'appuyons pas davantage sur ces contestations toujours un peu vaines. Un si grand homme ii'appartient en réalité, ni à telle ville, ni à telle nation. C'est bien légitimement que