TRONCHIN
!•• novembre 1766.
J'ai reçu, mon respectable ami, vos lettres 'avec l'empressement qui précède et qui suit tout ce qui vient de vous, et
* Théodore Tronchin, médecin célèbre, né à Genève en 1709, mort en 1781, élève de Boerhaave; exerça dans Amsterdam, à Genève et se fixa enfin i Paris, où il popularisa l'inoculation.
* Ces lettres de Rousseau ne sont pas connues.
avec le plaisir qui accompagne tout ce qui est bien. Je voudrais pouvoir vous répondre du même effet sur notre ami *, mais (jue peut-on attendre d'un homme qui est presque toujours en contradiction avec lui-même, et dont le cœur a toujours été la dupe de Tesprit. Son état moral a été dès sa plus tendre enfance si peu naturel et si altéré, que son être actuel fait un tout artificiel qui ne ressemble à rien. De tous les hommes qui Co-existent, celui qu'il connaît le moins, c'est lui-même. Tous les rapports de lui aux autres hommes et des autres hommes à lui sont dérangés. 11 a voulu plus de bonheur qu'il n en pouvait prétendre; l'excès de ses prétentions l'a conduit insensiblement à cette injustice que les lois ne condamnent pas, mais que la raison désapprouve. Il n'a pas enlevé le blé de son voisin, il n'a pas pris son bœuf ou sa vache, mais il a fait d'iautres rapines, pour se donner une réputation et une supériorité que l'homme sage méprise, parce qu'elle est toujours trop chère. Peut-être n'a-til pas été assez déUcat sur le choix des moyens. Les louanges et les cajoleries de ses admirateurs ont achevé ce que ses prétentions immodérées avaient commencé, et croyant en être le maître, il est devenu l'esclave de ses admirateurs, son bonheur a dépendu d'eux. Ce fondement trompeur y a laissé des vides immenses, il s'est accoutumé aux louanges, et à quoi ne s'accoutume-t-on pas. Si l'habitude leur a fait perdre un prix imaginaire, c'est que la vanité en fait l'estimation et qu'elle même compte ensuite pour rien ce qu'elle s'approprie, et pour trop ce qu'on lui refuse ; d'où il arrive enfin, que les injures de La Beaumelle font plus de peine que les acclamations du parterre n'ont jamais fait de plaisir. Et qu'en rcsulle-t-il? la crainte de la mort (car on en tremble), n'empêche pas qu'on ne se plaigne de la vie, et ne sachant
* Voltaire.
à qui s'en prendre, on se plaint de la Providence, quand on devrait n'être mécontent que de soi-même. — Que les hommes sont injustes, mon cher Rousseau, et qu'ils sont à plaindre ; après tous les changements arrivés à leur état naturel, le bonheur n'est plus fait pour eux. Je lève mes épaules en les plaignant de les voir courir à perdre haleine, après une ombre qui les fuit, et c'est le Dieu qui les a faits qui a tort. Non, il n'a pas tort, car je suis content, et si je le suis, d'autres peuvent Têtre. J'ai des enfants qui le seront, si je puis faire encore quelques pas avec eux. Ils n'auront point besoin des arts qui endorment le cœur malade, mais qui ne le guérissent pas ; leur perfection prouve l'excès de la maladie, il n'aurait point fallu de luth à Saûl s'il se fut bien porté. A juger du futur par le passé, notre ami se roidira contre vos raisons. Lorsqu'il eut fait son poëme^ je le conjurai de le brûler; je partis pour Paris, nos amis communs se réunirent pour obtenir la même grâce, tout ce qu'on put gagner sur lui ftjt de l'adoucir ; vous verrez la différence en comparant le second poëme au premier. Notre ami de Gauffecourt a été témoin de la scène, à ce qu'on m'a dit depuis J'espère pourtant qu'il* lira votre belle lettre* avec attention; si elle ne piroduit aucun effet, c'est qu'à soixante ans on ne guérit guère des maux qui commencent à dix-huit. On l'a gâté, on eu gâtera bien d'autres. Plaignez-le, et conservons-nous. Je n'ai |)as perdu un instant depuis notre dernière conversation, pensez-vous toujours de mêmel Je me flatte que le cardinal de La Rochefoucauld m'accordera ce que son prédécesseur m'avait promis. Je vous embrasse tendrement, mon respectable ami, votre amitié fait une des grandes douceurs de ma vie .
* Le poëmc de la Religion naturelle qui parut en 1756 et qui fut réimprimé i'ort peu de temps après, avec celui sur le Désastre de JJsbonnet sous le titre (le la Loi naturelle,
* Voltaire.
^ La lettre de Rousseau a Voltaire, du 18 auùt 1756.
J'ai été bien sensible, mon cher monsieur, à la marque de souvenir que vous m'avez donnée ^ Je ne dis pas que vous me la deviez ; je dois beaucoup et on ne me doit rien, mais j'imagine que si mes sentiments pour vous méritent quelque retour, vous êtes trop juste pour le leur refuser. J'ai lu votre ouvrage, mon cher monsieur, avec d'autant plus de plaisir, que j'ai toujours pensé comme vous sur la nature et sur les effets de la comédie. Si sur cet article je ne me suis pas exprimé comme vous, c'est que sur aucun article je ne puis m'exprimer comme vous, bien que sur presque tous je voudrais m'exprimer de même. Je dis sur presque tous, parce que menant dans ma patrie la vie la plus retirée, sans sortir (le mon confessionnal je la connais mieux que personne. Cette patrie, mon bon ami, n'est pas ce que vous imaginez. Par un effet de cette loi générale qui fait que tout dégénère, ces amusements publics et ces cercles dont Tinstitution paraît si bonne, sont une source de distraction, de perte de temps, et de dissipation, qui passent les bornes honnêtes d'un amusement nécessaire, et qui nuisent sensiblement à l'éducation domestique. L'état des choses rend pourtant celte éducation plus nécessaire à la cité que l'éducation publique. Celle-ci n'est plus qu'un être de raison dans une ville où les arts donnent à chaque citoyen un objet qui lui est personnel, un objet qui l'occupe tout entier, et qui, par la nature des choses, devient son objet principal. Ne nous y trompons pas, ce qui convenait aux républiques grecques, ne convient plus à la nôtre. Dans celles-là, les arts et les métiers étaient indignes du citoyen; l'artiste ne pouvait pas être citoyen, chez nous tous les citoyens ou presque tous sont artistes. L'éducation
* Rousseau avait envoyé au docteur Tronchin sa î^ettre à d'Alembert sur les Spectacles.
publique dispensait dans celles-là de rédiication particulière, ou pour mieux dire, il n'y avait point d'éducation particulière. Tout se réduisait à la «gymnastique et aux exercices qui avaient quelque rapport à la guerre. Chez nous il ne peut plus y avoir d'éducation publique, elle serait incompatible avec les arts et les métiers ; sur le pied où les choses sont, Genève mourrait de fahn. Nous voilà donc réduits ou à ne donner à nos enfants aucune espèce d'éducation , ce qu'à Dieu ne plaise, ou à leur donner une éducation domestique, et c'est à quoi il faut songer. Par la multiplication des amusements publics et des cercles, les pères se trouvent séparés de leurs enfants, ce sont les mères qui me l'ont dit et qui me le répètent tous les jours. Les enfants séparés de leurs pères n'ont plus de frein, car à quoi se réduit la puissance maternelle? et les mères aussi ont leurs amusements et leurs cercles. Qu'en résulte-t-il ? que les enfants laissés à euxmêmes, pendant les heures qui devraient être destinées à l'éducalion domestique, encouragés par l'exemple de leurs pères qui jouent, boivent et fument depuis quatre heures jusqu'à huit, souvent même plus tard, se livrent à toutes leurs passions naissantes, et couvrent de l'ombre de la nuit les habitudes déréglées, souvent même criminelles, que les pères seuls peuvent réprimer. De là vient ce goût pour l'indépendance, et cette licence que vous ne voyez pas, mon bon ami, et dont il parait que vous n'avez pas même Tidée. Oh I que vous changeriez de ton si vous voyiez tout ce que je vois, et si de sages pasteurs vous disaient comme ils me le disent tous les jours, que les mœurs de notre peuple dépérissent à vue d'oeil. Genève ne ressemble pas plus à Sparte que les gantelets d'un athlète ne ressemblent aux gants blancs d'une fille de l'Opéra. Je ne suis d'aucun parti, je n*Y mets aucune passion ; je suis avec mes enfants, tandis qu'on joue, qu'on boit et qu'on fume aux cercles, parce que je crois que le bon
exemple vaut mieux (pie toutes les leçons, et je joins les bonnes leçons au bon exemple. J'en ferai de bons citoyens, ou tontes les règles de vraisemblance sont fausses ; ils n'auront pourtant point de cercles, je vous en réponds, ils craindront Dieu, et ils m'aimeront.
Je vous embrasse, mon cher monsieur, la liberté avec laquelle je vous parle vaut mieux que les compliments que d'autres vous font^
Soit, mon cher monsieur, que vous ayez voulu me communiquer la relation d'une maladie qui vous a paru singuHère, ou que votre intention ait été de me procurer une occasion de faire du bien, je ne suis pas encore assez honnête homme, et je n'aime pas assez mon art, pour que ma bienfaisance ou ma curiosité l'emportent sur le plaisir que j'ai de recevoir de vos nouvelles. Si vous en aviez autant, mon cher monsieur, à m'en donner, j'en recevrais plus souvent. Mais dites-moi, comment se fait-il, ou plutôt comment se peut-il faire que l'ami de l'humanité ne le soit presque plus des hommes? Le tout qui n'est pourtant que Tenscmble des parties, peut-il devoir à ses parties une valeur qu'elles n'ont pas? On n'aimera jamais une bande de voleurs dont chacun mérite la corde. Je soupçonne, mon cher monsieur, que votre indifférence, je me sers du nom le plus doux, tient à deux causes, au point du globe où vous vous trouvez, et à votre mauvaise santé, car j'estime que nos principes sont les mêmes, mais je me porte bien, et je suis ici; l'humeur aqueuse de mon
* La réponse de Rousseau à celte leUre est du *27 novembre 1758. ^ Cette lettre est une réponse à une lettre de Rousseau qui n'est pas connue et dans laquelic il parait avoir consulté Tronchin sur ses infirmités.
œii et son cristallin transmettent à l'organe immédiat de ma vue les rayons tels qu'ils sont; ils ne reçoivent dans ce trajet aucune teinte qui les altère ; je vis avec des hommes vertueux que j'estime et que j'aime, et c'est pourquoi je suis heureux. Ce n'est point aux biens que je n'ai pas et à la gloire que je méprise, que je dois mon bonheur, ce n'est qu'à l'estime et à Tamitié des honnêtes gens que j'en suis redevable, parce que je dois à Tune et à l'autre le désir au moins de m'en rendre digne. Ce désir me ramène sans cesse à mes devoirs, et me fait trouver dans le même objet le motif et la récompense. Je vois et je vois toujours plus que le plus grand bonheur est attaché à la plus grande vertu, et pour comble de satisfaction, j'ai un fils qui n'a que dix-sept ans et qui le voit aussi. Je ne suis donc plus heureux que vous que parce que je me porte bien, et que vous n'êtes pas ici. Que n'y êtesvous, mon bon ami, et quç ne puis-je au moins adoucir vos maux, si je ne puis les guérir.
J'aurais besoin He plus de détails pour juger de l'accident de la gencive que vous soupçonnez cancéreux ; toujours estil sûr qu'il faut commencer par ôter la dent; en facilitant par ce moyen l' exfoliation de l'alvéole, le mal qui parait effrayant se dissipera peut-être. C'est à la nature à guérir les maux, et à Fart à ôter les obstacles. Celui qui a fait notre corps l'a doué de tout ce qui est nécessaire pour qu'il se conserve quand il est sain, et pour qu'il se rétablisse quand il est malade. Oh I que celte machine est admirable I Que Yaucanson ou Julien Le Roy nous disent si l'art humain peut l'imiter, et que ceux qui mettent le hasard au-dessuâ de l'art en rougissent ! Je vous embrasse, mon cher ami.
Vous voulez donc absolument que je m'explique, mon cher monsieur; puisque vous le voulez, je m'expliquerai. Vous que j'aime, vous qui éliez fait pour aimer et pour être aimé, vous vous êles insensiblement détaché de tous vos amis, de celui même que vous regretterez sans cesse^ et qui manque bien plus à votre cœur qu*à vos écrits *. C était votre Aristarque^ il était sévère etjudiciettx, vous ne lavez plus et vous nen voulez plus^. Ai-je besoin d'un autre argument pour vous prouver que je n'ai pas tort? Mais cet ami, me répondez- vous, avait des défauts; je vous demanderai à mon tour s'il en est un parfait dans ce monde, si vous, qui vous en plaignez, croyez Têlre, si moi, qui vous écris, le suis ou le serai? Ohl mon ami, il n'y a qu'un élre parfait, et tous les autres ont des défauts absolus ou relatifs. Encore si vous aviez pu remplir le vide qu'il a fait dans votre cœur, mais je sais que vous ne Tavez pas rempli, et puisque vous ne le voulez pas^ vous ne le remphrez jamais. Vous je regretterez pourtant, c'est vous qui le dites, si vous le jugiez indigne de votre amitié, le diriez-vous? Quel qu'il soit, vous avez été son juge et sa partie ; s'il en appelait à un autre tribunal , ne pourrait-i] pas se défendre, est-il bien sûr que le jugement que vous en portez serait confirmé ? Et quoique vous aimiez mieux vivre parmi des Français que de venir à Genève^ ce sont encore vos expressions, que voulez-vous que j'en pense, moi qui vous ai dit que j'ai le bonheur d'y vivre avec des hommes vertueux , et tels que l'on n'en voit nulle part de meilleurs. Je ne vous ai pas dit, il est vrai, qu'ils fussent parfaits, et comment le seraient-ils? Ils ne peuvent pas l'être, ils sont
' La lettre de Rousseau qui provoqua celle-ci n'est pas connue. ^ 11 est probablement ici question de Diderot.
' Les passages soulignés sont tirés par Tronchin, de la lettre même de Rousseau, à laquelle il répond.
"lO LETTRES DE TRONCHÎN
nés petils ot faibles, ils mourront faibles et petits. Cette patrie pourtant où je vis avec eux , parait à vos yeux si peu estimable que loin de vous en rapprocher^ vous voudriez fuir plus loin encore^ pour en être plus éloigné. Ne vous restaitil quà la pleurer^ mon bon ami , lorsqu'en parlant d'un pays voisin vous ne pûtes vous empêcher de dire : Hélas! il est sur la route du mien ! Cette seule ligne valait une ode à sa louange, et il n'y a qu'un an que vous pensiez ainsi. Qu'est-il arrivé depuis ce temps-là? Je n'en suis pas sorti, et je pense que je ne me fais aucune illusion ; notre patrie est cette année ce qu'elle était l'année passée, et si elle u'a rien gagné, au moins n'a-t-elle rien perdu. Aujourd'hui comme alors, les citoyens les plus distingués sont ceux qui méritent le mieux de l'être. La vertu y jouit de tous ses avantages, la voix do peuple est celle de Dieu, du moins l'est-elle plus qu'ailleurs. Un magistrat sage, un clergé qui l'est aussi, une académie qui ne néglige rien de tout ce qui peut servir à l'éducation privée, un tribunal des mœurs qui veille à tout ce qui peut lés maintenir, une police entin aussi' exacte qu'elle peut l'être, fait que nous plaignons ceux qui vivent à Montmorency, où, faute de tout ce que nous avons ici, un citoyen peut craindre un autre citoyen , et manquer tout à la fois, dans le besoin , et de la protection des lois, et de la défense de soi-même. Si mon style vous parait dur, ou si les choses que je vous dis le sont , je vous dirai , mon cher ami , ce que les quakers disaient au roi Jacques : accorde-nous la liberté que tu prends pour toi-même, et je n'en serai pas moins votre véritable ami.
Je ne me rappelle pas mot pour mot ce que je vous disais , mon cher monsieur, dans ma dernière lettre, mais je suis
bien sûr que je ne vous ai rien dit de malhonnête ou de dur *. 1.' esprit qui Ta dictée est le même qui dicte celle-ci ; j'espère qu*il sera toujours le même tant que je me porterai bien , car qui sait mieux que moi qu'il dépend de Tétat du corps, souvent sans qu'il s\n aperçoive. J'en ai fait quelquefois Texpérience en moi-même, et mon état m'a mis à même de la faire très-fréquemment dans les autres. Je la fais avec vous, mon bon ami , quand vous me dites « que ma manière de procéder ne ressemble pas mal à celle dont on use dans Tinterrogatoire des infortunés qu'on défère à Tinquisition, » quand vous me parlez « de délateurs secrets qui vous accusent et des mémoires sur lesquels je vous juge sans vous entendre, » moi qui ne vous ai jamais rien dit et qui n'ai jamais rien pensé que d'honnête et de tendre à votre égard, moi qui n'ai jamais ouï de délateurs secrets , ni vu de mémoires à votre charge, moi qui voudrais adoucir vos maux et partager avec vous l'innocence et la douceur de ma vie, moi qui ai fait tout ce qui était en mon pouvoir, et qui suis prêt de le faire encore, pour vous attirer dans votre patrie et pour y passer avec vous des jours calmes et sereins, moi enfin qui ne fais de cas que de la vertu et des hommes vertueux. Oh ! mon cher ami, vous avez blessé mon âme et mon âme n'avait pas mérité la plus petite plaie, mais que dis-je, la plaie que vous lui avez faite n'est qu'une preuve dosa faiblesse; vous n'êtes pas coupable, mais je suis trop sensible, et je devrais ne le pas être, puisque je me porte bien , et que je n'ai rien à me reprocher. Si vous .vous portiez aussi bien, mon bon ami, l'encre dont vous vous servez serait moins noire, les malveillants que vous supposez disparaîtraient, vous ne vous reprocheriez point les éloges que vous avez donnés à votre patrie, vous n'imagi-
* On voit par le commencement de celle lettre que ilous>e.iu avait pris la précéiiente en mauvaise part.
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neriez point qu'elle n'en est pas digne, vous ne vous feriez pas une si triste idée de ses mœurs , vous ne penseriez pas à fuir, pour en perdre le souvenir, vous n'aimeriez pas mieux vivre parmi les Français quavec vos concitoyens , vous sau~ riez qu'ils préfèrent encore un homme vertueux à tous les beaux esprits du monde, et vous vous diriez à vous-même que je ne suis point fait pour honorer votre patrie, et qu'elle n*est pas faite pour que vous la pleuriez. Les citoyens qu'elle renferme dans son sein ne ^ont pas des hommes parfaits ; mais où en trouve-t-on, vous et moi le sommes-nous, mon bon ami , et pouvons-nous espérer de Têtre? je dis plus, si nous l'étions, pourrions-nous espérer de l'être toujours ? Une fièvre tierce mal guérie, le plus petit dérangement de l'organe qui sert à la sécrétion de la bile, la plus légère altération de notre cerveau , ne peut-elle pas ébranler l'édifice de notre sagesse et nous rendre dans un instant plus petits et plus faibles que ceux dont nous plaignons la faiblesse et la petitesse? La plus profonde humilité est le seul état qui convient à l'homme. Les héros sont des fous ou des forcenés. Les philosophes extravaguent. Les beaux esprits me font pitié. 11 n'y a d'homme respectable que celui qui est pénétré de sa petitesse et de la grandeur de Dieu. Tâchons de l'être, mon bon ami, et conduisons-nous de façon que nous puissions attendre la mort sans la désirer ni la craindre.
LETTRE DE NECKER A i.-i. ROUSSEAU. 333