XII MADAME DE YERDELIN
ces transports hors de son cercle de société, et il semble (|ue Buffon n'était guère propre a en exciter du tout : il était trop na!uraliste et trop cru; il imposait, il n'attachait pas. L'élément féminin lui manquait. Il n'y sacrifiait qu'au physique et n'y mettait pas le nuage qu'on aime. Cependant il eut une adoratrice, une admiratrice, toute de sentiment, madame Necker.
Mais Rousseau, — - comme la Fontaine au siècle précédent, — il profita pour tous; il eut le bon lot, et, au milieu de toutes ses bouderies et de ses rebuffades, il en sut certainement jouir. C'était un coquet de sentiment. Quoiqu il ait eu, comme la Fontaine, le tort de préférer dans le particulier les Jeannetons aux Climènes^ il savait ce que valent les Climènes, et il les rechercha, il les convoita sans cesse ; il se frottait à elles, sauf à s'y brûler. Elles le lui rendirent, a Le plus aimable de tous lés hommes et le plus aimé I » c'est ce qu'on lui disait parlant à lui, et il le justifiait pleinement en ses bons jours. Aimable, il Tétait à ses heures; aimé, il le fut de tout temps. Que de femmes, dont les noms resteront attachés au sien, il émut, il enflamma par ses seuls écrits 1 Que de protectrices ou d'amies il intéressa et affectionna passionnément à sa destinée, les Luxembourg, les Boufflers, les d'Épinay, — et dans la bourgeoisie, les La Tour-Franqueville et bien d'autres, ferventes, fidèles, ignorées, — des jeunes filles comme la future madame Roland, tout un monde de Claires et de Julies I Mais c'est là mon sujet précisément, et j'y reviendrai.
Après Jean-Jacques, son héritier prochain et le plus direct, Bernardin de Saint-Pierre, excita quelque chose des mêmes amours ; au lendemain de Paul et Virgmie^ il fut obligé de
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se défendre de ce débordement d'enthousiasme qui envahissait sa solitude. Cette vogue, cette faveur, tant attendue, lui venait enfin, mais elle avait perdu de sa grâce. Il était trop tard pour lui; le soleil se couchait. — Depuis lors, soit que rélément féminin ou femmelin ( comme Ta nommé un censeur austère) ait augmenté et redoublé chez les auteurs, soit que les femmes, de plus en plus appelées à Tinitiation littéraire, aient répondu de plus en plus vivement, chaque écrivain célèbre a eu son cortège nombreux de femmes; et si Ton retranche même ce qui est de la mode, de Tengouement, ce qui ne signifie rien en soi, puisque telle femme qui se jetait à la tête de lord Byron, de Chateaubriand ou de Lamartine, à leur moment, se serait jetée en d'autres temps à la tète d'un autre, il reste bien des physionomies particulières, distinctes, bien des figures non méconnaissables dont Tentourage et Taccompagnement aideraient à définir le génie propre de récrivain et du poète ; car on n'aime si bien un auteur et on ne le préfère si décidément à tous, que parce qu'on s'apparente par quelque côté avec lui.
Certes, Tenthousiasme de Bettine pour Goethe n'est pas un enthousiasme banal : il s'harmonise avec l'imagination, avec la haute fantaisie et le sens naturaliste du grand poëte de Weimar. Règle générale : il y a un certain air de famille entre l'admiratrice et l'admiré.
Byron, tant discuté, tant attaqué et noirci de son vivant, et en réalité le plus grand des génies lyriques, reçut à Ravenne, en 1821, une de ces lettres de déclaration vraie et simple, qui le vengeait de tant d'ineptes itisultes. Je ne sais rien de mieux fait, en vérité, pour définir comme je l'entends l'espèce de sentiment auquel je m'applique ici, un sentiment