‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemisChapitre 7 sur 50 · XII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XII INTRODUCTION

ment envers un ancien ami, lui ont interdit d^articuler nettement, nous ne craindrons pas de le dire. En contribuant a éloigner Rousseau de madame d*Épinay et à détacher celle-ci de son protégé, Diderot excité, aiguillonné parGrimm, obéit, h son insu peut-être, mais obéit assurément à un mobile honteux, la jalousie.

Il faut souvent compter avec ce bas et vilain sentiment, lorsqu^on porte dans l'étude de l'histoire littéraire un ferme discernement, une pénétration judicieuse, et que, animé d'un vif désir de rigoureuse exactitude, on ne s'arrête point aux belles apparences delà surface. Beaucoup de paroles et d'actions blâmables ne peuvent s'expliquer chez les gens de lettres que par celte disposition envieuse qui est le plus enraciné, le plus attristant et le moins pardonnable de leurs vices. Malheur à celui d'entre eux qui, guidé par une juste notion de sa dignité, soutenu par la conscience de sa force, tente de se produire directement, de s'élever par lui-même à la célébrité, sans entrer dans ce vulgaire et rapetissant commerce de la camaraderie où le talent, pour désarmer la médiocrité furieuse des succès qu'il remporte, se voit contraint envers elle à des complaisances infinies, à des transactions déplorables !

Chose bizarre et pourtant d'une vérité frappante, qui se passe et s*accomplit chaque jour sous nos yeux, c'est en vivant seul, en luttant seul, que l'écrivain se crée de nombreux, de mortels ennemis. Personne ne se réjouit de son triomphe, parce que personne n'y est intéressé. On sait que n'ayant rien emprunté, il n'a. rien à rendre; on le regarde comme une sorte de non-valeur, et l'on trouve bientôt qu'il occupe indûment sa place au soleil, et qu'il est pour la foule affai/ée et

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nécessiteuse des ardélions, un embarras, un obstacle impa-^ lientant, un danger.

Diderot, j'en conviens, n'était point un homme médiocre; mais, hélas ! il n'y a pas que la médiocrité qui soit jalouse. Le fougueux encyclopédiste sentait chez son ami une puissance latente qui Fintriguait, Tinquiétait et reflrayait;.il ne pouvait non plus se dissimuler quelle influence le commensal de madame d'Épinay était appelé à exercer sur la foule. Quoique Rousseau, à cette époque, n'eût encore publié que ses deux premiers Discours^ tendus, déclamatoires, sophistiques et qui me paraissent les plus faibles productions sorties de sa plume, le souffle nouveau qui échauflàit cette prose nerveuse avait excité une grande émotion, éveillé d'unanimes espérances. On attendait beaucoup de ce hardi débutant. Diderot essaya d'abord de l'embrigader au service de la philosophie matérialiste alors régnante. S'il eût mis une fois la main sur cet homme timide comme un enfant, incapable de résister à une domination amicale, docile, par moments, jusqu'à la pusillanimité, c'en était fait du génie de Rousseau ; la France aurait perdu l'un de ses plus grands écrivains.

Jean- Jacques fût devenu tout simplement Fun des obscurs et laborieux manœuvres de FEncyclopédie. Il serait à présent un peu plus connu que Naigeon ou Suard, un peu moins que 'abbé Morellet. Il est certain (et Rousseau là-dessus ne déraisonne pas) que Diderot le vit avec déplaisir se fixer à F Ermitage et qu'il ne recula devant aucun moyen pour le faire revenir à Paris. En m'exprimant ainsi, je ne me sers point de termes trop forts; car c'était vraiment ne reculer devant aucun moyen, que d'oser reprocher à Jean-Jacques d'avoir emmené à la campagne la mère de Thérèse Levasseur, au risque d'à-

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bréger l'existence de. cette vieille feiame*. L'imputation était odieuse, absurde et de la plus complète mauvaise foi.

Lorsqu'il fut évident pour Diderot que, malgré ses allusions blessantes, ses artifices et ses demi-menaces, Rousseau ne quitterait pas sa retraite, le dépit le rendit clairvoyant ; il comprit que cette force mystérieuse encore, mais qu'il devinait immense, allait lui glisser entre les doigts, échapper à son despotisme et probablement se tourner contre lui, contre ses associés, contre ses idées. 11 prévit que ce dangereux dissident, déjà entouré et, en quelque façon, sollicité par la faveur publique, serait un redoutable adversaire pour les doctrines sensualistes, et qu'il frapperait les philosophes d'un coup doublement funeste, en ruinant leurs systèmes et en rejetant leur personnalité dans l'ombre, rien que par le rayonnement de son nom. Après qu'il eiit poussé jusqu'au bout son expérience, et dès que, sur ce chapitre, il ne conserva plus le- moindre espoir, Diderot se joignit décidément à Grimm et, renonçant à rallier Rousseau, chercha sans plus d'hésitation à lui fermer toutes les voies, à le réduire à l'impuissance absolue.

L'avenir, en déjouant les calculs de l'amant de mademoiselle Voland, a justifié ses prévisions. L'œuvre du solitaire si rudement persécuté subsiste respectable, admirable et intacte dans ses principales parties. La Profession de foi du Vicaire savoyard a fait rentrer dans la poussière et dans l'oubli V Homme-plante^ V Homme-machine^ le Militaire-phi*losophe^ V Antiquité détSoilée^ la Lettre sur les aveugles et le Système de la nature; la Nouvelle-Héloise a facilement triomphé du Sopha et des Bijoux indiscrets; et l'Encyclopédie elle-même (si l'on en excepte le Discours préliminaire^ mor*

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cea« réellement remarquable, quoique trop vaille), qui la lit maintenant,, qui la parcourt, qui seulement la connaît? Elle dort, elle moisit au fond de quelques vieux châteaux do province, tandis que les livres de Rousseau, sans cesse réimprimés, réédités, continuent .d'instruire, de passionner, de moraliser la foule.

Finissons-en jivec ce douloureux épisode : selon moi, le véritable tort de Jean-Jacques fut, non pas de quitter l'Ermitage, comme le lui ont reproché quelques-uns de ses contemporains, mais d'abord d'y aller et ensuite de n'en sortir que pour se remettre presque aussitôt sous la tutelle et quasi dans la dépendance des Luxembourg. Nous touchons au point faible, à l'infirmité incurable de cette nature énergique, virile, émancipée sous tant de rapports; et ce point faible, nous apporterons à le signaler autant de franchise que nous en avons mis à combattre, à dissiper les préventions aux^ quelles l'éloquent philosophe nous a paru être injustement en butte.

Rousseau ne connut jamais les douceurs du chez soi, la liberté du foyer, la sécurité domestique; il n'eut jamais un petit coin bien à lui ; une maison si modeste fût-elle. A peu près constamment il vécut chez les autres ou par les autres, et (personne ne l'ignore) c'est en une demeure étrangère qu'il a terminé sa vie. On me dira qu'il était pauvre, que ses ouvrages, qui enrichirent les libraires, lui procurèrent trèspeu de ressources. Je ne vois pas que cette pauvreté ait été excessive ; elle n'atteignait que médiocrement un homme frugal par tempérament et par habitude, simple dans ses goûts, n'ayant aucun désir, aucune recherche d'élégance, haïssant même le superflu et le luxe; accoutumé et attaché

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