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J. M. Charcot. (1825-1893)

Dans la chambre d’hôtel silencieuse et vide où vient de me jeter l’express qui m’amène à Paris pour la funèbre cérémonie, j’évoque l’image de mon vieux maître, de l’ami tant vénéré qui n’est plus !

Autour de moi les souvenirs se pressent : ils m’environnent : ils se substituent peu à peu au banal et froid décor qui m’entoure et voici que tout à coup je revois, dans cet immense hospice de la Salpêtrière, le modeste cabinet de travail tendu de rouge et lambrissé de noir avec sa large et unique fenêtre donnant sur la cour, ses photographies, ses gravures, ses dessins se rattachant à l’histoire de l’hystérie dans l’art, où, pour la première fois, voilà bientôt treize ans, m’est apparu Charcot.

Doucement et sans bruit, la porte a glissé, s’est ouverte. Petit, le buste légèrement incliné en avant, comme écrasé par la tête, énorme, un peu enfoncée dans les épaules; l’œil sombre, noyé dans l’ombre portée par la forte saillie des arcades sourcilières; les tempes rasées, les longs cheveux, argentés déjà, rejetés en arrière et débordant en bas le chapeau dont il restait invariablement couvert, la lèvre supérieure plissée en un imperceptible rictus, un peu hautaine et dédaigneuse, la volonté partout inscrite en rides profondes sur ce masque olympien, immuable en apparence, impénétrable et dominateur, Charcot se révélait à moi, avec sa belle figure pâle, presque sacerdotale, comme la plus puissante incarnation du penseur et du travailleur. Tout, dans son aspect froid, taciturne, dans sa placidité sereine, disait le chercheur.

En entrant, il allait s’asseoir dans le fauteuil de cuir vert devant sa table de travail : à côté de lui, on amenait le malade : un cercle se faisait autour d’eux : l’interrogatoire commençait. La voix basse, un peu sourde, a une douceur singulière qui contraste avec ce que la figure a de rude : la parole brève scande les mots, détachant en relief ceux au sens desquels il attache une plus grande impor-

tance : il parle peu, écoutant le malade, sachant entendre patiemment ses longues digressions pour en tirer une note, un document, le ramenant doucement au sujet à l’aide d’un mot, d’une question, tandis que sous les lourdes paupières soulevées, les yeux maintenant brillants, aigus, profonds, fixent le malade avec une force de pénétration extraordinaire.

Longtemps encore, je reverrai dans mon esprit ce mâle visage, glacial, dur, et qui pourtant savait sourire....

Ce service où je venais d’entrer comme élève et qui ne devait être que quelques mois plus tard consacré officiellement comme centre d’enseignement des maladies nerveuses, était comme organisation, unique en Europe. On peut dire qu’il y avait là toute une Ecole avec ses laboratoires, son musée, ses ateliers de dessin, de sculpture, de photographie, ses salles de recherches et d’études, ses cabinets d’électrothérapie, d’ophtalmologie, tout un personnel dévoué, rompu depuis longtemps à sa tâche, avec un noyau, grossissant sans cesse, d’élèves fidèles et laborieux formés depuis longtemps autour du maître, prêts à poursuivre l’œuvre commune, toute une armée de travailleurs qui s’étaient attachés à lui, que son prestige et sa puissante main tenaient groupés.

La section d’anatomie pathologique était dirigée par Féré, absorbé presque toutes les matinées par ses travaux à l’amphithéâtre ou au musée et qui n’apparaissait guère dans le service que pour venir présenter les pièces intéressantes que son infatigable activité de chercheur avait trouvées.

Les observations des malades étaient recueillies avec le plus grand soin par les élèves sous la direction du chef de clinique M. Ballet et de l’interne M. Marie, devenus maintenant des maîtres, mais qui ne dédaignaient pas de nous guider de leurs conseils, et nous prodiguaient libéralement les précieux enseignements, fruit de leur expérience scientifique. Chaque malade du service avait ainsi son histoire et lorsqu’un épisode nouveau survenait, on le consignait à la suite du passé pathologique déjà connu : ainsi se poursuivait fructueusement l’odyssée quelquefois longue des sujets en traitement dans l’hospice. Les malades de son service ne lui suffisant plus, il avait créé une consultation externe où se pressait une foule de malheureux envoyés ou venus spontanément de tous les coins du monde. Là aussi, était scrupuleusement relatée l’histoire pathologique de tous ceux qu’avait attirée la grande autorité de Charcot ; grâce à ces sortes « d Archives médicales » il avait vite renoué connaissance avec ceux qui s’étaient adressés à lui, quelquefois longtemps avant. Des tables, desréper-

toires dont il exigeait rigoureusement l'incessante mise à jour, permettaient de se guider facilement dans cette mine inépuisable qui sans cesse d’années en années, s’enrichissait de nouvelles galeries.

Son examen terminé, si quelques incertitudes planaient encore au-dessus du diagnostic, il faisait appel au concours des élèves qui l’entouraient. Le malade était envoyé au cabinet d’ophtalmologie que dirigeait Parinaud à la compétence duquel on soumettait le problème à résoudre et un feuillet nouveau, enregistrant les résultats de l'examen, s’ajoutait à l’observation.

Ou bien, c’était une analyse d’urine, un dosage d’urée, une réaction chimique quelconque qu’on allait demander au laboratoire de chimie de Londe. On en sortait souvent pour passer dans son atelier de photographie : l’image du malade allait enrichir l’album déjà si précieux qui, cependant, datait à cette époque de quelques mois à peine. En véritable artiste, Londe n’avait pas voulu borner son œuvre à la photographie des malades : il avait bientôt fait passer sur son objectif les préparations microscopiques les plus curieuses qui sortaient du laboratoire d’anatomie pathologique, et les merveilleuses projections qu’on pouvait admirer au cours, témoignaient du succès de ce procédé alors encore à l’étude.

Depuis longtemps, du reste, Charcot avait su s’attacher le talent d’un grand artiste, observateur consciencieux et sagace, le Dr Paul Richer, dont le nom est aussi connu dans le monde des arts que dans celui des sciences. La collection d'esquisses, de gravures, d’eaux fortes, de planches à la gouache, qui est conservée au laboratoire d’anatomie pathologique, fait preuve de la perspicacité que Charcot avait eue dans le choix de son directeur.

Un service d’électrothérapie recevait enfin les malades. M. le D‘- Yigouroux interrogeait leur sensibilité nerveuse, la contractibilité de leurs muscles, les renvoyait après examen, ou les mettait en traitement. Plusieurs élèves étaient en elfet chargés de cette partie thérapeutique, et un grand nombre de malades de l’hôpital et surtout du dehors, venaient l’après-midi, se soumettre au traitement électrique spécial qui leur avait été prescrit.

Quant au musée, il comprenait une grande quantité de préparations anatomiques naturelles, des pièces du squelette, artropathies ou déformations osseuses, Y ossuaire tabétique ; d’autres, artificielles, des moulages en cire de Loreau ; entre autres une vieille tabétique de l’hospice présentant dans presque toutes ses jointures les altérations si bien décrites par Charcot, moulée tout

entière et d’un réalisme effrayant: on l’appelait la Vénus ataxique: des cerveaux pathologiques, des hémisphères atteints de lésions classiques, toute une anatomie pathologique non plus abstraite et morte comme elle est dans les livres, mais ressuscitée, animée, vivante, pour ainsi dire, mettant en relief les caractères fondamentaux des lésions, apprenant à les voir, laissant des souvenirs qui ne s’effacent plus.

Mis peu à peu en possession, par l’Assistance publique et par le Conseil municipal de Paris, de ces diverses installations, Charcot était arrivé à faire de son service un véritable Institut neuropathologique auquel chaque jour son cerveau donnait une impulsion nouvelle et dont le fonctionnement était une marche incessante et progressive vers la perfection.

Et devant cette merveilleuse organisation de l’enseignement, je ne puis m’empêcher de revenir de quelques années en arrière, pour regarder le chemin parcouru depuis le jour où pour la première fois il était entré dans ce service de la Salpêtrière qu’il devait rendre à jamais illustre.

Voilà une maison, on pourrait presque dire une ville qui n’a pas d'histoire. Elle est fondée en 1656 par St-Vincent-de-Paul et n’abrite au début que des prisonnières ou des filles repenties, soignées et gardées par des laïques, les Dames de St-Vincent-de- Paul, sorte de communauté de veuves, unies dans un même but de bienfaisance et qu’aucun signe extérieur ne distinguait. Depuis, bien des misères humaines se sont abritées derrière ses épaisses murailles : quelques-unes après avoir rempli le monde du bruit de leur nom, Théroigne de Méricourt, Manon Lescaut, la plupart souffrances ignorées, lentes et silencieuses agonies. Au-dessus de cette porte principale qui donne accès aujourd’hui à de larges allées traversant des parterres de fleurs, on aurait justement pu écrire les paroles que Dante traçait en caractères noirs sur la porte de son enfer :

« Par moi l’on va dans la cité des larmes ;

« Par moi l’on va dans l’abîme des douleurs. »

Près de quatre mille malheureuses sont là; les unes, et ce sont les moins à plaindre, âgées de plus de soixante-dix ans, ont été jetées par la misère ou l’abandon sous la protection de l’assistance publique ; elles appartiennent presque toutes aux classes les moins favorisées de la société; et cependant/ quelques-unes ont connu des jours meilleurs ; on leur a donné un nom dont la douce quiétude a tout un parfum de poésie : ce sont « les reposantes » . Les autres, atteintes de maladies chroniques réputées incurables et

réduites pour la plupart à un état d’infirmité permanent, sont là, attendant appuyées sur des béquilles ou écroulées sur elles-mêmes la mort libératrice. Et tout au fond de cet immense emporium des misères humaines, végètent près de 800 aliénées les unes agonisant lentement dans la calme et sereine insouciance des gâteuses, les autres, éclairant encore leur propre déchéance de la lueur tremblotante d’un reste de leur raison.

Quelques centaines d’enfants épileptiques ou idiots errent silencieux dans des cours largement ensoleillées ou sont accroupis taciturnes, au pied de hautes murailles, branlant la tête, grinçant des dents ou murmurant de monotones mélopées...., et c’est tout.

C’est avec cet ensemble de matériaux qu’il a édifié l'œuvre que nous admirons aujourd'hui. Lorsqu'il prit un service à la Salpêtrière en même temps que Yulpian, l’enseignement qu’on y donnait était à peu près nul et les études qu’on y faisait n’étaient guère connues que par les recherches de Cruveilhier. Mais déjà quand il y venait, jeune encore, y compléter son instruction, il s’imposait la tâche de poursuivre la route tracée par ses maîtres, brûlant de collaborer à l’œuvre qui lentement s’édifiait.

Charcot, né à Paris le 29 novembre 1825, d'un père carrossier dans le faubourg St-Martin, fit ses études au Lycée St-Louis. Le savant, fils de ses œuvres, était fier de sa modeste origine. « C'est ma gloire, disait-il, d’être le fils d’un artisan, et ma reconnaissance s’en augmente envers ce père qui fit tous les sacrifices pour me permettre d’étudier, d’arriver. »

Reçu en 1848 interne des hôpitaux, il s’attache pendant son séjour à la Salpêtrière, à l’étude des affections rhumatismales et goutteuses, dont l’hôpital lui offrait une si riche moisson.

En 1850 et en 1852 il était lauréat des hôpitaux, et lauréat de la Faculté de médecine en cette même année 1852. En 1853, dans sa thèse de doctorat ( Etude pour servir à V histoire de l'affection décrite sous le nom de goutte asthénique primitive , nodosités des jointures , rhumatisme articulaire chronique , forme primitive ), il déclarait que les lésions du rhumatisme noueux ne diffèrent en rien d’essentiel de celles qui sont décrites sous le nom d’arthrites sèches, sujet que nous retrouvons aussi bien dans ses communications à la Société de biologie, que dans ses leçons et les notes du livre de Garrod.

Il s’installe citéTrévise après un court voyage en Italie (1), est nommé chef de clinique en 1853 et remplit ces fonctions jus-

(1) Nous empruntons ccs détails à la belle étude sur Charcot, publiée par Bourneville dans les Archives de Neurologie.

qu’en 1855. Le 21 avril de l’année suivante, il arrive médecin des hôpitaux, et en 1860, à son deuxième concours, il était nommé professeur agrégé à la Faculté de médecine. Sa thèse d’agrégation « La pneumonie chronique » indique une nouvelle direction de ses travaux : on l’y voit utiliser des faits personnels, décrire une forme' nouvelle « La 'pneumonie chronique ulcéreuse )) suivie bientôt de ses « Observations sur la pneumonie des vieillards ». A ce dernier concours d’agrégation, Charcot avait failli échouer : il était en effet desservi pendant toutes ces épreuves par une insurmontable timidité qui lui enlevait, en face d’un jury ou devant le papier que devait couvrir sa copie, une grande partie de ses moyens. C’était au point.que quelques-uns de ses maîtres le dissuadaient formellement de s’engager dans la voie du concours, désespérant de le voir jamais triompher de ses appréhensions et de ses angoisses. Un peu dans le meme ordre d’idées, il nous racontait un jour que ses premières tendances s’étaient portées vers la physiologie pure, mais qu’il avait dû y renoncer tant était déchirante pour lui, la vue de la souffrance qu’il fallait imposer aux animaux au cours des expériences que nécessitent les recherches spéciales de cette science.

En 1862, entré comme chef de service à la Salpêtrière avec Yulpian, son collègue, son ami, il fouille pendant quatre ans cette immense cité pathologique, entasse des matériaux de travail, assemble des documents dont il livre quelques-uns à la publicité, « Y Endocardite ulcéreuse } les Embolies pulmonaires } la Maladie de Basedoiv , les Gangrènes Viscérales , l’article Anévrysme de V Aorte du Dictionnaire encyclopédique » et en 1866, il ouvre dans une petite salle de malades, évacuée pour la circonstance, le cours que la guerre de 1870 seule interrompit quelques mois et qui ne devait plus être suspendu que par sa mort. Dans sa leçon inaugurale, il expose magistralement aux auditeurs sa profession de foi scientifique, et les principes qu’il a mis en pratique durant sa longue et laborieuse carrière.

Si la médecine actuelle est en pleine évolution, celle du commencement du siècle et déjà même celle de la fin du XVIIIe siècle avaient vu s’opérer une réforme profonde. L’œuvre des Vésale, des Harvey, des Morgagni, des Bichat se continuait par les Corvisart, les Laënnec, les Broussais, puis par les maîtres immédiats dont Charcot allait entendre la voix : Andral, Rostan, Bouillaud, Cruveilhier, Magendie, Rayer. La physiologie expérimentale avec Müller en Allemagne, Claude Bernard, Rouget, Brown-Séquard en France, entraînait les retardataires et les timides et désormais, l’anatomie et la physiologie allaient entrer dans le domaine de la

pathologie. Dès le début de ses travaux, Charcot entrevit les immenses services que les applications bien dirigées des sciences biologiques pouvaient rendre à la pathologie. Il proclamait hautement que l’avenir de la médecine était là.

L’anatomie pathologique à peine sortie depuis 1812 des mains de Laënnec et de Bayle se transformait elle aussi, et l’on peut dire que Charcot se trouve ici à la tête du mouvement. Il ne voulait plus de cette anatomie morte , comme il l’appelle ironiquement, se limitant à envisager la lésion en elle-même, indépendamment des symptômes qui l’accompagnent. C’était l’organe vivant, exerçant ses fonctions avec les modifications qu’y apportait la maladie qu’il voulait éclairer à la lumière des notions physiologiques, avec l’histologie armée du microscope et pénétrant jusqu’aux éléments dont l’organe n’est que la résultante.

Il a voulu enfin, et c’est là ce qui parfait sa doctrine médicale, que la lésion étudiée jusque dans les moindres détails de son développement fut rapprochée des circonstances pathologiques minutieusement relevées au lit du malade : c’est la méthode anatomoclinique , c’est celle de Y Ecole de la Salpêtrière ,

Les maladies des vieillards, la goutte, le rhumatisme aigu et chronique, le rhumatisme chronique d’emblée forment une série de leçons recueillies par Bail et auxquelles les travaux modernes ont ajouté peu de choses.

Puis il revient auxmaladies nerveuses, étudie l’hémorrhagie et le ramollissement du cerveau, la paralysie agitante, la sclérose en plaques, qu’il distingue l’une de l’autre et décrit avec une lucidité d’exposition qu’on est peu habitué de rencontrer en pareille matière, les scléroses de la moelle, la sclérose primitive des cordons latéraux.

Charcot ne devait pas borner ses travaux aux seules maladies nerveuses et c’est ainsi qu’il fonde avec Vulpian en 1869 les Archives de Physiologie. Puis, élucidant la pathogénie de certaines lésions articulaires non inflammatoires, qui déterminaient des déformations considérables de la jointure atteinte — et frappent les tabétiques — il leur donne le nom d’arthropathies des ataxiques. C’est le Charcot ’ s joint disease des x4nglais.

En 1870, le service de M. Delasiauve, sur l’emplacement duquel devaient être édifiés les bâtiments où sont actuellement les salles de Charcot, fut évacué. Dans les sections nouvelles qu’on lui substitua, on plaça les épileptiques et les hystériques non aliénées; les autres furent réparties soitdansle servicedes aliénées, soit dans celui de Baillarger. Charcot accepta de soigner les malades du bâtiment Sainte-Laure, celui qui existe encore aujourd’hui. C’est à partir de ce moment qu’il s’adonna tout particuliè-

rement à l’étude de l'hystérie et de l’hystéro-épilepsie. Deux ans plus tard, en 1872, il publiait à la fin du premier volume de ses leçons le résultat de son enseignement sur cette branche spéciale de la neuropathologie.

En 1872, il est élu membre de l’Académie de médecine et nommé professeur d’anatomie pathologique à la Faculté. Fidèle à la doctrine qu’il avait déjà mise en honneur en 1867 à la Salpêtrière, il chercha à mettre sous les yeux de ses auditeurs soit des planches qu’il faisait lui-même et où il s’attachait à mettre en relief les caractères importants, fondamentaux des lésions qu’il avait à décrire, soit des pièces anatomiques qui permettaient à ses élèves de contempler et d'étudier les altérations que révèle l’œil nu. Il cherchait à faire revivre cette anatomie pathologique microscopique un peu reléguée dans l’ombre, un peu supplantée par la brillante carrière fournie par l’anatomie pathologique histologique ; et de peur de manquer de matériaux, pour rendre ses démonstrations plus vivantes, il accepte la même année la présidence de la Société anatomique où il trouve les éléments nécessaires à alimenter cette branche des sciences médicales dont l’enseignement avait perdu avec lui, la sécheresse et l’aridité qui en semblaient autrefois les inséparables attributs.

Commencées par les maladies du foie et des voies biliaires, ces études se continuèrent par celles des reins et de la maladie de Bright. Les localisations dans les affections du cerveau et de la moelle épinière furent autant de leçons publiées à peu près à la même époque et recueillies par Bourneville, Sevestre, Brissaud; elles forment aujourd’hui plusieurs volumes qui sont des chefsd’œuvre d’observation et de clarté.

C’était cependant tout un chapitre de pathologie et même d’anatomie qui semblait devoir rester à tout jamais indéchiffrable : en faisant appel à ce qu’on connaissait de l’anatomie normale, en appliquant à l’homme les découvertes révélées par la physiologie expérimentale, en groupant les données et les documents de la clinique enrichis de l’examen méthodique et minutieux des lésions organiques, Charcot est parvenu non seulement à éclairer certaines régions encore obscures de la topographie du cerveau et de la moelle, mais il a établi les bases d’une interprétation rationnelle, physiologique des phénomènes morbides. L’idée de localiser en anatomie pathologique n’était pas nouvelle. Bichat l’a formulée le premier sans en soupçonner la portée scientifique. Il appartenait à Charcot de déterminer dans les centres ' nerveux de l’homme le siège, l’étendue, la configuration des lésions, les altérations matérielles et palpables, puis d’établir le rapport entre

les troubles fonctionnels constatés durant la vie et les lésions révélées par l’autopsie.

Quelques-unes des données fournies par les localisations sont certes encore trop incertaines pour être utilisées en clinique. En tous cas, les localisations motrices ont déjà été déterminées avec assez de précision pour pouvoir guider l’intervention chirurgicale. Malgré les critiques récentes qui ont été dirigées contre la doctrine des centres moteurs, celle-ci reste inattaquable : son domaine ne pourra même que s’élargir et les indications de la trépanation même dans les lésions non traumatiques, ne pourront que se préciser davantage de jour en jour si l’on veut bien, avant de prendre une détermination, observer avec soin les phénomènes cliniques que l’on aura sous les yeux.

11 a pu lui-même en faire bénéficier les malades. Ap rès avoir, sur un jeune homme atteint d’épilepsie partielle, précisé la localisation exacte d’une lésion cérébrale, il a fait appeler Péan et lui ayant indiqué le point du crâne où devait porter la trépanation, il eut le bonheur de voir son diagnostic vérifié. La merveilleuse habileté du chirurgien a fait le reste et le malade a guéri. De la science qui a découvert et localisé la lésion ou de l’art qui a permis qu'elle fut abordable et détruite, que doit-on le plus admirer ? N’est-ce point ici le cas de rappeler combien l’une et l’autre ont à gagner à vivre solidairement : la première avec ses notions positives, empruntant à l’autre ses précieuses méthodes et ses installations nouvelles, son outillage perfectionné, son adresse manuelle, sa dextérité.

Notre insistance sur cette partie de l’œuvre de notre maître, n’est en somme que le témoignage de reconnaissance du chirurgien pour le domaine tout nouveau que ces belles études ont ouvert à la pathologie externe et à la clinique.

C’est à partir de cette époque, 1872, qu’il s’imposa l’énorme labeur de deux enseignements, dans sa chaire d’anatomie pathologique et à l’hôpital, jusqu’au jour où sa chaire de clinique des maladies nerveuses eût été installée définitivement et officiellement. Fautil rappeler tout ce qu’il a créé durant cette brillante et féconde période : ses leçons sur la Paralysie infantile , sur la Paraplégie urinaire , sur le Vertige de Menière , sur Y Epilepsie partielle, sur les Troubles tropiques consécutifs aux lésions des nerfs ou de la moelle , sur la Compression lente de la moelle épinière , sur le Tabes et ses prodromes , toute cette pathologie de l’ataxie locomotrice où il éclairait et complétait les merveilleux travaux de Duchenne (de Boulogne) qu’il avait beaucoup lu et pour lequel il professait une admiration mêlée de respect.

Il fonde avec Bourneville le Progrès Médical , crée la Revue Mensuelle de Médecine et de Chirurgie , fait paraître encore avec le concours de Bourneville les Archives de Neurologie.

Ici se placent enfin ses travaux, ses leçons magistrales sur l’hystérie et l’hypnotisme. On Jes lui a, je pense, assez reprochées jadis pour qu’on puisse aujourd’hui lui en faire gloire, car c’est bien certainement dans ces études qu’apparaît avec toute sa rigueur la méthode d’observation qu’il déclarait si féconde et qui l’a empêché, sur cette pente glissante, de tomber dans le domaine du merveilleux et de l’extraordinaire où n’eût pas manqué de l’entraîner son imagination si elle n’eût été contenue par sa philosophie et son esprit scientifique.

Il fallait qu’il eut une foi bien inébranlable dans sa doctrine, il lui fallait surtout son extraordinaire lucidité d’esprit pour hasarder l’étude de ces sujets discrédités, pour soulever ce voile que d’autres n’avaient osé effleurer qu’avec terreur, et devant lequel s’étaient arretés des savants de la plus haute valeur, Lasègue entre autres. Dans aucune chaire officielle on n’avait abordé l’exposition de ces phénomènes occultes, qui depuis l’antiquité ont passionné l’opinion publique. Il s’exposait en les étudiant à compromettre, en cas d’insuccès une réputation bien assise : il n’a pas hésité. Il a eu par dessus tout l’amour de la vérité. C’était là sa passion dominante, celle qui a marqué toute son œuvre de la même empreinte, a absorbé toute sa vie, a pris tout l’homme. Il y a travaillé sans cesse, l’a trouvée méthodiquement, augmentant le nombre des données positives et s’il n’a pas tout élucidé, c’est qu’au delà d’un certain point, comme dit Bacon, la nature devient sourde à nos questions et n’y répond plus.

Son enseignement sur l’hystérie a été l’origine d’une foule d’expériences, d’observations, de publications. De ce Protée insaisissable qui faisait tomber la plume des doigts de Sydenham, ilafait une maladie stigmatisée à jamais maintenant par des phénomènes mentaux etphysiques bien définis, luiformantun cadre d’où elle ne. sortira plus. Il appliquait dans ses recherches la méthode scientifique dans toute sa rigueur, avec tout ce qu’elle avait d’âpreté et parfois de lenteur, mais aussi avec ces satisfactions sereines que donne la lumière éclatant tout à coup sur des sujets entourés jusque-là des plus épaisses ténèbres. Il a donc étudié d’abord des types bien définis, des malades atteints de grande hystérie, présentant une symptomatologie bien caractérisée et il en a poussé le développement et la description aussi loin que possible. Puis une fois en possession de ces sujets classiques dont la réalité objective avait été une fois pour toutes bien mise en évidence, il entreprit

de porter ses recherches sur les formes atténuées, frustes et rudimentaires. C’est ainsi qu’il étudie, llschurie hystérique , l'Hypéresthésie ovarienne , les Contractures , la Chorée rythmique hystérique, les Troubles de la vision chez les hystériques , V Influence des lésions traumatiques sur le développement des phénomènes d'hystérie locale. La Métalloscopie et la Métallothérapie mises en honneur par Burq sont bientôt de sa part aussi, l’objet de nouveaux travaux. Il ne laissait passer aucune découverte sans s’y intéresser et celles-ci lui permirent de signaler bientôt des phénomènes encore inconnus, le Transfert , l'Action des barreaux aimantés , des Electro-aimants , du Diapason , de l'Électricité statique, etc.

Une fois le type fondamental créé, il a montré que les variations qui pouvaient l’altérer n’avaient rien d’infini, qu’elles obéissaient meme dans leur diversité apparente à certaines règles bien déterminées, communes à la pratique de l’hôpital et à celle de la ville, immuables pour tous les pays, chez toutes les races. La simulation, cette source tant redoutée d’erreurs qui arrêtait les timides sur le seuil d’un des plus grands domaines de la pathologie nerveuse, il avait appris à la percer à jour avec les armes du physiologiste et du savant. Les expériences auxquelles on soumettait les malades sur l’achromatopsie, sur la vision des couleurs complémentaires, sur le déplacement des images par le prisme, sur l’anesthésie, sur le transfert et ses oscillations consécutives, constituaient autant d’épreuves dont les résultats déterminés à l’avance par la physiologie ne pouvaient laisser la moindre place au caprice ou à la fantaisie des malades. Ce n'était plus l’imagination qui interrogeait ici : c’était la Science même.

Amené par son sujet à parler des faits d’hypnotisme, il a caractérisé la méthode qui devait présider à ce genre de recherches. Au lieu de se lancer dès l’abord à la poursuite de l’extraordinaire et du merveilleux, il a cherché les signes physiques , facilement appréciables des diverses phases du sommeil provoqué, se renfermant au début dans l’étude des faits les plus simples, n’abordant qu’ensuite et avec beaucoup de circonspection les phénomènes plus complexes.

C’est ainsi que dans la période léthargique du sommeil hypnotique, il s’attachait surtout à étudier l’hyperexcitabilité neuromusculaire, les contractures qu’à sa faveur on pouvait provoquer. C’étaient là des faits obéissant à des lois scientifiques, imprescriptibles, établies sur les données de l’anatomie et de la physiologie, où la simulation n’avait nulle prise, l’habileté d'un simulateur ne pouvant l’empêcher de se tromper lorsqu’on provoquait la contraction d’un muscle comme le zygomatique ou le sterno-

mastoïdien, ou lorsqu’on déterminait la production d’une griffe par l’excitation d’un nerf présidant à la contraction synergique de tout un groupe musculaire.

Des procédés marqués au coin de la même rigueur scientifique lui avaient permis d'élucider certaines particularités de la phase cataleptique. Des tambours myographiques appliqués sur les muscles qui contribuaient au maintien d’une attitude provoquée enregistraient sur le papier les graphiques de la contraction musculaire. Ceux-ci se présentaient avec des caractères particuliers tels qu’il était impossible de les confondre avec ceux que donnaient les muscles d’un simulateur ou d’un individu sain placé dans la même attitude. C’étaient les procédés de recherches de la physiologie musculaire appliqués à l’étude de l’hypnotisme.

Quant à la troisième période de l’hypnotisme, la phase de somnambulisme provoqué, il aurait voulu n’en pousser l’étude qu’un peu plus tard : les phénomènes qu’on observait là paraissaient d’une appréciation beaucoup plus délicate, semblaient ne se rattacher par aucun lien saisissable aux faits déjà connus, et il eut crû déroger aux données scientifiques en pénétrant d’emblée sur ce terrain, non préparé encore pour l’étude et que tant d’autres exploitaient, en descendant dans ces bas-fonds du magnétisme d’où toute science est proscrite, où l’on coudoie les hypnotiseurs de tréteaux et les charlatans les plus éhontés.

C’est même là que se trouve le secret de l’abandon relatif où, dans les dernières années de sa carrière, il avait laissé toutes ces questions de somnambulisme et de suggestion. Il trouvait que ceux qui s’en occupaient s’écartaient trop de la méthode scientifique : et il craignait surtout, en voyant ces sujets sortir de la sphère médicale, qu’elles n’allassent faire retour au mépris et au dédain d’où il les avait tirés.

« Après s’être occupé longtemps de l’hypnotisme, dit Daremberg dans le Journal des Débats, il abandonna complètement les études qu’il avait si bien commencées, sans que l’on pût jamais savoir pourquoi il avait pris cette résolution. » Un rédacteur du Journal qui allait l’importuner d’un interwiev, il y a quelques mois à peine, sur la suggestion, s’était heurté à un refus formel, Charcot ne voulant à aucun prix répondre à ses questions, le suppliant même de laisser là ces matières, de ne pas en entretenir le public.

J’ai pu constater moi-même combien il désirait que la foule ne fut pas mise au courant de ces questions non encore mûries par la science, où il est si difficile de faire la part de ce qui peut, dès aujourd’hui, passer dans le domaine des faits démontrés. J’avais à lire un discours devant un public étranger à la médecine et

j’avais choisi pour sujet « L’hypnotisme et la criminalité ». Avant de lancer dans la salle les idées contenues dans mon travail, je fus pris d’un remords, sentant moi-même sur quel terrain mouvant je m’engageais, et j’allai prendre conseil du maître près duquel j’avais toujours trouvé à côté des sages et judicieux avis, l’accueil le plus sympathique, le sourire le plus bienveillant, l’appui le plus constant, le plus solide et toujours le plus efficace.

Il m’arrêta aux premiers mots, et me rendant mon manuscrit : « Je ne veux pas le lire, et je vous en prie, vous-même, ne le lisez pas. »

Il m’expliquait alors, que ce n’étaient point là des sujets à traiter devant le public, que les discussions qu’elles soulevaient devaient, jusqu’à nouvel ordre, rester dans le domaine médical et qu’en tous cas, l’époque n’était pas encore proche où l’on pourrait établir scientifiquement quel est le concours de circonstances nécessaires pour qu’un coupable puisse utiliser l’impressionnabilité de sa victime. Ces prétendues suggestions qui sont le point le plus fragile de la doctrine actuelle, sont les moins faciles à séparer de la simulation. « Etudions-les entre nous, disait-il, mais n’en entretenons les personnes étrangères à la médecine que lorsque nous pourrons formuler les lois qui les régissent. En attendant, dans ce domaine récemment conquis, il faut que la médecine règne seule désormais en maîtresse absolue, et jalouse de ses droits, repousse formellement toute intrusion. »

Alors que j’étais dans son service et qu’on lui rapportait les débauches d’expériences surnaturelles et merveilleuses auxquelles se livraient certains de ses collègues désireux de reculer bien loin les limites du possible, enthousiastes oubliant les règles les plus élémentaires de la critique scientifique, combien de fois lui ai-je entendu déplorer ces incursions hâtives dans le champ des singularités toujours embellies par l’imagination, ces exploitations souvent faciles du fonds immense de crédulité qui sommeille sans cesse en nous. Non qu’il méprisât ces expériences, mais quand il voulait se les expliquer, les reprendre, et surtout en tirer des conclusions, elles ne répondaient rien au savant : il lui arrivait ce qui arrive à Pouchet provoquant les liseurs extralucides et ne recevant pas de réponse.

Ap rès un procès retentissant où l’hypnotisme avait failli jouer un rôle, Charcot disait à un de ses plus brillants élèves: « G ’cn est fini de l’hypnotisme pour dix ans. Il va falloir durant une longue période le laisser à ceux qui s’en sont emparés. » Et Gilles de la Tourette ajoute : <( C’est avec le même sentiment de tristesse qu’il

« me disait, alors que je lui annonçais mon intention de préparer « une troisième édition de mon <c Traité de l’hypnotisme : » — « Attendez, le moment n’est pas encore venu pour ceux qui n’ont en vue que la science, de parler à nouveau de cette question. »

On n’arrive pas à prendre et à garder la très haute situation qu’il avait sans se faire des ennemis. Ceux-ci se sont empressés de traiter de jalousie la prudente réserve de l’homme de science. On a écrit <( qu’il n’admettait pas qu’on put exploiter sans lui ce champ nouveau. C’était sa propriété, et nul ne pouvait avoir raison s’il allait plus vite. En dehors de son Eglise matérialiste, il ne pouvait y avoir de salut. »

La vérité c’est qu'il voulait qu’on ne pénétrât dans ce qu’on est convenu d’appeler le merveilleux qu’à la lueur de la méthode scientifique la plus rigoureuse et qu’il ne redoutait rien tant que la diffusion dans le public des notions vagues et mystérieuses que laissaient derrière elles les expériences entreprises sous la seule garantie de l’imagination.

Le merveilleux ! Mais il a combattu toute sa vie pour prouver que, dans l’état actuel de la science, il n’existait point ; qu’il n’y avait que des naïfs et des habiles, ceux-ci exploitant ceux-là. 11 a montré que tous les faits anciens, entourés de mystère, ne demandaient pour prendre place dans la science, que des observations attentives et précises, bases d’une explication rationnelle, moins commode à trouver sans doute que celles que nous donne « le surnaturel » mais qui se multipliant de jour en jour, finiront par le déposséder peu à peu de son domaine.

Le merveilleux ! il ne l’a pas seulement combattu sous les formes qu’il revêtait pour se présenter à lui ; il l’a poursuivi dans l’histoire, et il a consacré toutes ses forces à résoudre le problème sans irrévérence pour des croyances respectables, mais aussi sans concession à des préjugés séculaires. Ce que Renan a tenté en essayant d’expliquer l’évolution religieuse sans avoir recours au surnaturel, Charcot l’a fait dans le domaine des sciences positives. Par une sorte d’évocation toute puissante, il nous a révélé la pathologie religieuse, comme le grand philosophe du Collège de France avait ressuscité devant nos yeux Pâme religieuse des premiers siècles de notre ère, comme Michelet avait fait revirer l’âme historique de la vieille France. Le nom du philosophe vient fatalement sous la plume quand on parle du savant et il est curieux de remarquer qu’aucun parallèle n’ait jamais été fait entre ces deux hommes qui avaient entre eux tant de points de contact. Tous deux n’avaient-ils pas un amour passionné pour la science. Renan rêvait une humanité future capable de vivre en harmonie avec

les données de la science, assez courageuse pour ne point se révolter contre le réel et pour continuer d’agir sans le mirage du surnaturel, sans l’attrait du mystère, devant les claires visions des effets et des causes. A la joie de croire, il a préféré l’ivresse de savoir. Charcot considérait comme des vertus cardinales l’application de la méthode expérimentale, l’inquiétude des hauts problèmes, le sens du réel, l’impossibilité de croire au merveilleux conçu en dehors de la critique. La science suivait toujours pour lui la ligne de son inflexible progrès, renversant une à une toutes les superstitions du passé.

Charcot a montré que la plupart de ces extatiques à la foi vive, et faiseurs de miracles, n’étaient en somme que des malades et que les phénomènes prétendus surnaturels qu’ils présentaient étaient en réalité des accidents hystériques associés aux rites religieux ou ayant prospéré à leur ombre : accidents, du reste, assez peu variés dans leurs manifestations, évoluant dans un cycle presque invariable, quelle que fut la religion, quelles qu’en fussent les pratiques. Qu’il s’agisse de Béatrix de Nazareth, de Ste- Thérèse, de Luther ou de Mahomet, les phénomènes sont toujours à peu près identiques. Ces malades dont quelques-uns ont été des esprits larges, fondateurs de doctrines, grands remueurs d’idées, dont la parole entraînante a parfois rempli le monde, en a-t-il fait pour cela des sujets atteints fatalement des autres stigmates psychiques que l’on rencontre, habituellement, chez les hystériques : rétrécissement du champ de la conscience, affaiblissement de la volonté, de la mémoire, du sens moral? Certes, non. Sans leur contester le génie, il a montré le malade là où l’esprit du peuple, hanté par la superstition et les mœurs religieuses de l’époque, croyait à l’extatique en communion avec des principes surnaturels, rattachant ainsi au domaine de la science positive des phénomènes considérés jusqu’ici comme inexplicables, qui semblaient, avant lui, devoir défier toute critique, et rester abandonnés à la compétence des magiciens, des sorciers et autres fauteurs de sciences occultes.

Si la science seule a profité de ces recherches, il en est d’autres dont l’humanité tout entière a largement bénéficié. Avec les extatiques, il avait étudié les démoniaques, les possédés, tous ces malheureux agités, vagues déments, inquiets enfants d’un siècle qui touche le nôtre et qu’on livrait autrefois au geôlier, quand ce n'était pas au bourreau. Si dans l'antiquité les prêtres à Memphis, à Babylone ou sur les hauteurs du Thibet possédaient leurs cohortes de somnambules appelées voyantes , l’ombre des sanctuaires célait les miracles et protégeait au moins la vie des thau-

maturges et de leurs malheureux disciples. Mais au Moyen Age, si fertile en fascination, en sorciers, en possédés, en exorcistes, c’était le bûcher qu’on chargeait de la guérison. On lit, au vingtième chapitre du Lévilique, la phrase suivante : « L’homme ou la femme, qui sera possédé de Python ou de l’esprit de divination, sera mis à mort. » Forts de ce texte, les magistrats du Moyen Age n’hésitaient pas, et envoyaient au fagot hystériques, épileptiques, malades et souvent médecins qu’on accusait d’avoir suggéré la maladie. La sorcellerie était un crime d’exception, et les règles ordinaires des instructions judiciaires n’étaient pas observées contre elle. Une bulle du pape Innocent VIII défend même que l’accusé puisse avoir un avocat. Un livre manuscrit qui porte la date 1525, signé de Nicolas Remy procureur général et conseiller privé de l’illustre duc et cardinal Charles de Lorraine, porte inscrits et commentés les jugements du parlement de Lorraine, aux termes desquels plus de 900 individus, en quinze ans, payèrent de leur vie le crime de sorcellerie. Boquet, qui a minutieusement décrit toute la procédure suivie contre les malheureux sorciers, se vantait d’avoir fait brûler, pour sa part, plus de mille sorcières. Et ces mêmes procès, ces mêmes exécutions se multipliaient alors partout, non seulement en France, ^mais en Suisse, en Espagne, en Allemagne, en Italie.

Une éraillure à la peau, une cicatrice, une rougeur vous envoyaient au bûcher. Si le malade résistait à l’épreuve du stylet, s’il présentait le stigma diaboli , ce point insensible qu’on pouvait piquer sans provoquer l’issue du sang — et on devait le rencontrer souvent — la conviction était faite, et les supplices du malheureux commençaient : il fallait son aveu, la dénonciation de ses complices et l’on procédait à la torture.

Sansdoutelacivilisation,avantmêmelestravauxde Charcot, avait apporté sa note de tempérance et d’apaisement et dépouillé peu à peu les sorcières de leur attirail infernal. Certes, il n’écrivait pas encore au temps où un enfant de la Normandie faisait représenter le Cid à Paris, pendant qu’à Rouen, une sorcière périssait sur le bûcher ; mais il a du moins montré que ces malheureux étaient eux aussi des hystériques, victimes de l’excitation, de l’exaltation religieuse. Il a montré les analogies entre les anciennes épidémies convulsives et la grande hystérie, se fondant sur les circonstances étiologiques, sur la contagion nerveuse aujourd’hui parfaitement démontrée des accidents hystériques et sur la similitude des manifestations symptomatiques. Il a transformé le bûcher en appareil hydrothérapique, le tortionnaire en un placide interne et exorcisé avec des gestes plus conformes à notre scepticisme.

Si on ne peut dire qu’il ait ainsi arraché aux flammes les malheureux qu’on y jetait autrefois, il faut au moins reconnaître qu’il a contribué pour sa part à les tirer du discrédit et de l’horreur où ils restaient encore.

Il y a quelque dix ans à peine qu’Henri de Parville, voyageant en Bretagne, était mis en garde par son hôtelier contre une pauvre vieille sur le front basané de laquelle se détachait en traits rouges et proéminents une sorte de griffe, la griffe du diable, disait-on avec effroi, dans le pays. Tous la fuyaient comme la peste, la croyant possédée du démon . Est-il bien nécessaire d’aller au fond de la Bretagne pour s’entendre initier à ces folies d’un autre âge? J’ai exercé quelque temps la médecine à la campagne, à deux heures de Paris, et puis me porter garant que j’ai quelquefois été le confident de secrets analogues à ceux que les paysans de la Basse Bretagne confiaient à Henri de Parville. Regnard à la suite d’une conférence à la Sorbonne, faite le 18 mars 1882, sur les Sorcières, recevait bien quelques jours après, nombre de lettres de protestations et d’injures contre les idées qu’il y avait exposées et qui étaient en grande partie le résultat de ses conversations avec Charcot, le reflet des travaux et des recherches faites en commun avec le maître, l’interprétation et le développement des leçons qu’il avait reçues de lui.

Charcot, du reste, ne cherchait pas l’oreille de la foule. Peutêtre d’abord parce que c’est un honneur pour certains hommes de ne pouvoir être compris par d’autres : surtout, je pense parce qu’il voyait les choses en savant, et qu’il n’est pas permis au savant de s’occuper des conséquences qui peuvent sortir de ses recherches. Et puis la science ne touche pas les hommes : la propagande ne la regarde pas. Son devoir est de prouver, non de persuader ni de convertir. N’était-ce pas pour 1 homme de science une sublime consolation sinon d’avoir débarrassé com¬

plètement le monde d’une hérésie, d’avoir affranchi du moins tout un groupe de déshérités et de malades du poids de 1 abjection qui les écrasait, de nous avoir enseigné un peu plus de douceur et d’indulgence pour eux ? Et ce n’est pas tout. En montrant des malades où l’on avait vu pendant longtemps des coupables, il a substitué au geôlier le médecin, le savant au bourreau : où le Moyen Age disait : « Frappe », il a dit : « Soigne » ; et devant les tribunaux, il a pu écarter de malheureux physiologiquement tarés, succombant sous le poids d’hérédités trop lourdes, le verdict accablant dont allait les flétrir la justice humaine. Sous les grands arbres, qui devant la Salpêtrière, couvrent de leur ombre la statue de Pinel, l ame du grand aliéniste a dû tiessaillii en

voyant son œuvre libératrice et humanitaire continuée par un de ses successeurs, et sous la parole de Charcot tomber les dernières chaînes qui si injustement meurtrissaient encore les malheureux restés étrangers à ses premières et bienfaisantes réformes.

Est-il parvenu à déraciner dans le public toutes les erreurs ec tous les préjugés de la superstition? Non certes. Si les convulsionnaires ne sont plus guère actuellement justiciables que des hôpitaux, les prodiges durent encore et il ne serait pas difficile de trouver tel endroit où véritablement guérissent encore les paralysies, les contractures, les ankylosés, les hydropisies. Ce n’est pas par des preuves rationnelles qu’on agit sur la foi des croyants. La foi n’est pas affaire de raisonnement ni d’expérimentation. Elle est, parce qu’elle est, et Charcot connaissait trop le mécanisme de l’imagination humaine pour se faire à ce sujet la moindre illusion. « Quand, dit Daremberg, on aura fait rater non un miracle, mais quelques centaines ou quelques milliers de miracles, les fidèles des arts miraculeux n’en continueront pas moins avec une sincérité pleine et entière à faire tourner des tables, à évoquer des esprits ou à s’efforcer de projeter leur pensée à travers l’espace ». Et puis, dans toute cette partie de l’œuvre de Charcot, la vérité n’a pas été faite sur tous les points et nous avons vu que sur l’hypnotisme en particulier, il avait laissé une partie du voile qui le couvre encore. Il ne s’en affligeait pas. Tout savoir, est-ce vraiment pour l’homme le bonheur parfait? « Si la Providence, dit Lessing, me montrait enfermée dans une main la Vérité absolue, ne laissant aucune place au doute et à la recherche, et dans l’autre, la vérité incomplète et imparfaite qui provoque les recherches et les efforts, je lui dirais : « Garde celle-là, donne-moi celle-ci ». Séduit par cette vérité toujours incomplète, il est vrai, mais toujours pleine de promesses, il avait goûté dans le travail, des joies d’une pureté infinie, conçu des espérances qui jamais n’avaient été déçues.

Ses travaux sur l'hypnotisme ne constituent, du reste, qu’une faible partie de son œuvre. Ce sont eux qui ont répandu son nom dans le public, mais sa réputation scientifique était déjà faite lorsqu’il écrivait sur ce sujet; elle reposait sur des bases inébranlables « Je me suis occupé de toutes les maladies, disait-il parfois, avec son fin sourire, quand il vous avait entretenu de sujets étrangers à la pathologie nerveuse : et il n’y a pas que l’hystérie et les névroses qui m’intéressent. »

En 1882, la Clinique de la Salpêtrière reçut enfin une consécration officielle. La Faculté de Médecine demanda la création d’une chaire de clinique des maladies nerveuses et Charcot qui en était le fondateur , en devint le titulaire.

A part la création d’un service d’hommes annexé à celui dont il était autrefois en possession, rien du reste n’était changé dans le fonctionnement de cet enseignement né depuis près de seize ans de l’initiative individuelle.

Dès cette époque, il publie ses travaux sur Y Aphasie, YHystérotraamatisme , YÉpilepsie , la Neurasthénie , la Cécité verbale, les Amyotrophies , YHystérie chez l'homme. Il publie ses leçons du Mardi si remarquables au double point de vue de la séméiologie et du diagnostic, enfin les deux volumes de Clinique des maladies du système nerveux. 11 était entré en 1873 à l’Académie de Médecine. En 1883, il était nommé membre de l’Institut.

Depuis longtemps déjà, un nombre considérable de médecins et d’étudiants étrangers se pressaient à ses cours pour recueillir son enseignement. De fait, sa renommée était universelle et aucun médecin n’avait, hors de France, une réputation qui put égaler la sienne.

On peut dire de l’amphithéâtre de la Salpêtrière, ne suffisant plus à contenir l’auditoire avide d’entendre le maître, âme de l’école médicale moderne, qu’il fut, à un moment donné comme le pendant de la salle de la Sorbonne où M. Caro faisait applaudir son cours de philosophie.

Il y avait là tout un public d’élite, passionné pour ses études, parce qu’on sentait qu’elles touchaient vraiment à la grande question contemporaine : la maladie du siècle, la maladie du système nerveux, qui a remplacé le « vague à l’âme » et la « désespérance sans cause » chantés par Musset. Sa parole a été entendue de tous ceux qu’intéressent les grands problèmes de l’humanité. Savants et artistes, tous sont accourus. Il aimait cet auditoire mêlé, adressant aux savants ses observations, abordant pour eux les questions techniques, leur exposant les vérités prudentes qu'il avait dégagées des problèmes complexes de la responsabilité et du libre arbitre, tandis qu’il éprouvait une joie infinie à sentir délicatement vibrer toutes ces âmes d’artistes, percevant plus finement peut-être, plus facilement émues en tous cas, à l’évocation de toute cette misère humaine, devant les cris de souffrance de ce cerveau et de ces nerfs, leurs principaux agents de travail, la source la plus pure de leurs espérances et de leurs joies.

Charcot n’était pas à proprement parler un orateur, si l’on entend par ce mot la facile élocution brillante et verbeuse, qui éblouit les auditeurs. C’est en proie à une grande émotion qu il abordait son auditoire. Nous l’avons vu quelques instants avant Couverture de son cours inaugural de Clinique des maladies nerveuses, impressionné à un point que n’a certes pas soupçonné le nombreux public

qui se pressait dans la salle. Le langage était d’une forme très spéciale. La phrase simple, d’une correction sévère, sans chaleur, sans entrain, n’avait ni la rondeur, ni la sonorité, ni la belle cadence, toutes ces qualités attrayantes que Lasègue et Trousseau possédaient à un aussi haut degré. Mais combien elle avait la couleur et surtout la clarté ! Peu de professeurs ont possédé un aussi admirable talent d’exposition, avec une parole d’une aussi grande simplicité apparente. Rien, dans le cours de la leçon, ne faisait sentir le long travail de préparation qu’elle avait presque toujours coûté : tout semblait le résultat d’une heureuse improvisation. Je me souviens qu’étant dans son service, je lui confiai un jour mon désespoir de ne pouvoir m’assimiler complètement les descriptions du bulbe rachidien que j’avais lues dans les livres classiques. Il avait souri, répondant à peine, et je croyais ma remarque oubliée de lui depuis longtemps, lorsqu’un mois après, il arrive avec une serviette bourrée de notes et d’un nombre considérable de dessins et de croquis en couleurs faits par lui : c’était la description du bulbe. Les dessins et les croquis se transformèrent en planches murales et nous eûmes en quelques leçons l’anatomie et la physiologie du bulbe rachidien exposées avec une lucidité telle, que les difficultés semblaient s’aplanir à mesure qu’il parlait. Les auditeurs qui entendaient cette parole claire, précise, ne pouvaient soupçonner le travail dont les notes et les dessins consultés par moi, m’avaient en quelque sorte rendu le témoin. Et cependant, quel sujet plus classique et mieux connu de lui ?

C’est, du reste, avec la meme sévérité qu’il revoyait ses livres, les modifiant, les remaniant quelquefois de fond en comble, avant de les livrer à l’impression.

On lui a reproché d’avoir donné à la science, dans ses leçons publiques, presque mondaines, un aspect un peu plus théâtral que de raison. C’est comme si on reprochait à l’homme chargé d’un enseignement, de frapper vivement l’esprit de ses auditeurs et par ses images, ses formules vives, sa mise en scène même, de fixer dans la mémoire ce qu’il importe de retenir. C’est chercher un défaut dans une qualité qui a contribué à faire de lui un professeur incomparable : je veux parler de la nature artistique de son esprit. C’est parce qu’il était artiste qu’il voulait atout prix rehausser par le document figuré, l’éclat et la couleur, les symptômes les plus saillants présentés par un malade; et dans les séries pathologiques, il ne manquait jamais de former autour de lui ces groupes de malades qu’on n’oubliait plus jamais quand on les avait vus une fois. Si le savant s’adressait à l’intelligence de son auditoire, l’artiste ne dédaignait pas de frapper l’œil et d’y laisser une image.

Artiste, il l’était dans ses relations, dans son enseignement, dans ses livres, et jusque dans sa maison. En tous temps, il a embelli l’aridité de ses études par ses envolées vers l’art.

Il avait su grouper autour de lui, en cet hôtel de Chimay devenu maintenant une annexe de l’Ecole des Beaux-Arts, plus tard au faubourg Saint-Germain, des artistes, des peintres, des musiciens, des écrivains, des hommes politiques, des savants, chacun d’eux portant en soi et laissant percer hors de soi sa conception de la vie, souvent des vues neuves sur les hommes et sur l’homme. C’étaient Paul Arène, Daudet, Mistral, Zola, Philippe Burty, Gambetta. Il n’y avait pas à Paris de fête littéraire où il ne fut convié. Dans les Souvenirs d'un homme de lettres , de Daudet, on trouve son nom mêlé sans cesse à ceux des artistes qui se réunissaient chez les Goncourt, chez Zola, chez lui pour écouter la lecture du roman nouveau, présenter leurs observations, leurs critiques. Sa parole y était toujours écoutée. « Je commencerai bientôt à écrire Lourdes disait Zola, il y a quelques jours à un rédacteur du Matin ; j’ai bien regretté la mort de Charcot que j’aurais consulté avec fruit pour traiter certains sujets épineux de mon livre ». On peut lire en tête de l’ Évangéliste la dédicace de Daudet « Au Dl Charcot , je dédie cette Observation ». Ce dernier mot n’indique-t-il pas d’une façon délicate, combien le savant avait dû pénétrer l’artiste et tout ce que l’écrivain avait gagné à la fréquentation du médecin. Et cette autre dédicace de l’exquis poète Paul Arène, offrant « la Chèvre d’Or » à son ami :

A it docteur Jean-Martin Charcot .

« En souvenir de nos voyages au joyeux pays de Provence, permettez-moi , cher maître et cher ami , de vous dédier la Chèvre d’Or. Ce petit roman romanesque ne parle pas de névrose. Peutêtre vous plaira-t-il ci cause de cela. »

Grâce à sa grande connaissance des langues étrangères, il ne bornait pas ses lectures aux chefs-d’œuvre de notre pays. Il lisait volontiers Shakespeare et aimait à en citer fréquemment des passages à ses cours.

Il avait pour la peinture le même amour que pour les lettres. Il connaissait presque tous les musées d’Europe et ne laissait jamais perdre une occasion soit chez ses clients, soit dans les villes où son grand renom le faisait appeler, d’admirer les tableaux qui s’y trouvaient exposés. « Je vais à... en consultation, disait-il souvent : il y a au Musée un tableau que j’aurai bien de la joie à admirer. » Très fin connaisseur, il étonnait souvent même ceux

qui faisaient profession d’art par la sûreté de son jugement et par ses connaissances techniques.

Il pratiquait lui-même. Quand une belle œuvre d’art l’avait spécialement intéressé au point de vue scientifique, il en prenait un croquis qu’il rapportait précieusement, qu’on retrouvait quelquefois dans ses livres, ou qu’il présentait plus tard à ses cours. Que de fois à la Salpêtrière, aux rares heures de désœuvrement ou à la Faculté, devant la table d’examen ou de concours, en face du candidat étranglé par l’émotion, on voyait les blancs feuillets placés sous sa main se couvrir d’esquisses et de dessins rapides ! Dans ses voyages, il dessinait beaucoup, utilisant quelquefois ses croquis pour peindre (il avait ainsi décoré tout un service de porcelaine) : il avait des souvenirs de la Tunisie, de la Russie. Il avait fait là en 1881 un voyage au cours duquel il avait été l’objet d’une véritable ovation. De tous temps le mystérieux, le mystique ont plané sur St-Pétersbourg. Cette fois, le mystère s’appuyait sur la science qu’il expliquait: d’où l’enthousiasme des Russes pour Charcot. Et il était resté l’ami du grand duc de la famille Impériale. De son voyage au Maroc, il avait gardé un de ses plus chers souvenirs, l’album de Delacroix sur le Maroc, que lui avait laissé Burty, le grand critique d’art, son compagnon favori.

Son hôtel du boulevard St-Germain, sa maison de Neuilly étaient, en partie, ornés de ses œuvres ou de celles qu’il avait su inspirer aux siens. Un petit meuble de Renaissance en bois noir qui faisait l’admiration de ses amis est décoré d’émaux sur cuivre représentant les douze Apôtres copiés par lui d’après Léonard Limouzin. — Il a orné une des façades de sa maison de Paris en copiant sur faïence la danse des fous d’Albert Dürer et le plafond de son cabinet de travail a été peint par Mme Charcot. Tout était riche et somptueux dans cette hospitalière demeure, sans que jamais une note criarde indiquât une défaillance ou une erreur dans le goût exquis qui avait présidé à sa décoration.

La musique avait pour lui un charme exquis, l’ancienne école surtout : Glück, Beethowen en particulier, étaient ses auteurs favoris.

C’était enfin un archéologue passionné et ses ouvrages sur les Démoniaques , sur les Difformes dans l'art, toute cette évocation de la pathologie nerveuse dans le passé, sont comme l’expression de cette tendance particulière de sa nature d’artiste.

Ceux qui n’ont pas connu Charcot dans l’intimité ne peuvent pas savoir ce qu’il y avait en lui d’indulgence et de bonté. J’ai déjà dit que ses remarquables facultés d’observation l’avaient amené à diriger de bonne heure ses études vers la physiologie,

que sa sensibilité l’avait forcé à abandonner. Son assiduité à l’hôpital était connue de tous. Pendant la Commune, presque tous les moyens de circulation étant suspendus, il s'y rendait en bateau. Il était universellement aimé à la Salpêtrière. Un jour, une malade place méchamment un banc en travers d’une porte où il devait passer et le fait tomber lourdement. Il se relève et secouant la poussière de ses vêtements, regardant s’éloigner la femme qui fuyait — « C’est une nerveuse! » — fit-il en haussant les épaules, et sans un éclair de colère dans les yeux. Jamais un malheureux venu pour chercher les lumières de sa science ne le quitta sans un secours. Il était la Providence des pauvres. « C'est moi qui distribuait ses aumônes, raconte Mlle Botard, la sublime et courageuse surveillante de son service, car le cher homme n’emportait jamais d’argent avec lui. — « Donnez dix francs à cette brave vieille, disaitil, vingt francs à ce pauvre vieux.-... On le remplacera peut-être comme science ajoute-t-elle, mais comme homme, mes malades le retrouveront-elles ? »

Pour son cours, ilfaisait quelquefois venir des femmes employées dans les ateliers de couture où elles peuvent gagner un maigre salaire. Cette petite pièce de quatre sous que leur donne l’ourlet d’une dizaine de torchons leur permet de se rendre après le déjeuner au marché pour y boire un peu de café tout en faisant la causette ; et toujours Charcot voulait qu’on indemnisât la patiente à qui il enlevait momentanément son aiguille, ne voulant pas, disait-il, que le temps qu’elle lui consacrait fut perdu pour elle.

Le jour de son enterrement, une pauvre vieille en cheveux blancs accourait à la surveillante — « Dites-moi qu’il n’est pas mort : dites-moi que ce n’est pas vrai! » — Et je la reconnais cette vieille femme en pleurs. Elle était à la Salpêtrière depuis vingt ans, les jambes fléchies sur les cuisses, ankylosée dans cette attitude à la suite d’une pachy-meningite. Un jour on la lui a amenée. Il l’a examinée, l’a soignée, l’a guérie : puis la confiant à son collègue M. Terrillon, le chirurgien de la Salpêtrière, il lui a fait redresser les jambes. Et cette infirme de vingt ans s’est remise à marcher.

Elle s’éloigne et nous l’entendons au loin qui sanglote.

Pour ses élèves, c’était le maître le plus sûr et le plus dévoué : les moindres services rendus vous gagnaient son cœur, vous attachaient sa protection. Au point de vue scientifique, il abandonnait à ses élèves tous les bénéfices de leurs travaux, leur laissant la plus entière liberté, les aidant seulement à recueillir les fruits de l’œuvre commune. La discrétion qu’il mettait dans ses conseils, pouvait, au premier abord, passer pour de l’indifférence,

mais au fond, elle n’était que l’excès de conscience du savant qui ne voulait pas admettre trop vite, ni rejeter quand même une idée qui ne fut pas la sienne. Sa prodigieuse érudition lui permettait de couvrir en quelques instants des pages entières de notes bibliographiques sur un sujet dont on lui proposait l’étude. Sa bibliothèque qu’il ouvrait généreusement aux travailleurs faisait le reste. Les mémoires, les thèses de doctorat, auxquelles il a collaboré sont innombrables. C’est par laque véritablement il a été un chef d’Ecole et qu’on peut lui rapporter non seulement ses travaux propres, mais encore beaucoup de ceux qu’il a inspirés.

Il était reconnaissant du concours que tous lui prêtaient à l’hôpital, chacun dans sa sphère et le jour où il a pu rendre un public hommage à la vaillante femme qui depuis 52 ans est à la tête du service des hystériques, Mlle Botard, qui l’y a vu interne, qui chaque jour le révérait et le bénissait, il l’a fait en des paroles d’une éloquence émue. Il l’a montrée laïque, simple laïque, sans autre stimulant, par conséquent, que le sentiment impérieux du devoir et de la dignité personnelle, aiguisée par une sympathie profonde pour les déshérités, les incurables, les difformes au physique comme au moral, les malheureux de tous genres, en un mot, menant pendant plus de 50 ans, sans bruit, modestement, sans visées autres que la satisfaction de sa conscience, sans autre soutien que son cœur, ardent pour le bien, menant une vie d’abnégation et de sacrifices que commandait le poste d’honneur qui lui était confié.

Ainsi entouré de l’estime et de l’affection de tous ceux qu’il avait associés à son œuvre, compris et admiré d’un public d’élite il avait su planer, soutenu par une douce philosophie, au-dessus des querelles et des misères humaines.

Philosophe, il a montré qu’il l’était dans ses leçons sur l’aphasie, l'hystérie, la neurasthénie, la suggestion, l’étude du langage, de la mémoire. La psychothérapie lui semblait, dans les maladies nerveuses une hase rationnelle de traitement; et la suggestion, l’isolement préconisés par lui n’ont-ils pas rendu déjà bien des malades à la santé ?

Sa grande passion était le travail : l’aube le trouvait assis à sa table devant ses livres et les feuilles blanches qu’il couvrait de sa large et ferme écriture tracée d’une main que l’âge ne faisait pas trembler. La plus haute philosophie sortait pour lui de 1 ensemble des faits constatés avec une inflexible rigueur : il avait soumis à sa méthode analytique tant de problèmes de psychologie que MM. Paul Janet, fh. Ribot, Ch. Richet le propo-

sèrent comme président delà Société de physiologie psychologique qu’ils venaient de fonder. Il fut élu à l’unanimité.

Il a eu l’amour de la vérité, le génie qui la trouve, l’art savant qui la fait valoir, et si parfois l’ironie perçait dans ses entretiens, elle naissait du conflit que se livraient dans cette âme d’artiste et de savant, l’idéal et la vérité.

Il assistait de très haut, avec un léger sourire dédaigneux à toutes les attaques qu’on dirigeait contre lui, et il était sincère en cela. A force de s’absorber en lui-même, dans ses travaux, il était parvenu^ se désintéresser dece quinous agite, excite nos passions, nos haines, nos ambitions. C’était un esprit jugeant tout froidement avec une impartialité absolue. Renan disait : « Quand on se plaint de la vie, c'est presque toujours parce qu’on lui a demandé l’impossible. » Il n’a pas demandé l’impossible à la vie, ne s’en est jamais plaint, et c’est un des rares hommes vraiment sages, qui soient morts heureux.

On lui a précisément reproché ce calme inaltérable de philosophe, on lui a reproché d’avoir constaté nos misères, de les avoir dépeintes, d’en avoir révélé les sources, mais d’avoir arrêté là son œuvre. Sa doctrine, a-t-on dit, a rejeté l’empirisme cruel; elle est indulgente et bénigne, elle console, elle ne guérit pas ; elle offre à ses patients le baume des illusions, elle apporte aux philosophes et aux magistrats le secours d’une grande clarté ; mais elle n’a guère trouvé plus pour la guérison que l'impression morale de la voix, du regard, de la pensée. Elle est même impuissante, dans la plupart des cas pour le soulagement. On a conclu en disant : Guérit-on maintenant plus de nerveux qu’on en guérissait avant ?

Remarquons d’abord que c’est là une question qu’il serait vraiment trop facile de retourner... Et puis que deviendrait la pratique de la médecine sans la science ? « La pratique, a dit Behier, sans renovation scientifique incessante, deviendrait vite, soyez-en sûr, une routine attardée et comme stéréotypée». Ce scepticisme banal qu’on oppose si volontiers à tous les progrès de l’esprit humain est un oreiller commode pour les têtes paresseuses, mais sur lequel Charcot ne voulait pas s’endormir. C’est vrai qu’il a de ses mains énergiques secoué ce vieux monde, analysé son cerveau et sa moelle et plus d’une fois hoché la tête en désespoir de guérison. Mais cependant la thérapeutique ne lui doit pas moins que les autres branches des sciences médicales: l’Électrothérapie, la Métallothérapie, le traitement parles aimants, l’Hydrothérapie, la compression des Ovaires, le traitement de l’Épilepsie, du Vertige de Menière, de l’Hystérie : voilà autant de

chapitres qui ont été l’objet de son incessante sollicitude et qui ont permis le soulagement et la guérison de bien des malheureux. La foule empressée de malades qui ont pris le chemin du quai Manquais ou de son hôtel du boulevard S^Germain suffirait à en faire foi. N’oublions pas enfin cette belle parole de Littré que j’ai voulu inscrire en tête de cette étude et qui seule pourrait servir de réponse à ces mesquines critiques « La destinalion de la Science est le vrai : l’utile ne vient qu’ensuite. Il ne faut pas faire une humble servante d’une divinité radieuse. y>

Depuis quelque temps sa santé s’était visiblement altérée. Déjà en 1888, un jour, à table, j’avais remarqué qu’il ne fumait plus et comme je lui en demandais la raison, il m’avait raconté certaine nuit d’angoisse où il avait eu un accès violent d’angine de poitrine qui l’avait déterminé à renoncer au tabac. Il en avait eu plusieurs depuis : un entre autres, il y a peu de temps, l’avait frappé pendant son cours. Je l'avais vu il y a quelques mois et j’étais resté péniblement impressionné du brusque changement survenu dans ses traits. Le visage s’était affaissé et comme détendu. Ce n’était plus cette physionomie forte, épanouie, tout illuminée par l’esprit qui l’animait. Les yeux avaient perdu cet éclat qu’ils prenaient au cours d’entretien dont les sujets lui étaient chers.

Au commencement des vacances, il était parti dans le Morvan faire un voyage pour se délasser et se livrer à quelques recherches archéologiques. C’est avec regret que sa famille avait assisté à ce départ, sa santé ne cessant pas de laisser des inquiétudes. Luimême cependant avait quitté les siens sans appréhension aucune. Le 15 août au soir, il leur écrivait encore une lettre pleine d’entrain et de gaîté.

C’est le 16, dans la nuit, dans une obscure auberge de la Nièvre, sur les bords du lac de Setton, .près de Château-Chinon, que, brusquement, la mort est venu le surprendre et l’emporter, l’arrachant en quelques instants des bras de ses amis dévoués Strauss et Debove, ses compagnons de voyages. Frappé dans tout l’éclat de sa gloire, sans avoir eu la douleur de se voir mourir « il a été soustrait aux amertumes des luttes cruelles et des suprêmes déchirements que la nature nous impose trop souvent. »

Il n’était âgé que de 68 ans, au moment où son immense influence pouvait s’étendre encore sur le domaine de la science et continuer à graver plus profondément encore l’empreinte ineffaçable que son génie a imprimée à tout ce siècle. L’homme qui à la fin de 1892, écrivait a La Foi qui guérit » pouvait encore

doter son pays d’œuvres originales, inspirer et guider de nouvelles générations, enrichir encore la science entière de ces découvertes qui avaient décidé la plupart des sociétés savantes de l’étranger à lui conférer le titre de membre honoraire.

Il était de ceux dont le nom ne se prononce point sans évoquer une doctrine, et cela aussi bien à l’étranger qu’en France. Nul peut-être n’a plus contribué à porter au loin l’éclat de notre science nationale.

Ses leçons cliniques ont été recueillies et traduites dans toutes les langues, et même en Angleterre, l’arthrite des tabétiques qu'il a si bien décrite n’est pas désignée sous un autre nom que le sien. En aucun pays du monde, même chez les peuples qui nous discutent avec le plus d’âpreté, les témoignages d’admiration n’ont pas manqué au savant qui, par l’activité de ses travaux, lègue à la famille scientifique le plus riche héritage qui ait peut-être été recueilli depuis Laënnec. Mais nous n'entendrons plus la parole du Maître, cette voix si éloquente et si douce, qui toujours et partout était religieusement écoutée .

Charcot, en véritable philosophe, eut désiré des funérailles très simples.

Et devant son cercueil, m’absorbant dans cette pensée, moimême je perds de vue l’appareil éclatant des obsèques, pour ne voir, sous les acacias nains qui bordent l’allée centrale de la Salpêtrière, que ces groupes de pensionnaires, femmes jeunes et vieilles qui n’ont pu trouver place dans l’intérieur de la Chapelle, et s’abritent de l’orage qui gronde — et sur les bas côtés de la nef, toute cette foule d’hospitalisées, vieilles au chef branlant, chez qui semblent se réveiller des restes de sensibilité et d’intelligence, et qui pleurent...

Auxaccentsdelamusique sacrée, jeme rappelle les enthousiasmes du maître pour Bach et Beethowen, Beethowen et la marche funèbre de sa Symphonie Héroïque dont j’écoute laplainte déchirante.

Et je songe, tout enveloppé de cette sombre harmonie, à la pieuse pensée qui a voulu que le corps du savant, avant d’habiter sa dernière demeure, revoye les lieux où son nom avait conquis sa gloire, où sa parole avait acquis un si lointain retentissement. Oui, c’est bien ici qu’il eût voulu finir, dans cette Salpêtrière qu’il avait tant aimée et dont la célébrité séculaire lui devra un de ses plus éclatants rayons. Et je m’imagine que dans la pauvre auberge où l’a terrassé la mort, ses yeux ont dû chercher à l’horizon les murs du Temple où il avait célébré avec tant de foi le culte de Science et de Vérité .

Mais au grand orgue de la chapelle éclate la marche funèbre de Jeanne d’Arc... Il va quitter cette antique maison où il avait fait tant de bien, tant travaillé, et c’est avec désespoir que nous le voyons prêt à en franchir le seuil pour jamais.

Le cortège gagne le cimetière Montmartre où a lieu l’inhumation.

Charcot n’avait pas voulu de fleurs sur son cercueil, ni de discours sur sa tombe. Toutes les couronnes envoyées avaient été directement portées au cimetière : on avait littéralement enseveli le monument sous des fleurs.

Quelques gouttes d’eau bénite sur ce cercueil, et c’est tout. Quelques pieds de terre vont suffire à recouvrir la dépouille de l’homme qui a rempli le monde. J’aime mieux croire que l’œuvre du grand savant va faire de cette mort une naissance à la vie de l’avenir, plus durable que notre journée d’éphémères. La durée de l’individu est courte, mais la mémoire des hommes est éternelle et c’est dans cette mémoire que l’on existe réellement. Lorsque sur le chemin de la vie, on s’arrête un instant, voyageur fatigué, pour regarder le chemin parcouru, certains hommes ont le privilège de se détacher lumineux sur les brumes déjà plus épaisses de l’horizon. Ils grandissent de l’évanouissement du passé, apparaissant d’autant plus nets et plus grands qu’autour d’eux tout s’est fondu dans la brume du temps. Telle apparaîtra longtemps encore, aux générations futures, la grande figure de Charcot. Mais dans la perte que font en ce jour la France et l’humanité, la nôtre, à nous ses élèves, est la plus intime et la plus cruelle.

PEUGNIEZ

Octobre 1893.

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