‹ J. M. GuyauChapitre 15 sur 98 · RÉALISME ET IDÉALISME · texte numérisé non relu

RÉALISME ET IDÉALISME

ronde ou carrée... Toute ma valeur, c'est que je suis un homme pour qui le monde visible existe. » — Fort bien ; pour un commissaire priseur le monde visible existe aussi, et la tapisserie, et la table ronde ou carrée. La cliose importante, c'est le point de vue personnel d'où l'on voit, l'angle sous lequel le monde visible apparaît et, il faut bien le dire, la manière selon laquelle l'invisible que chacun porte en soi se mêle au visible.

Les yeux sont de grands questionneurs; ils interrogent chaque chose : qu'es-tu? que vas-tu me dire, vieil arbre penché sur cette chaumière? petit pot de fleur oublié sur cette fenêtre? Je demande une histoire à ce que je vois. Ce qui me plait le plus en chaque être, c'est ce qui dépasse l'instant précis où je le saisis, ce qui me reporte par delà et en deçà, ce qui m'introduit dans sa vie propre. Le grand art consiste à saisir et à rendre Vesprit des choses, c'està-dire ce qui relie l'individu au tout et chaque portion de l'instant à la durée entière.

Une âme vulgaire aura un œil vulgaire et un art banal. Chaque observateur emporte ainsi avec lui et en lui quelque chose du monde qu'il observe, comme un astre attire à lui toute la poussière planétaire qu'il rencontre dans l'espace sur son chemin. Quoi capita, tôt astra. En cette gravitation intérieure, chaque objet prend une place différente selon la richesse du système d'idées auquel il s'adapte. Le plus grand d'apparence peut devenir le plus mesquin, et le plus mesquin le plus grand; les derniers échangent leur place avec les premiers.

Représenter le monde ou l'humanité d'une

manière esthétique, ce n'est donc pas les reproduire passivement au hasard de la sensation, mais les coordonner par rapport à un terme fixe, — le moi original de l'auteur, — qui doit être lui-même, d'autre part, le raccourci le plus complet possible du monde et de l'humanité. Si le moi de l'auteur est constitué par un groupement d'idées exceptionnel et rare, mais non bien lié et systématique, s'il n'a rien enfin d'un (( microcosme» complet, son art pourra étonner (le beau, c'est l'étonnant, disait Baudelaire), mais cet art passera vite. Car l'étonnant ne reste longtemps tel qu'à condition de faire beaucoup penser, c'est-à-dire de provoquer une longue suite de réflexions bien enchaînées, aboutissant à une conception générale et plus ou moins synthétique. Vous voulez m' « étonner »; commencez par posséder vous-même ce don de l'étonnement philosophique devant l'univers qui, selon Platon, est le commencement de la philosophie. Savoir s'étonner est le propre du penseur; savoir étonner les autres et les déconcerter un moment, c'est un art de saltimbanque. Ce qui charme en étonnant, ce qui est vraiment beau, ce n'est pas toute nouveauté, mais la nouveauté du vrai, et pour apercevoir celle-là, il faut avoir un esprit plus ou moins synthétique, bien équilibré, qui paraisse original non en tant qu'incomplet et anormal, mais parce qu'il est plus complet que les autres, plus en harmonie avec la réalité la plus profonde, capable, par cela même, de nous la révéler sous tous ses aspects. Byron a dit :

Are not Ihe mountains, waves and skies a part Of me and of my soûl, as I of them?

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