‹ J. M. GuyauChapitre 21 sur 98 · LA POÉSIE DU SOUVENIR · texte numérisé non relu

LA POÉSIE DU SOUVENIR

il faut qu'il ait pleure : il faut que son accent garde l'écho des sentiments éprouvés et disparus. Et il en est de même pour l'écrivain.

II. — L'école classique a bien connu l'effet esthétique de l'éloignement dans le temps; mais son procédé ne consiste encore qu'à reporter les événenienls dans un passé abstrait. Les Grecs de Racine ne sont guère Grecs que par la date à laquelle on les place, et qui reste trop souvent une simple étiquette, un simple chiffre, sans nous faire voir la Grèce d'alors. L'école historique^ au contraire, reporte les événemenls sur le passé concret. Elle fait du réalisme, mais elle l'idéalise par le simple recul et par l'effet du lointain. Spencer constate, sans en donner d'explication, que tout objet d'abord utile aux hommes qui a maintenant cessé de l'être paraît beau; il y a de ce fait, selon nous, diverses raisons. En premier lieu, tout ce qui à servi à Ihomme intéresse l'homme par cela même. Voici une armure, un outil, une poterie, ils ont servi à nos pères, ils nous intéressent donc, mais ils ne servent plus; par là ils perdent aussitôt ce caractère de trivialité qu'entraîne nécessairement avec elle l'utilité journalière, ils n'excitent plus qu'une sympathie désintéressée. L'histoire a pour caractéristique de grandir et de poétiser toute chose. Par l'histoire il se fait une épuration ne laissant subsister que les caractères esthétiques et grandioses; les objets les plus infimes se trouvent dépouillés de ce qu'il y a de trivial, de commun, de vulgaire, de grossier et de surajouté par l'usage journalier : il ne reste en notre esprit, des objets replacés ainsi dans le temps passé, qu'une image

simple, l'expression du sentiment primitif qui les a faits; et ce qui est simple et profond n'a rien de vil. Une pique du temps des Gaulois ne nous rappelle que la grande idée qui a fait l'arme, quelle qu'elle soit, — l'idée de défense et de force; la pique, c'est le Gaulois défendant ses foyers et la vieille terre gauloise. Une arquebuse du temps des croisades n'éveille en nous que les images fantastiques du lointain des temps, des vieilles luttes entre les races du Nord et du Midi. Tout ce qui arrive à nous à travers l'histoire nous apparaît dans sa simplicité; au contraire, l'utile de chaque jour, avec sa surcharge de trivialité, reste prosaïque; et voilà pourquoi l'utile devenu historique devient beau. L'antique est une sorte de réalité purifiée par le temps.

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