‹ J. M. GuyauChapitre 41 sur 98 · LES SENTIMENTS SOUS L INFLUENCE DE LA SCIENCE · texte numérisé non relu

LES SENTIMENTS SOUS L INFLUENCE DE LA SCIENCE

vilain (( tout couvert de ramée » que nous représente La Fontaine ; nous sentons dei-rière lui toute une classe d'hommes courbée sous le même fardeau; bien plus, quand le paysan de La Fontaine, en son style puissant et trivial, nous parle de la oc machine ronde », nous croyons voir dans le même cercle éternel de souffrance tourner rhumanilc entière. C'est ainsi que, avec moins de sobriété, mais autant de poésie, Victor Hugo peut, dans un misérable, nous faire pressentir les innombrables misères de la vie humaine et même de toute vie. Peint-il un cheval frappé par son maître {Melancholia), c'est d'abord une image nette, isolée, aux contours tranchés; notre pitié s'attache uniquement à ce cheval au poitrail en sang qui « tire, traîne, geint, tire encore et s'arrête, tandis que le fouet tourbillonne sur son front ». Puis le poète continue la ce mélancolique » histoire, en se demandant quelle loi livre ainsi « la bête effarée à l'homme ivre », et par degrés l'horizon du tableau s'élargit; dans le pauvre être muet « dont le ventre nu sonne sous les coups de la botte ferrée », nous cessons de voir un individu, un cheval déterminé qui monte sur le pavé glissant; l'image douloureuse a envahi tout le champ visuel, et notre pitié s'adresse à une multitude. De même, si Victor Hugo nous parle du travail des enfants dans les manufactures, il commence par nous montrer une grande usine où « tout est d'airain et de fer, où jamais on ne joue »; puis tandis que les machines tournent sans fm dans l'ombre sur la tête innocente des enfants, il fait tout à coup, du sein même de la réalité, surgir devant

l'esprit la terrible antinomie entre le perfectionnement des machines et l'abaissement intellectuel des travailleurs.

Pro,:îrès dont on demande : Où va-t-il? que veut-il? Qui brise la jeunesse en fleur, qui donne, en somme, Une dme à la machine et la retire à l'homme!

Tous les mouvements du cœur, quels qu'ils soient, deviennent à notre époque plus réfléchis et plus philosophiques; la poésie qui les exprime subit donc une transformation analogue. Cette intime pénétration de la sensibilité par l'intelligence est l'une des causes principales du progrès moral et esthétique. Ce qui amène en effet ce progrès, c'est la difficulté croissante pour la sensibilité d'éprouver du plaisir là où l'intelligence n'est pas satisfaite : nous avons besoin de penser pour jouir pleinement. De même qu'à l'origine l'intelligence semble être sortie du pouvoir de sentir, de même, par une évolution en sens inverse, une sensibilité plus exquise sort de l'intelligence même : dans chacun de nos sentiments se retrouve notre être tout entier, si complexe aujourd'hui, et qui essaye de rendre sa pensée égale au monde; dans chacun de nos mouvements, nous sentons passer un peu de l'agitation éternelle des choses, et dans une de nos sensations, quand nous prêtons l'oreille, nous entendons la nature entière résonner, comme nous croyons deviner tout le murmure de l'océan lointain dans une des coquilles trouvées sur sa grève.

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