‹ J. M. GuyauChapitre 43 sur 98 · ROLE MORAL ET SOCIAL DE L ART · texte numérisé non relu

ROLE MORAL ET SOCIAL DE L ART

On s'est souvent demandé si la liltéralure et l'art étaient moraux ou immoraux. La question pourrait être examinée d'un nouveau point de vue : il s'agirait de savoir dans quelle mesure et avec quelle gradation il est bon d'étendre cette qualité qui fait le fond de la littérature et de l'art : la sociabilité. Il y a, en effet, une certaine antinomie entre l'élargissement trop rapide de la sociabilité et le maintien en leur pureté de tous les instincts sociaux. D'abord, une société plus nombreuse est aussi moins choisie. De plus, l'accroissement de la sociabilité est parallèle à l'accroissement de l'activité; or, plus on agit et voit agir, plus aussi on voit s'ouvrir des voies divergentes pour l'action, lesquelles sont loin d'être toujours des voies « droites ». C'est ainsi que, peu à peu, en élargissant sans cesse ses relations, l'art en est venu à nous mettre en société avec tels et tels héros de Zola. En outre, l'art met de plus en plus en jeu la passion; or, il y a encore là plus d'un écueil. L'œuvre d'art est un centre d'attraction, tout comme la volonté active d'un génie supérieur. Si

un Napoléon entraine des volontés, un Corneille et un Victor Hugo n'en entraînent pas moins, quoique d"une autre manière. Et tout dépend de la direction qu'impriment les uns et les autres. En un mot, l'œuvre littéraire est une suggestion d'une puissance d'autant plus grande qu'elle se cache sous la forme d'un simple spectacle; et la suggestion peut être vers le mal comme vers le bien. Qui sait le nombre de crimes dont les romans d'assassinat ont été et sont encore les instigateurs? Le principe de Viviitation, une des lois fondamentales de la société et aussi de l'art, fait la puissance de l'art pour le mal comme pour le bien. Même quand il s'agit d(?s passions nobles et généreuses, l'art offre encore le danger, tout en les rendant sympathiques, de leur fournir hors de la réalité même un aliment dont elles arriveront à se contenter. Il est si facile d'être courageux, héroïque, généreux à la lecture des œuvres qui représentent le courage, l'héroïsme, la générosité! Mais, quand il s'agit de réaliser à son tour les belles qualités qu'on a admirées, il est possible que l'exercice des facultés purement représentatives ait affaibli, amolli l'exercice des facultés actives, et qu'on s'en tienne enfin à l'amour platonique des vertus morales ou sociales. En tout cas, cet effet amollissant de l'art a été souvent constaté sur les peuples, qui, à trop exercer leurs facultés de contemplation et d'imagination, perdent parfois leurs facultés d'action. Enfin l'art, ayant besoin de produire une certaine intensité d'émotions — surtout l'art réaliste — tend à faire appel aux passions qui, dans la masse sociale, sont les plus gêné-

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ralement capables de cette intensité. Or, ce sont les passions élémentaires, primitives, instinctives. Il en résulte, comme l'ont remarqué les sociologisles, une tendance de l'art, surtout réaliste, à maintenir l'homme sous l'empire de ses « inclinations ataviques », plus ou moins grossières, haine, vengeance, colère, jalousie, envie, sensualité, etc. Si bien que Fart est à la fois un moyen de hâter la civilisation et un moyen de la retarder en y maintenant une certaine barbarie.

Tout dépendra donc, en définitive, du type de société avec lequel l'artiste aura choisi de nous faire sympathiser : il n'est nullement indilférent que ce soit la société passée, ou la société présente, ou la société à venir, et, dans ces diverses sociétés, tel groupe social plutôt que tel autre. Il est même des littératures qui prennent pour objectif de nous faire sympathiser avec les insociahles, avec les déséquilibrés, les névropathes, les fous, les délinquants. C'est ici que l'excès de sociabilité artistique aboutit à l'affaiblissement même du lien social et moral. L'art doit choisir sa société, et cela dans l'intérêt commun de l'esthétique et de l'éthique. Nous sommes loin de prétendre que l'artiste doive se proposer une thèse morale à soutenir, ou même un but moral à atteindre par le moyen de l'art; nous sommes loin de condamner « tout emploi du talent poétique sans but extérieur à lui ». Mais les idées les plus élevées de l'esprit, qui sont, selon nous, le thème de la grande poésie et du grand art, nous nous les représentons comme intérieures à la poésie même, bien plus, comme constitutives

de l'âme du poète ou de l'artiste. Et pour ce qui est du but extérieur — moralisateur ou utilitaire — que le poète peut se proposer, nous dirions volontiers avec Schopenhauer : l'intention n'est rien dans l'œuvre d'art. La moralité du poète doit être aussi spontanée que son génie, elle doit se confondre avec son génie même. Il n'en est pas moins vrai que le fond de lart n'est point indifférent, et que l'art immoral demeure très inférieur, même au point de vue esthétique.

Pour conclure, l'art étant par excellence un phénomène de sociabilité — puisqu'il est fondé tout entier sur les lois de la sympathie et de la transmission des émotions — il est certain qu'il a en luimême une valeur sociale : de fait, il aboutit toujours soit à faire avancer, soit à faire reculer la société réelle où son action s'exerce, selon qu'il la fait sympathiser par l'imagination avec une société meilleure ou pire, idéalement représentée. En cela, pour le sociologiste, consiste la moralité de l'arf, moralité tout intrinsèque et immanente, qui n'est pas le résultat d'un calcul, mais qui se produit en dehors de tout calcul et de toute recherche des fins. La vraie beauté artistique est par elle-même moralisatrice, et elle est une expression de la vraie sociabilité. On peut reconnaître en moyenne la santé intellectuelle et morale de celui qui a écrit une œuvre à l'esprit de sociabilité vraie dont cette œuvre est empreinte; et, si l'art est autre chose que la morale, c'est cependant un excellent témoignage pour une œuvre d'art lorsque, après l'avoir lue, on se sent non pas plus soutTrant ou plus avili,

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mais meilleur et relevé au-dessus de soi; plus disposé non à se ramasser sur ses propres douleurs, mais à en sentir la vanité pour soi-même. Enfin l'œuvre d'art la plus haute n'est pas faite pour exciter seulement en nous des sensations plus aiguës et plus intenses, mais des sentiments plus généreux et plus sociaux. « L'esthétique n'est qu'une justice supérieure », a dit Flaubert. En réalité, l'esthétique n'est qu'un effort pour créer la vie, — une vie quelconque — pourvu qu'elle puisse exciter la sympathie du lecteur; et cette vie peut n'être que la reproduction puissante de notre vie propre avec toutes ses injustices, ses misères, ses souffrances, ses folies, ses hontes mêmes. De là un certain danger moral et social qu'il ne faut pas méconnaître; tout ce qui est sympathique est contagieux dans une certaine mesure, caria sympathie même n'est qu'une forme rafiinée de la contagion : la misère morale peut donc se communiquer à une société entière par sa littérature. Les déséquilibrés sont, dans le domaine esthétique, des amis dangereux par la force de la sympathie qu'éveille en nous leur cri de souffrance. En tout cas, la littérature des déséquilibrés ne doit pas être pour nous un objet de prédilection : une époque qui s'y complaît comme la nôtre ne peut, par cette préférence, qu'exagérer ses défauts. Et parmi les plus graves défauts de notre littérature moderne, il faut compter celui de peupler davantage ce cercle de l'enfer où se trouvent, selon Dante, ceux qui, pendant leur vie, ce pleurèrent quand ils pouvaient être joyeux ».

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