‹ J. M. GuyauChapitre 55 sur 98 · LA SUGGESTION COMME MOYEN D ÉDUCATION · texte numérisé non relu

LA SUGGESTION COMME MOYEN D ÉDUCATION

fussent. On persuade à un sujet liypnotisé qu'il est un porc, aussitôt il se met à se rouler et à grogner comme un porc. Ainsi en advient-il de ceux qui, théoriquement, ne s'accordent pas plus de valeur qu'à un pourceau; leur pratique doit nécessairement offrir des points de correspondance avec leur théorie. C'est une auto-suggestion.

Les mêmes principes trouvent leur application dans l'art de gouverner les hommes. Nombre de faits relevés dans les prisons montrent que c'est pousser au crime un demi-criminel que de le traiter en grand criminel. Relever un homme dans l'estime publique et dans sa propre estime est le meilleur moyen de le relever en réalité. Une poignée de main offerte par un jeune avocat enthousiaste à un voleur dix fois récidiviste, suffit à produire une impression morale qui dure encore aujourd'hui. Un prisonnier voyant un de ses codétenus se précipiter pour frapper le directeur de la prison, l'arrête d'un mouvement presque instinctif, et cette action suffira à le sauvegarder contre lui-même, à l'arracher à ses antécédents, à son milieu moral ; désormais sa conduite sera irréprochable. L'estime témoignée est une des formes les plus puissantes de la suggestion. En revanche, croire à la méchanceté de quelqu'un, c'est le rendre en général plus méchant qu'il n'est. Dans l'éducation, il faut donc toujours se conformer à la règle que nous venons d'établir : présupposer la bonté et la bonne volonté. Toute constatation à haute voix sur l'état mental d'un enfant joue immédiatement le rôle d'une suggestion : « Cet er.fanl est méchant... Il est paresseux... Il ne fera pas ceci ou

cela... » Que de vices sont ainsi développés, non par une fatalité héréditaire, mais par une éducation maladroite! Pour la même raison, quand un enfant a commis quelque action répréhensible, il lie faut pas, en le blâmant, interpréter l'action dans son sens le plus mauvais. L'enfant est trop inconscient en général pour avoir eu une intention tout à fait perverse; en lui prêtant la délibération et l'intention arrêtée, la résolution virile, non seulement on se trompe, mais on les développe chez lui : supposer le vice, c'est souvent le produire. Il faut donc dire à l'enfant : « Tu n'as pas voulu faire cela, mais voici ce à quoi ton acte eût pu aboutir; voici comment, si on ne te connaissait pas, on pourrait l'interpréter. » Quand un homme, poursuivi par une foule qui profère de vagues menaces, s'efforce de lui faire face en s'écriant tout à coup : « Vous voulez donc me pendre! » il y a grande chance pour qu'on lui applique aussitôt la formule qu'il vient de trouver. Il en est ainsi pour la multitude des instincts plus ou moins mauvais qui s'éveillent nécessairement dans le cœur d'un enfant à tel ou tel moment de son existence; il ne faut pas donner à l'enfant la formule de ses instincts, ou, par cela même, on les fortifie et on les pousse à passer dans les actes. Quelquefois même on les crée. De là cetle règle importante que nous proposons aux éducateurs : — Autant il est utile de rendre conscients d'eux-mêmes les bons penchants, autant ï. est dangereux de rendre conscients les mauvais lorsqu'ils ne le sont pas encore.

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