‹ J. M. GuyauChapitre 63 sur 98 · SINCÉRITÉ ET TOLÉRANCE LE PROGRÈS. TRIOMPHE FINAL DES IDÉES · texte numérisé non relu

SINCÉRITÉ ET TOLÉRANCE LE PROGRÈS. TRIOMPHE FINAL DES IDÉES

I. — La sincérité absolue, la sincérité impersonnelle pour ainsi dire et sans passion est le premier devoir du philosophe. Arranger le monde selon ses préférences personnelles — par exemple ne chercher que les hypothèses les plus « consolantes », non les plus probables — ce serait ressembler à un commerçant qui, examinant son grand-livre, nalignerait que les chiffres avantageux et ne s'appliquerait à faire que de consolantes additions. La plus stricte probité est de rigueur pour qui examine le grand livre de la vie : le philosophe ne doit rien cacher ici aux autres ni à lui-même.

On dit que Jean Huss, sur le bûcher de Constance, eut un sourire de joie suprême en apercevant dans la foule un paysan qui, pour allumer le bûcher, apportait la paille du toit de sa chaumière : sancta simplicitas! Le martyr venait de reconnaître en cet homme un frère en sincérité; il avait le bonheur de se sentir en présence d'une conviction vraiment désintéressée. Nous ne sommes plus au

temps des Jean Huss, des Bruno, des Servet, des saint Justin ou des Socrate; c'est une raison de plus pour nous montrer tolérants et sympathiques, même envers ce que nous regardons comme une erreur, pourvu que cette erreur soit sincère.

Tout s'élargit en nous avec le temps, comme les cercles concentriques laissés par le mouvement de la sève dans le tronc des arbres. La vie apaise comme la mort, réconcilie avec ceux qui ne pensent pas ou ne sentent pas comme nous. Quand vous vous indignez contre quelque vieux préjugé absurde, songez qu'il est le compagnon de route de l'humanité depuis dix mille ans peut-être, qu'on s'est appuyé sur lui dans les mauvais chemins, qu'il a été l'occasion de bien des joies, qu'il a vcca pour ainsi dire de la vie humaine : n'y a t-il pas pour nous quelque chose de fraternel dans toute pensée de l'homme?

II. — L'historien a pour devise : « Ce qui a été, sera », il est naturellement porté à calquer sur le passé sa conception de l'avenir. Témoin de l'impuissance des révolutions, il ne comprend pas toujours qu'il peut y avoir de complètes évolutions transformant les choses jusqu'en leur racine, métamorphosant les êtres humains et leurs croyances de manière à les rendre méconnaissables. « Nos pères, disait Fontenelle, en se trompant, nous ont épargné leurs erreurs » ; en effet, avant d'arriver à la vérité, il faut bien essayer un certain nombre d'hypothèses fausses ; découvrir le vrai, c'est avoir épuisé l'erreur. Le faux, l'absurde même a toujours joué lin si grand rôle dans les affaires humaines qu'il

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