TROISIÈME PARTIE
PHILOSOPHIE ET RELIGION
Dans son livre intitulé Vln'élvjion de Varcni)', et qui est son chef-d'œuvre, Guyau cherche à dégager des religions leur élément éternel, l'esprit moral et social qui les anime. En même temps il expose ses plus hautes conceptions philosophiques.
Guyau voulait que, sans rien perdre de son désintéressement spéculatif, la philosophie revînt de nos jours à son antique fonction morale et sociale, en s'appliquant à guider les peuples comme les individus vers une condition meilleure. Pour cela, le philosophe doit tirer des données mêmes de la science la solution des prohlèmes qui s'imposent à notre époque. On peut, en effet, trouver dans le savoir positif les éléments d'un système de croyances par lequel la philosophie touche à la religion.
Quelle est la pensée fondamentale dont toute religion s'inspire? Selon Guyau, « l'idée d'un lien de société entre l'homme et des puissances supérieures, mais plus ou moins semblables à lui, est précisément ce qui fait l'unité de toutes les conceptions religieuses ». L'homme devient vraiment religieux, quand il superpose à la société humaine où il vit une autre société plus puissante et plus élevée, une société universelle et pour ainsi dire cosmique.
A l'origine, la religion ne fait qu'un avec la morale et
avec le droit, comme avec la pliilosopliie et la science; c'est même de la religion que tout le reste procède : la morale primitive est religieuse , le droit primitif est religieux, la philosophie et la science ne se détachent de la religion que très tard. Par là, en même temps que la religion est un lien des hommes avec des puissances supérieures, elle constitue aussi un lien des hommes entre eux. Puisque toutes les sociétés ont des religions, c'est qu'il y a là pour elles, dans l'état actuel, une utilité et même une nécessité vitale, un moyen de subsister, de s'accroître, de l'emporter dans la grande lutte pour la vie. Chaque société a le sentiment plus ou moins confus de ses conditions d'existence et de progrès : un instinct presque infaillible la guide. De même qu'elle se crée toujours à elle-même un gouvernement quelconque pour le dedans et des moyens de défense pour le dehors, de même qu'elle se fait des lois et des mœurs, de même encore elle se fait des croyances, des représentations de la vie univei^selle, du principe de toutes choses et de la destinée humaine; et elle se les fait conformes à son intérêt comme société, en harmonie avec ses propres conditions d'existence ou de perfectionnement.
Le livre de Guyau n'est pas un traité de métaphysique : on ne pouvait attendre de lui une exposition doctrinale des systèmes dans leurs détails; mais leur esprit caractéristique, qui a été aussi l'esprit des diverses religions, voilà ce qui l'intéresse, voilà ce qui fait pour lui leur valeur. Les religions enveloppent toute une philosophie, que Guyau s'efforce de dégager. Il montre qu'on peut, avec elles, admettre dans l'univers un effort vers le mieux et espérer que cet effort aboutira. 11 expose éloquemment et apprécie à ce point de vue les grandes doctrines vers lesquelles, de nos jours, convergent les esprits : pessimisme et optimisme, naturalisme et idéalisme; puis, dans des pages qui compteront parmi les plus belles de notre langue, il s'élève à des vues sublimes sur la destinée des mondes, sur l'avenir moral de l'humanité, enfin sur la manière dont le sa^e doit envisager la mort.
La première cause da pessimisme, c'est que la nature apparaît comme indifférente. « La Force éternelle », dont on parle tant aujourd'hui, n'est pas plus rassurante pour nous et pour notre destinée que la Substance éternelle. A tort ou à raison l'instinct métaphysique, identique en son fond à l'instinct moral, ne réclame pas seulement un principe de vie présent à toutes choses : il poursuit encore un idéal de bonté et de sociabilité universelle.
J'étais dans la montagne, étendu sur l'herbe : un lézard est sorti d'un trou, a pris ma jambe immobile pour un rocher; il y a grimpé sans façon pour s'y chauffer au soleil. Le petit être confiant était là, sur moi, jouissant de la même lumière, ne se doutant pas de la vie relativement puissante qui circulait sans bruit et amicalement sous lui. Et moi, je me mis à regarder la mousse et l'herbe sur lesquelles j'étais étendu, la terre brune, les grands rochers : ne ressemblais-je pas moi-même à l'humble lézard, et n'étais-je pas jouet de la même erreur? La vie sourde n'était-elle pas tout autour de moi, à mon
insu? N'agitait-elle pas confusément le grand Tout? — Oui, mais qu'importe, si c'est au fond une vie aveugle, égoïste, où chaque atome ne travaille que pour soi? Petit lézard, pourquoi n'ai-je point comme toi sous le soleil un œil ami qui me regarde?
La seconde cause du pessimisme contemporain est le progrès rapide de la science positive, avec les révélations que, coup sur coup, elle nous a apportées sur la nature. Le progrès se précipite tellement de nos jours, que l'adaptation de l'intelligence à des idées toujours nouvelles devient pénible; nous allons trop vite, nous perdons haleine comme le voyageur emporté sur un cheval fou, comme l'aéronaute balayé par le vent avec une vertigineuse vitesse. Le savoir produit ainsi à notre époque un sentiment de malaise, qui tient à un trouble de l'équilibre intérieur; la science, si joyeuse à ses débuts, à la Renaissance, faisant son apparition au milieu des rires éclatants de Rabelais, devient maintenant presque triste. Nous ne sommes pas encore faits aux horizons infinis du monde nouveau qui nous est révélé et où nous nous trouvons perdus : de là la mélancolie de l'époque, mélodramatique et vide avec les Chateaubriand et les premiers enfants du siècle, sérieuse et réfléchie avec Leopardi, Schopenhauer et les pessimistes d'aujourd'hui. Dans l'Inde on distingue les brahmanes à un point noir qu'ils portent entre les deux yeux : ce point noir, nos savants, nos philosophes, nos artistes le portent aussi sur leur front éclairé par la lumière nouvelle.
Une troisième cause du pessimisme, qui résulte elle-même des précédentes, c'est la souffrance causée
CAUSES DU PESSIMISME CONTEMPORAIN 17o
I)ar le développement exagéré de la pensée à notre époque, par la place trop grande et finalement douloureuse qu'elle occupe dans l'organisme. Nous souffrons d'une sorte d'hypertrophie de l'intelligence. Tous ceux qui travaillent de la pensée, tous ceux qui méditent sur la vie et la mort, tous ceux qui philosophent finissent par éprouver cette soulfrance. Et il en est de même des vrais artistes, qui passent leur vie à essayer la réalisation d'un idéal plus ou moins inaccessible. On est attiré à la fois de tous les côtés, par toutes les sciences, par tous les arts ; on voudrait se donner à tous, on est forcé de se retenir, de se partager. Il faut sentir son cerveau avide attirer à lui la sève de tout l'organisme, être forcé de le dompter, se résigner à végéter au lieu de vivre! On ne s'y résigne pas, on aime mieux s'abandonner à la flamme intérieure qui consume. La pensée affaiblit graduellement, exagère le système nerveux, rend femme; elle n'ôte pourtant rien à la volonté, qui reste virile, toujours tendue, inassouvie : de là des luttes longues, un malaise sans fin, une guerre de soi contre soi. Il faudrait choisir : avoir des muscles ou des nerfs, être homme ou femme; le penseur, l'artiste n'est ni l'un ni l'autre. Ah ! si, en une seule fois et d'un seul effort immense, nous pouvions arracher de nous-mêmes et mettre au jour le monde de pensées ou de sentiments que nous portons, comme on le ferait avec joie, avec volupté, dût notre organisme tout entier se briser dans ce déchirement d'une création ! Mais non , il faut se donner par petites fractions, se répandre goutte à goutte, subir toutes les interruptions de la
vie; peu à peu l'organisme s'épuise dans cette lutte de l'idée avec le corps; puis l'intelligence elle-même se trouble, pâlit, comme une lumière vivante et souffrante qui tremble à un vent toujours plus âpre, jusqu'à ce que l'esprit vaincu s'afîaisse sur lui-même et que tout retombe dans l'ombre.
La pensée moderne n'est pas seulement plus clairvoyante du côté des choses extérieures et de la nature; elle l'est aussi du côté du monde intérieur et de la conscience. Or, Stuart Mill soutenait que la réflexion sur soi et le progrès de l'analyse psychologique ont une force dissolvante, qui, avec la désillusion de la trop grande clarté, amène la tristesse. On voit trop le jeu de ses propres ressorts et le fond de ses sentiments. Quelle intime contradiction que d'être assez philosophe ou assez poète pour se créer un monde à soi, pour embellir et illuminer toute réalité, et d'avoir cependant l'esprit d'analyse trop développé pour être le jouet de sa propre pensée! On bâtit d'aériens châteaux de cartes, et ensuite on souffle soi-même dessus. On est sans pitié pour son propre cœur, et on se demande parfois s'il ne vaudrait pas mieux ne point en avoir. Je suis trop transparent pour moi-même, je vois tous les ressorts cachés qui me font agir, et cela ajoute une souffrance à toutes les autres. Je n'ai pas assez de foi ni en la réalité objective ni en la rationalité de mes joies mêmes pour qu'elles puissent atteindre leur maximum.
En même temps que l'intelligence devient plus pénétrante et plus réfléchie par le progrès des connaissances de toute sorte, la sensibilité plus délicate
s'exalte. La sympathie même, selon les pessimistes, ne peut devenir qu'un instrument de douleur en nous faisant souflrir davantage des soufïrances d'autrui. Le retentissement en nous des peines humaines, toujours croissant par l'effet d'une sociabilité croissante, semble proportionnellement plus grand que celui des joies humaines. Les préoccupations sociales elles-mêmes, qui vont augmentant à notre époque, sont si loin d'être satisfaites, que les pessimistes se demandent si elles le seront jamais et si l'humanité, de plusen plus nombreuse dans le combat pour vivre, ne sera pas à la fois de plus en plus misérable et de plus en plus consciente de sa misère. Enfin, une dernière cause du pessimisme est la dépression de la volonté. qui accompagne l'exaltation même de l'intelligence et de la sensibilité. Le pessimisme est en quelque sorte la suggestion mdlaphijsique engendrée par l'impuissance physique et morale. Toute conscience d'une impuissance produit une mésestime non seulement de soi, mais des choses mêmes, mésestime qui, chez certains esprits spéculatifs, ne peut manquer de se transformer en formules à priori. On dit que la souffrance aigrit; la chose est plus vraie encore de l'impuissance. C'est ce que viennent de confirmer de récentes observations psycho- physiologiques '. Chez les aliénés comme chez les hypnotiques, les périodes de satisfaction et d'optimisme, qui sont aussi celles de bienveillance et d'aménité, coïncident avec une augmentation de puissance motrice mesurable au