‹ J. M. GuyauChapitre 67 sur 98 · LA SCIENCE ET L' ACTION, REMÈDES DU PESSIMISMK · texte numérisé non relu

LA SCIENCE ET L' ACTION, REMÈDES DU PESSIMISMK

I. — Le pessimisme est-il guérissable? — Le sentiment du mal a, croyons-nous, sa part légitime dans le sentiment métaphysique ou religieux; mais est-ce une raison pour en faire non plus la partie, mais le tout de la métaphysique et de la religion? Tel est le problème.

M. de Hartmann s'est efforcé de retrouver un fond pessimiste sous toutes les religions; c'est trop juger l'humanité d'après nous-mêmes et notre époque. Soutenir cinsi que la religion est fondée sur un pessimisme radical, c'est comme si on voulait prétendre que la médecine a pour principe non la curabilité, mais l'incurabilité des maladies. Dans le pessimisme de Schopenhauer, comme dans l'optimisme de Spinoza, il y a sans doute une part de vérité qui sera indestructible, mais ce pessimisme dépasse de beaucoup toute affirmation et même toute probabilité scientifique. Si le monde n'a pour la science rien de divin, il n'a non plus rien de diabolique; il n'y a pas plus lieu de maudire que

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d'adorer la nature extérieure. Intérieurement, les causes de soulTrance que nous avons analysées ne sont que provisoires. Le savoir humain, qui accable actuellement le cerveau , peut , en s'organisant mieux, comme il l'est déjà dans certaines télés bien équilibrées, produire un jour un sentiment de bienêtre et de vie plus large. Il y a toute une science nouvelle à créer, celle de l'hygiène intellectuelle pour ies peuples, de la thérapeutique intellectuelle pour ies individus. Cette science, une fois créée, pourra empêcher ou guérir la dépression mentale consécutive à une excitation exagérée, qui semble la formule physiologique du pessimisme et que la Grèce pensante n'a guère connue.

D'ailleurs le désir de savoir, qui est, nous l'avons vu, parmi les causes les plus profondes du mal du siècle, peut devenir, à un autre point de vue, la source la plus inaltérable peut-être , le plus sûr allégemsnt de bien des maux humains. Certes, il est parmi nous des déshérités , physiquement ou mentalement infirmes, qui peuvent dire : « J'ai soufTert dans toutes mes joies » ; le vescio quid amari est venu pour eux dès les premières gouttes de toute volupté; pas un baiser qui n'ait été douloureux. Et cependant même cette existence peut avoir sa douceur, lorsqu'elle est sans révolte, entièrement acceptée comme une chose rationnelle : ce qui corrige l'amertume, c'est la transparence aux regards, la pureté — que possèdent à un si haut point les flots de la mer. En s'étendant , en s'élevant, en s'apaisant de plus en plus , le savoir peut rendre un jour à l'âme quelque chose de cette sérénité qui

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appartient à toute lumière et à tout regard lumineux. C'est là ce qu'il y avait de vrai dans le calme intellectuel de Spinoza : si son optimisme objectif est insoutenable, il y avait plus de vérité en son optimisme subjectif, en cette conscience de la paix intérieure trouvée dans l'extension même de l'intelligence et dans l'harmonie des pensées.

Quant à la réflexion de la conscience sur ellemême, où les pessimistes voient une force dissolvante de toutes nos joies, elle ne dissout vraiment que les joies irrationnelles et, par compensation, elle dissout aussi les peines déraisonnables. Le vrai résiste à l'analyse : c'est à nous de chercher dans le vrai non seulement le beau, mais aussi le bon. Il existe , à tout prendre , autant de vérité solide et résistante dans l'amour éclairé de la famille, dans celui même de la patrie, dans celui de l'humanité, que dans tel fait scientifique le plus positif, dans telle loi physique comme celle de la gravitation et de l'attraction. Le grand remède à Vanalyse poussée à l'extrême, comme elle a existé chez certains esprits du genre d'Amiel, toujours en contemplation de leur moi , c'est de s'oublier un peu, d'agrandir leur horizon, surtout d'agir. L'action est, de sa nature, une synthèse réalisée, une décision prise qui résout ou tranche un ensemble de points . Elle les tranche sans doute provisoirement, mais l'homme doit se rappeler qu'il vit dans le provisoire, non dans l'éternel; que, d'ailleurs, ce qu'il y a de plus éternel dans cet univers, c'est peut-être l'action même, le mouvement, la vibration de l'atome et l'ondulation

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