ENCADREMENT DE GLACE DE LA CHAMBRE DE LA REINE
Châieau de Versailles
L ne faut pas jug’er Jean -Marc Nattier sur les oeuvres ^ médiocres, trop répandTies, qui portent son nom dans beaucoup de musées et diuis quelques eollections par- (j tieulières. Depuis qu’il est à la mode de posséder un Nattier, comme il l’était autrefois d’avoir lui Téiiiers ou un Raphaël, les « Nattier « se sont multipliés et ^
courent le monde. La moindre vente de tableaux ofe
présente au eatalop’ue ce nom redevenu fameux, et, bien entendu, c’est //5
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toujours pour un portrait de femme célèbre, une «Madame de Château-
roux » ou une « fille de Louis XV ». Ces illusions flattent des vanités ou servent des intérêts; mais ce qui doit y perdre, c’est assurément la gloire de l’artiste.
Peut-être convient -il, à présent que l’engouement est au comble, de peser les titres de cette gloire, de la réduire à sa part équitable et, en même temps, de mettre en garde le public contre l’injuste réaction qui ne peut manquer de venir. Sans approcher des plus grands, Nattier est un maître incontestable; il a des qualités de beau peintre et des charmes qui ne sont qu’à lui. Sans doute on ne doit demander à « l’éléve des Grâces » que ce qu’il peut donner, mais on est émerveillé de la valeur de son œuvre, si on veut bien ne l’étudier qu’en ses meilleurs morceaux.
Pour sa renommée, deux fois née de la mode et exposée à périr de nouveau par elle, l’abondante production qu’on lui attribue devient un danger. On s’habitue trop vite à l’apprécier sur ces copies alourdies, ces répétitions d’atelier, où ne se retrouve plus la caresse délicieuse du pinceau, où l’on demeure surtout frappé par le caractère conventionnel, et parfois puéril, d’une composition que l’habileté de la main ne soutient plus. La mémoire en reste obsédée devant les meilleurs ouvrages ; on est porté à prendre pour de simples réussites ceux qui donnent, en réalité, la moyenne véritable du peintre.
Tel critique de presse ou de salon, aussi sévère pour Nattier qu’un contemporain de Louis David, et dont le dédain se justifie par les raisons les mieux déduites, serait désarmé et conquis si on lui présentait, réunie en une exposition idéale , — comme celle qu’indique l’illustration de ce livre, — un choix d’œuvres de la bonne période de l’artiste. Quel préjugé d’école, quelle discussion technique résisterait à cet enchantement des yeux? 11 faudrait en faire l’aveu ; « Sa grâce est la plus forte. » On ne lutte pas contre son propre plaisir, on ne se défend point contre les séductions de ce pinceau adroit et nonchalant, qui connaît toutes les ruses d’un métier charmant et quelques-unes des ressources de la grande maîtrise.
Ce n’est pas que Nattier n’ait fait en sa vie, et même en son beau temps, de mauvaises toiles. On en trouve de dûment signées, bien authentiquées
JEAN-MARC NATTIER Par Guillaume Voiriot
Musée du Louvre
par la date presque toujours inscrite sur ses œuvres directes, et qui n’en sont pas moins de fâcheux morceaux . Ces erreurs tiennent à des circonstances particulières, que nous aurons l’occasion d’expliquer. Mais, toutes les fois que Nattier a travaillé consciencieusement et suivant son génie propre, il a réalisé des portraits qui nous font pleinement partager la joie qu’il eut à les peindre.
Quelques-uns sont véritablement admirables et supportent des voisinages qui pourraient être accablants. Ils rivalisent même avec cette surprenante école anglaise qui leur doit beaucoup, qui les dépasse souvent, mais qui n’atteint jamais peut-être au charme des plus exquis. Y a-t-il, en vérité, beaucoup de portraits anglais qu’on puisse garder continuellement sous les yeux, sans la moindre lassitude, pendant des jours et des années, et dont l’attrait ne doive jamais s’épuiser? Le cas se rencontre pour Nattier. Il est tel de ses modèles avec qui la conversation ne s’arrête point, qui n’est jamais à court d’esprit ou de sentiment, auprès de qui on passerait sa vie sans brouille sérieuse et sans souffrir de l’ennui.
Beaucoup de familles françaises gardent avec respect, comme un trésor d’art et de souvenir, le portrait d’une belle aïeule, embellie encore par l’artiste et immortalisée pour ses descendants, à l’heure favorable de sa jeunesse, au moment du mariage ou dans l’épanouissement d’une première maternité . N’y cherchons pas la tenue sévère de l’œuvre qu’eût conçue Hyacinthe Rigaud, ni le naturel, supérieur à toute autre grâce, qu’eût traduit en sa probité souveraine le bon Chardin. C’est une Hébé ou une Aurore sur les nuées de l’Olympe, c’est une Naïade couchée nonchalamment parmi les roseaux; et voici des accessoires étranges, une coupe où boivent les aigles, une torche enflammée tenue par de jolis doigts, une urne penchée d’où le flot s’échappe... De tels objets n’ont jamais fait partie du mobilier d’un château de province, ni orné un logement à la Cour ; tout au plus les vit-on en carton doré au Théâtre des Petits-Appartements.
Déjà Cochin, homme de bon sens et d’esprit ironique, se moque doucement des caprices de ses contemporaines. Il raille ces ajustements qui ne
sont attachés à rien et « où les dames sont presque nues », ces « habillements qui n’en sont pas », ces coiffures invraisemblables de pampres ou d’épis : « Ce qui engage à se faire peindre, dit-il, est le désir d’être reconnu dans son portrait; or, rien ne serait plus capable de détruire la ressemblance qu’une coiffure ou des vêtements imaginaires. » D’autres coutumes fâcheuses sont encouragées par les peintres, et d’abord la poudre, qui donne à tout le monde des cheveux blancs ; « Quelle raison peut avoir engagé les personnes les plus jeunes et les plus aimables à porter les marques caractéristiques de la vieillesse et à s’en croire parées? Gomment penser que les blondes aient pu se résoudre à se priver de la beauté naturelle de leur chevelure, et les brunes de l’éclat dont ce contraste agréable fait briller leur teint ? » Cochin ne comprend pas davantage « ce coloris rouge foncé qu’on voit dans presque tous les portraits de femmes » ; il s’étonne qu’elles croient s’embellir « avec cette effroyable tache cramoisie... »
Ne médisons pas cependant du goût de l’aïeule qui , sous son rouge, nous regarde en souriant et semble narguer notre critique. Elle n’a point eu si grand tort de s’adresser au peintre à la mode, et de lui recommander, au cas improbable où ce fût nécessaire, de la peindre jolie. Nous acceptons volontiers, soumis aux enchantements de son sourire, la fiction un peu prétentieuse qu’elle nous voulut imposer. Cette transfiguration en déesse, qu’elle a souhaitée, et que peut-être lui suggéraient les madrigaux d’un Bernis ou d’un Boufflers, l’artiste la lui assure jusqu’à nous. Grâce à lui, un rêve féminin, vieux d’un siècle et demi, vit devant nos yeux, en sa fantaisie singulière, sur la toile au cadre doucement fané. Elle instruit de petits-neveux à ne point oublier tout à fait les traditions du culte galant et des empressements polis; elle intéresse des jeunes femmes, qui comparent à cette beauté paisible, sûre d’elle-même, adorée longuement au même lieu, leur grâce nerveuse et rapide qu’use ou détruit le siècle de l’électricité et du voyage.
Tentons de comprendre l’enseignement que donnent la grande dame de Nattier et son sourire toujours pareil, qui traverse les années sans se détendre et nous tient encore sous son prestige. Trop souvent sans doute.
une sensualité un peu monotone y mêle une inquiétude sans mystère. Diderot s’en choquait volontiers : « Des yeux pleins de volupté, écrivaitil, pour ne rien dire de plus. » Il est vrai que la plupart de ces visages révèlent un sens particulier du bonheur et ce goût de plaire que montrèrent entre toutes les Françaises de ce temps. Cette indiscrète confidence n’enlève rien à la sympathie que Nattier nous inspire pour elles. La survivance de leur grâce émeut parfois le poète plus que la vie ellemême, plus que la beauté palpitante sous ses yeux. N’est-ce point la preuve faite du talent du peintre dans l’ouvrage subtil du magicien ?
Une vision aussi personnelle de l’idéal féminin aurait suffi à mettre en haut rang cet artiste, et l’artifice presque continuel auquel il eut recours servit plutôt à le diminuer. Ses mythologies surannées nous intéressent moins que quelques portraits familiers ; une jeune fille en robe fleurie avec un simple ruban dans les cheveux, une piquante bourgeoise de Paris accoudée sur un bras potelé, une bonne reine en fanchon de dentelle noire, assise dans son fauteuil de bois doré, son livre préféré ouvert devant elle. Que Nattier ne nous a-t-il laissé davantage de ces compositions sincères, prises dans la vie et à peine arrangées pour les besoins de son pinceau! Mais, puisqu’elles sont trop rares dans son œuvre, acceptons -le avec ses conventions mythologiques et ses ingénieux travestissements, où il demeure sans rival. Sachons l’excuser en pensant aux exigences de l’époque, comme aussi supporter cette uniformité de facture qui donne aisément à ses visages, quoique moins souvent qu’on ne le dit, les mêmes airs de ressemblance.
Si les portraits de Nattier se ressemblent quelquefois , par un trait commun qu’il n’emprunte même pas à la nature, si la personnalité du modèle apparaît moins que l’habileté du peintre à le transformer, c’est pour mieux marquer ce qui fait le caractère même de cet art et lui donne un de ses principaux attraits . Pour être un témoin peu fidèle des individus, il devient un témoin plus significatif du temps. Ce n’est pas telle femme ou telle autre qu’il nous présente; c’est la femme du xvm® siècle,
ou du moins d’un moment du xviii® siècle, la contemporaine de Richelieu et de Valfons, l’héroïne des comédies de Marivaux, des romans de Duclos, de Grébillon, de l’abbé Prévost, telle qu’elle s’admira, se poétisa et voulut être divinisée. C’est l’âme même d’une ou deux générations de femmes qui s’est exprimée par leur peintre favori.
Ce siècle, où le naturel fut si grand dans la prose française, la plus vivante et la plus sobre qu’on ait jamais écrite, ne porta point le même goût dans les arts. Les arts aimés de la femme y furent presque toujours étrangers . L’époque des paniers , de la poudre et du rouge ne pouvait apprécier beaucoup le portrait véridique; aussi la place qu’elle lui fit est-elle assez restreinte. 11 lui fallait toujours des images apprêtées, pompeuses, ou d’une simplicité affectée; car on ne peut voir un vrai retour à la nature dans cette réaction de la fin du siècle, où les filles des déesses de Nattier se firent peindre si souvent en bergères de Trianon. Qu’importe, en effet, qu’elles aient remplacé les torches et les carquois par la houlette enrubannée guidant au pâturage des moutons imaginaires ! L’esprit qui se plaisait à ces transpositions demeurait le même ; la femme, qui aime toujours l’artifice, ne l’a jamais cherché plus qu’alors, sur ces toiles destinées à la célébrer.
Ainsi l’œuvre de Nattier, tout incomplète qu’on la juge, toute contestable qu’elle soit, reste un témoignage nécessaire d’un temps et d’une vie disparus. Réduite à ses morceaux essentiels, débarrassée des médiocres pièces qui l’encombrent, elle mérite d’être comptée parmi les œuvres des plus beaux maîtres secondaires de la peinture. L’art universel pourrait se passer d’elle sans s’appauvrir; l’art français n’est pas assez riche pour n’en point réclamer la parure. Elle manquerait singulièrement à la connaissance que nous pouvons prendre de notre xviii® siècle . Elle contribue à fournir l’image d’une société qui eut le culte exalté de certaines grâces. Elle est aussi peut-être la meilleure représentation d’une forme d’art périmée, qui n’a plus beaucoup de chances de reparaître.
Un prestige garderait cette œuvre de périr , et de déchoir même, si l’intérêt historique n’y suffisait point. C’est qu’elle est française essen-