ETUDE CRITIQUE XXV
ports de Saint-Just et d'Amar, nous chercherions en vain, dans ces quatre volumes, — en dehors d'interpolations tirées de ses brochures, — une seule page qui se rapporte à ces grandes questions ! En revanche, d'interminables récits sur Barnave, sur les adversaires ou les partisans de la cause des nègres, sur La Fayette et sur les phases de sa popularité, — et encore ramassés dans les colonnes du Patriote français... La vérité évidente, c'est que Brissot n'a pas eu le temps, dans ses prisons de 1793, de rien écrire sur sa vie politique autre que les deux plaidoyers dont je viens de parler (1) et que les ouvriers de Ladvocat, rencontrant cette grosse lacune entre les souvenirs de 1787 et les pages écrites dans les prisons de 1793, l'ont comblée à coups de ciseaux.
Si d'ailleurs on recherche à quels moments de sa vie Brissot a pu se recueillir pour écrire ses souvenirs, on trouvera des indications qui nous éclaireront un peu :
1° M. de Montrol — qu'il faut bien suivre ici, puisque nous n'avons pas d'autres données que les siennes, et qu'on peut le croire lorsque son intérêt d'éditeur ne l'amène pas à donner le change — nous apprend que, « à la suite d'un funeste procès (2), Brissot, en butte à des attaques journalières, pour répondre à ses détracteurs, avait composé une partie de cet écrit en 1785 ». D'autre part, Brissot raconte lui-même qu'en 1785 il alla passer l'été chez un de ses amis de collège, Joliet, prieur dans le Dunois, et qu'il y séjourna trois ou quatre mois. Il ne nomme pas l'endroit, mais je l'ai retrouvé. C'est Lanneray, petit village à 7 kilomètres ouest de Châteaudun. C'est alors, j'imagine, qu'il dut écrire la plus grande partie du récit de sa jeunesse à Chartres, puis à Paris, — de son séjour à
(1) Il ne faut pas oublier que, dans les quatre mois qu'il passa à l'Abbaye et à la Conciergerie, il fut un certain temps au secret, sans livres, journauxni papiers. On voit même que sa réponse au rapport d'Amar, écrite à la Conciergerie (du 6 au 30 octobre), n'a pu être terminée.
(2) Avec Desforges. Voir les chapitres XII et XIII de la présente édition.
Boulogne en 1778, — de son voyage en Suisse, — de son établissement à Londres, — de sa détention à la Bastille, — en un mot toutes les parties qui se suivent avec une certaine continuité.
2° On peut admettre qu'entre 1785 et 1792, avant la tourmente finale, dans les heures qu'il pouvait dérober à son labeur de publiciste, il ait écrit divers autres morceaux, tels que ceux qui se rapportent à son séjour chez Clavière (1785-1787) et à son passage à la chancellerie du duc d'Orléans, jusqu'à son départ pour les Etats-Unis, en juin 1788. Ces morceaux, dégagés des additions dont j'ai fait la preuve, ont bien sa marque et portent d'ailleurs sur des faits qu'il devait être seul à connaître.
3° A l'Abbaye, en 1793, il a écrit tout d'abord la relation de sa fuite et de son arrestation à Moulins ; puis, sur les exhortations de Mme Roland, les morceaux préliminaires du premier volume, « Un legs à mes enfants », et le « portrait de Phédor », c'est-à-dire son propre portrait, et sans doute aussi les premières pages du récit de son enfance, qu'il intitule : « Sur ma vie passée ». Joignez-y sa Réponse au rapport de Saint- Just ; puis, une fois transféré à la Conciergerie (6 octobre), son Projet de défense devant le Tribunal révolutionnaire, en réponse au rapport d'Amar, qu'il n'eut pas même le temps d'achever.
M. de Montrol nous donne ici une intéressante indication : « Selon le vœu de Brissot, ces deux dernières parties devaient avoir pour titre : Mémoires sur ma carrière révolutionnaire, être jointes au récit de son voyage et de son arrestation à Moulins, et à un autre manuscrit en tête duquel était écrit : Pensées et réflexions faites dans ma prison de l'Abbaye, manuscrit que nous n'avons pu livrer à l'impression. Ces cinq (?) morceaux eussent suffi pour former le quatrième volume, qui, un peu moins long, n'en eût pas été moins intéressant. »
Je ne saurais dire si c'était « le vœu de Brissot », mais je vois clairement que c'était ainsi que Montrol aurait (avec raison) compris cette dernière partie des Mémoires, et qu'il reproche à^Lhéritier d'avoir supprimé un manuscrit qui aurait été,